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L'attente, pour choisir un exemple qui puisse être vivement senti de tout le monde, n’est si douloureuse que par l'effet de la loi en vertu de laquelle le poids d’un corps est multiplié par sa vitesse. La pesanteur du sentiment
que produit l'attente ne s’accroit-elle point par une addition constante de souffrances passées. etc. etc.
Peut-on voir là autre chose qu'une comparaison, d’ailleurs un peu forcée? Il nous faudrait vraiment trop de complaisance pour croire à cette physique-là. Vouloir expliquer la « pesanteur » d’un sentiment par la ioi de la chute des corps, c’est jouer sur les mots, et d’une façon un peu puérile.
Au contraire, le camouflage de Poe, si l’on ose ainsi parler, est toujours très soigné. Qu'il s'empare d’un détail, d’une invention, même maladroite, jetée en courant par l’auteur de Louis Lambert ou par quelque autre, il en fait presque toujours une brève fantaisie, encore étrange et troublante sans doute, mais toujours harmonieusement construite, où tout semble lucide jusque dans l’extravagance.
Que l’on compare le développement de Balzac sur la pesanteur des sentiments à cette sorte de fugue, dont nous citions tout à l’heure la fin, saisissante dans son étrangeté, The power of words. Poe, lui aussi, est soucieux de donner à son raisonnement la même apparence de rigueur et de précision que s’il s’agissait d'un raisonnement scientifique. En insistant sur ce fait banal, d'expérience courante, mais d’autant plus convaincant, que la parole est un mouvement de l’air, il agit comme les auteurs de manuels scientifiques, qui commencent aussi, souvent, par nous rappeler les faits empruntés à l’expérience quotidienne pour nous faciliter la compréhension d’une loi naturelle. La suite de ses spéculations est beaucoup plus hasardeuse, mais la transition est si habilement ménagée qu’on ne s’en aperçoit pas. Ce sont des sophismes encore, mais beaucoup plus séduisants que ceux de Balzac.
Sans doute il y a là quelque chose qui rappelle un peu trop les prestiges d’un escamoteur et ce n’est guère qu'une parodie de la vraie science. Mais, en littérature, où tout se mesure d’après l'impression produite, de telles finesses ne sont ni si méprisables, ni si faciles à pratiquer. La preuve, c’est que Balzac, Hugo et bien d’autres de moindre envergure ont échoué lorsqu'ils ont voulu essaÿer des mêmes artifices dans l’usage desquels Poe était passé maître. Euréka