‹ Influences Françaises dans l'œuvre D'Edgar PoeChapitre 22 sur 44 · LE PA · texte numérisé non relu

LE PA

Dieu doit être un, il ne peut se scinder sans renoncer à la plus importante

de ses conditions. Il est donc impossible d'admettre une fraction de Dieu qui ne soit pas Dieu.

. Si tout est Dieu, tout est réciproquement effet et cause ; ou plutôt, il n'existe ni cause ni effel : tout est un comme Dieu, et vous n’apercevez ni point de départ ni point d'arrivée. La fin réelle serait-elle une rotation de la matière qui va se subtilisant….

.… Tout est Dieu. Ou nous sommes Dieu, ou Dieu n’est pas.

Ce sont là précisément les idées auxquelles aboutit Poe en fin de compte, après l’examen du Cosmos entrepris dans Euréka; il envisage

a novel Universe swelling into existence, and then subsiding into nothingness at every throb of the Heart divine.

Ce mouvement, comparé ici au battement d’un cœur, n’est-ce pas

la même chose que la rotation de matière dont parle Balzac? Or, Poe ajoute:

And now, this Heart divine, what is it? IE is our own.

— Ou nous sommes Dieu, ou Dieu n’est pas. Et les mêmes idées sont encore reprises par Poe sous une autre forme, un peu plus loin:

What you call the Universe of Stars is but His present expansive existence.. Think that the sense of individual identity will be gradually merged in the general consciousness ; that Man... will at length attain that

awfully triumphant epoch when he shall recognize his existence as that of Jehovah.

Naturellement, il importe de faire ici encore quelques restrictions. Nous nous gardons bien d'affirmer d’une manière catégorique que c’est dans Séraphita que Poe est allé puiser ses théories. C’est dans le domaine de la philosophie surtout qu’il faut se montrer économe d’affirmations de ce genre, car c’est dans ce domaine plus encore que dans tout autre que les mêmes arguments resservent presque indéfiniment et sont repris au cours des siècles par des centaines d'auteurs. Du seul fait que Poe et Balzac faisaient un exposé du pan-

théisme, ils devaient fatalement produire un certain nombre

CHE pie

d'idées et de raisonnements susceptibles d’être retrouvés dans presque tous les auteurs qui ont traité de cette doctrine, sans qu'il soit bien facile de dire où ils ont pu puiser.

Dans le cas de Poe pourtant, nous pouvons citer au moins un texte, très court il est vrai, mais significatif, qui a servi à l’élaboration de ses idées. On lit dans l’examen critique d’Euréka, qui se trouve au tome IX de l’édition Woodberry (p. 307):

The sentence of Baron Bielfeld « nous ne connaissons rien de la nature ou de l'essence de Dieu ; — pour savoir ce qu'il est, il faut être Dieu même » had made a deep impression on his mind early in life ; it is one of the half, dozen French quotations that he introduces at every opportunity into his compositions ; in « Eureka » he translates it, « We know absolutely nothing of the nature or essence of God ; in order to comprehend what he is, we should have to be God ourselves ». (x).

On voit très bien comment Poe, avec sa logique parfois outrancière, aurait pu à la rigueur tirer les idées maîtresses de cette seule phrase et réinventer en quelque sorte le panthéisme pour son propre compte.

Malgré tout, pour en revenir à Balzac, il ne paraît pas douteux qu'il y a une sorte de parenté, difficile d’ailleurs à faire sentir, entre nos deux métaphysiciens, une parenté qui apparaît dans la façon dont ils abordent les problèmes philosophiques, dans la désinvolture avec laquelle ils les traitent et la manière dont ils enchaînent (ou n’enchaînent pas) leurs idées et remplacent les arguments absents par une débauche d’imagination.

Par exemple, ces formules de Balzac, citées plus haut, Séraphita, après les avoir émises, les répudie : elle considère le panthéisme comme un des deux tranchants de la hache « avec laquelle vous coupez la tête à ce vieillard blanc intronisé par vous sur des nuées peintes ». (Vous, c’est M. Becker, qui, en entendant ces paroles,

(1) Le baron de Bielfeld, ou de Bielefeld, était un publiciste allemand inspecteur des écoles prussiennes, né en 1716, mort en 1770, auteur de plusieurs ouvrages en allemand et en français, notamment du Progrès des allemands dans les Sciences, les lettres et les arts, Berlin 1752. Sur son rôle et sa valeur voir D. G. Large, Le baron de Bielfeld informateur, ete, dans la Revue de Litt. Comp, oct.-déc. 1927.

au SH)

regarde la jeune fille « avec une sorte d'’effroi ».) Ayant dit, Séraphita s'empare de la hache, c’est-à-dire qu’elle nous offre sa solution. Cette solution n’en est pas une, c’est tout simplement l'affirmation de la supériorité de l'intuition sur la raison, du voyant, de l’illuminé sur le savant.

Or, Poe avait commencé par là. Dans un passage du début d’Euréka, qu'il a utilisé aussi dans Mellonta Tauta, il se moque du raisonnement uniquement scientifique, lequel se résume pour lui en induction et en déduction, lesquelles formes de raisonnement ne sont, d’après lui, que des façons de ramper (mere crawling).

Et, s’il admet qu’on rampe, il demande en même temps qu'on s’abstienne de rogner les ailes de l'aigle. L’aigle, c’est lui, Poe, ou plutôt son esprit. C'est avec une même assurance que nos deux auteurs rejettent les façons de raisonner vulgaires:

Maintenant donc, je vous demande s’il est ici-bas quelque chose d'assez

évident par soi-même à quoi je puisse ajouter foi ? (Séraphita).

PRE ET the now well understood fact that no truths are self evident. (Eurèka).

Ces parallélismes d’idées dont il serait facile d’allonger la liste sans beaucoup ajouter à leur force convaincante (2) nous permettent de mieux apprécier quelle a pu être l’influence de Balzac sur Poe. D'une part, il faut se garder de voir l'influence de Balzac partout où nous trouvons des idées analogues aux siennes. Nos deux auteurs, ayant un système analogue, ayant fréquenté les mêmes

(2) Cf. par ex. dans les fragments attribués à Louis Lambert, fragment IX : « En unissant son corps à l’action élémentaire, l'homme peut arriver à s’unir à la lumière par son intérieur ». C’est la méthode de tous les mystiques, mais, transposée en langage scientifique, ce sera la méthode de Poe. Avec quelques adjonctions, ce sera aussi la méthode de Victor Hugo, surtout dans les Contemplations.

Les idées de Louis Lambert sur l’amour pur, rappellent aussi parfois, quoique assez vaguement, celle de Poe: « Quant à Lambert, il expliquait tout par son * système sur les anges. Pour lui l'amour pur, l'amour comme on le rêve au jeune âge, était la collision de deux natures angéliques. Aussi rien n'égalait-il l’'ardeur avec laquelle il désirait rencontrer un ange femme ». Et, dans une lettre à Mile de Villenoïix « …. tu es un ange femme : il se rencontrera toujours plus de charme dans l'expression de tes sentiments, plus d'harmonie dans ta voix, plus de grâces dans tes sourires, plus de pureté dans tes regards que dans les miens. Oui, laissemoi penser que tu es une création d’une sphère plus élevée que celle où je vis ; tu auras l’orgueil d'en être descendue ….. ete ». C'est le ton exalté que Poe adopte dans ses lettres à Sarah Helen Whitman, et à d’autres .

écoles, étant tous deux docteurs ès-pseudo-sciences, doivent manifester fatalement une même prédilection pour les sujets d’un certain genre; et, dans la manière de les traiter, il est fatal qu’ils usent de temps en temps de matériaux semblables, puisque ces matériaux sont pris dans le même arsenal. Mais cela même rend plus probable le fait que l'attention de Poe ait été attirée par les écrits de Balzac, si, par hasard, ils lui sont tombés entre les mains. Il n’a pu manquer d'être frappé de trouver dans cette œuvre énergique des pensées analogues aux siennes, et il a dû s’en trouver confirmé dans certaines croyances.

Le relief de la personnalité des deux auteurs n’en demeure pas moins très accusé. D'une manière générale, s’ils adoptent à peu près la même attitude vis-à-vis des grands problèmes, c’est que, comme tous leurs confrères en illuminisme, ils se trouvent en présence de certaines nécessités auxquelles il leur est impossible de se soustraire et qui imposent à leur pensée certaines directions générales dont il leur est bien difficile de s’écarter. Les plus importantes de ces conditions limitatives sont au nombre de deux: 1° l’insuffisance de leur savoir; 2° le désir d’obvier à cette insuffisance, non pas par de patientes acquisitions, mais en trouvant des raccourcis, des « shortcuts » qui les mèneront directement au trésor des vérités éternelles.

Maïs, dans l’application, Balzac diffère essentiellement de Poe, surtout en ce qu'il s’est beaucoup moins préoccupé de donner à son œuvre une apparence de solidité scientifique. Son matériel de faits et de documents scientifiques est tout à fait insuffisant et pauvre : « Lambert, enfant de six ans couché dans un grand berceau, près du lit maternel, mais n’y dormant pas toujours, vit quelques étincelles électriques jaillissant de la chevelure de sa mère au moment où elle se peignait. » C’est sur quelques observations aussi banales que celle-là que Louis Lambert aurait échafaudé un système d’une valeur extraordinaire. Balzac, quand il se grime en savant, joue son rôle avec beaucoup de feu, mais ne peut éviter les maladresses. Que l’on examine d’un peu près des passages comme celui-ci, qui fait suite au développement cité plus haut sur la puissance des idées et qui prétend le confirmer:

Mais ne se rencontre-t-il donc pas dans la nature morale des phénomènes de mouvement et de pesanteur semblables à ceux de la nature physique ?

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