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n’est qu'un trompe-l’œil, mais c’est un trompe-l’œil capable de faire illusion encore aujourd’hui à des gens non prévenus, et ce n'est pas un mince mérite, si l’on songe à tous les progrès que la science et la culture ont fait ou auraient pu faire depuis quatre-vingts ans. Les véritables savants ne peuvent s'y tromper ; mais, même lorsqu'ils se montrent sévères pour la qualité des matériaux employés par le poète dans la construction de son hétéroclite édifice, ils ne peuvent s'empêcher de rendre hommage à l’habileté de la mise en œuvre. Irving Stringham, professeur de sciences à l’Université de Californie (3), dit, à propos d’Euréka:
By his quick perception and adroit use of analogies, and especially by his tireless imagination, he gave his confused dogmatism the semblance of à reasoned system ;but in fact his metaphysics exhibit only the shallowness of his scholarship and the degrading self delusion of an arrogant and fatuous mind.
et encore :
Undoubtedly Poe had talents for scientific investigation, had he been willing to devote himself to such work ; but so far as appears from this essay, he had not advanced farther in science than the elements of physics, mathematics and astronomy, as he had learned them at school, or from popular works, such as D’ Nichols Architecture of the Heavens or from generalizations such as the less technical chapters of Auguste Comte’s « La Philosophie Positif » (sic).
Ce jugement est intéressant à plus d’un titre. Nous pouvons en conclure que Poe, s’il n’a été à proprement parler ni un philosophe ni un savant, possédait pourtant une culture scientifique qui, pour élémentaire qu’elle fût aux yeux d’un spécialiste, était nettement supérieure à celle de la plupart des journalistes et des littérateurs, ses confrères. Mieux encore, on peut affirmer que, malgré le charlatanisme dont il ne peut se défaire, pas plus en philosophie qu’en philologie, il avait en lui le goût authentique des choses de la science et une tournure d'esprit nettement rationnelle et rationalisatrice. Il
(3) Dans l'édition Stedman et Woodberry, p. 309, tome IX. D’après les indications données par les éditeurs, c'est bien à Stringham qu'il faut attribuer la sévérité sinon la forme de ce jugement, Cf encore Woodberry Life of Poe, tome II, ch. XIII, où Woodberry paraît avoir aussi basé son jugement sur les notes de Stringham.
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nous est facile de voir, au terme d’une longue comparaison entre Balzac et Poe, que c’est Poe, cet homme que l’on s’est complu si souvent à représenter comme une espèce de dément visionnaire, qui est le plus raisonnable des deux. C’est chez lui que l’on trouve le plus grand souci d'ordre, de clarté, de cohérence: c’est lui, en un mot, qui est le plus français. S'il puise chez Balzac des éléments romantiques, il s’empresse de les tailler, de les émonder, de les ramener à notre taille, de les cartésianiser en quelque sorte, et c’est en cela sans doute, et non proprement dans l'horreur de ses descriptions, que réside le secret de son emprise sur tous ses lecteurs en général et sur les lecteurs français en particulier. Si l’on étendait le champ des investigations et des comparaisons à d’autres romantiques français, auxquels il semble, d’ailleurs, devoir assez peu (4), on aboutirait très probablement aux mêmes conclusions. Ce que Poe a pris à nos poètes, à nos romantiques? Quelques détails pittoresques, quelques imaginations dont il aurait pu trouver l’équivalent ailleurs; en somme, peut-être, ce qu’il y avait de moins romantique dans leur romantisme, de moins poétique dans leur poésie. Comme le point de vue où nous nous plaçons diffère assez de celui
(4) Woodberry, (Life of Poe, t. Il, p. 259) écrit que Poe « was in early years under considerable obligations » à l'égard de l'œuvre de Châteaubriand. Cependant il ne fait des rapprochements précis que sur deux points : 1° le sujet du poème The Bells se trouve déja indiqué dans une page bien connue du Génie du Christianisme.
« Des sentiments plus doux s’attachaient aussi au bruit des cloches. Lorsque, avec le chant de l’alouette, vers le temps de la coupe des blés, on entendait, au lever de l’aurore, les petites sonneries de nos hameaux, on eût dit que l’ange des moissons, pour réveiller les laboureurs, soupiroit sur quelque instrument des Hébreux, l'histoire de Sephora ou de Noemi. Il nous semble que si nous étions poète, nous ne dédaignerions point cette cloche agitée par les fantômes dans la vieille chapelle de la forêt, ni celle qu’une religieuse frayeur balançait dans nos campagnes aa écarter le tonnerre, ni celle qu’on sonnait la nuit, dans certains ports de mer, pour diriger e pilote à travers les écueils. Les carillons des cloches, au milieu de nos têtes, semblaient augmenter l’allégresse publique ; dans les calamités au contraire, ces mêmes bruits devenaient terribles... » etc., etc. (Genie du Christ”, IV, E, I).
Il est bien vrai que certains détails paraissent corroborer ce rapprochement. Ainsi, dans le manuscrit Pierpont Morgan, on voit que la rédaction primitive de ces deux vers : For every sound that floats /} From the rust within their throats, était: For every sound that floats |} From out their ghostly throats, ce qui peut faire évidemment songer à la cloche « agitée par les fantômes ». Mais en somme il s’agit d’un thème assez banal, qui se trouve dans Schiller et dans d’autres poètes, et d’une page d’anthologie qui a pu venir à la connaissance de Poe sans qu'il ail lu directement Chateaubriand, tout comme ces quelques lignes de l'Itinéraire qui constituent, indubitablement cette fois, le canevas du poème intitulé To Zante : « Je souscris à ses noms l’Isola d’Oro, de Fior di Levante. Ce nom de fleur me.
- rappelle que l’hyacinthe était originaire de l’île de Zante et que cette île reçut son
nom de la plante qu'elle avait portée ».