CHAPITRE V
Bien que Poe se soit probablement inspiré de Balzac, au moins dans un petit nombre de cas, et que ce soit ici notre devoir de le démontrer autant que possible, il n’en est pas moins vrai que l’originalité du conteur américain reste entière et que la cause profonde des analogies constatées gît surtout dans le fait que certaines tendances se retrouvent chez nos deux auteurs. Même lorsque Poe paraît aller chercher son inspiration dans Balzac, c’est surtout lui-même
- qu'il cherche; il ne puise au trésor balzacien que des richesses qui lui appartiennent déjà.
Si Morella, si Ligeia savent tout, aussi bien que Seraphita, c’est que Poe, aussi bien que Balzac, croyait et désirait tout savoir. Tous deux aussi conçoivent le savoir qu'ils désirent de la même façon et croient pouvoir y parvenir presque d’un seul coup, par des voies interdites aux mortels ordinaires; leur idéal commun est, non pas “même la science, mais la connaissance intégrale, celle du voyant. Ils prétendent, sans passer par le fastidieux intermédiaire de l'étude et de la mesure, de la bibliothèque et du laboratoire, pénétrer par la seule force de leur intelligence les mystères de la terre et du ciel.
L'étude d’un idéal commun à deux esprits si remarquables veut peut-être qu'on s’y arrête un instant, d’autant plus que c'est aussi l’idéal de toute une époque — et peut-être encore de la nôtre. Les enthousiasmes illimités suscités par la science, joints aux désillusions engendrées par les difficultés infinies que les esprits imaginatifs éprouvent à s’en assimiler les méthodes, n'est-ce pas encore
- aujourd’hui ce qui fait la fortune de toutes les doctrines destinées à satisfaire les mêmes besoins que la science, la libido sciendi, mais
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par des voies beaucoup plus rapides. N'est-ce pas ce qui, en Amérique même, devait, peu après la mort de Poe, donner naissance à la plus curieuse des religions, la Christian Science? N'est-ce pas ce qui, en Europe, avant, pendant et après la vie de Balzac, devait faire foisonner tant de systèmes autour desquels, du reste, Balzac et Poe et bien d’autres sont venus suspendre les guirlandes fleuries tressées par leurs imaginations de poète: illuminisme, magnétisme, spiritisme — phénix métaphysiques qui, mille fois immolés, renaissent mille fois de leurs cendres, parce que les besoins qu’ils satisfont renaissent éternellement dans l'esprit impatient des enfants des hommes.
Il ne saurait être question, bien entendu, d'entrer ici dans une dis- £ussion approfondie de ces systèmes. Ce serait, d’ailleurs, une tâche au-dessus de nos forces. Il s’agit seulement de résumer aussi facilement que possible quelques-unes des conceptions fondamentales de nos deux auteurs et de voir ce qu’elles ont de commun, ou bien au contraire les nuances diverses dont elles se revêtent dans les miroirs de ces deux consciences si originales.
L’effort le plus ambitieux accompli par Poe pour systématiser ses idées est le poème en prose d’Euréka, qui prétend être à la fois une cosmogonie, une métaphysique, une théogonie. Poe ne doutait de rien. Balzac n’était pas moins audacieux, et avec cette superbe assurance qui le caractérisait, il a mis dans la bouche de Séraphita-Séraphitus un traité de métaphysique plus ténébreux encore qu'Euréka — lequel, d’ailleurs, n’est pas réellement ténébreux, mais insuffi- sant.
Comme on pouvait s’y attendre après les recherches préliminaires auxquelles nous nous sommes livrés jusqu'ici, ces deux traités de métaphysique concordent sur plus d’un point.
Séraphita, ayant entrepris un cours de philosophie transcendante à l’usage de M. Becker, semble commencer par admettre qu’il n’y a que deux grands systèmes possibles: le panthéisme et le dualisme. Elle fera donc d’abord un exposé de ces deux systèmes. C’est dans ce qui a trait au panthéisme surtout qu’elle énonce des formules qui semblent présager certaines formules de Poe: