NOUS
qu’on adopte encore généralement en France, où l’on n’a pas cessé de voir Poe à travers les lunettes de Baudelaire, on nous permettra d’alléguer encore un exemple. Au début d’un de ses plus célèbres poèmes, {srafel, Poe écrit en épigraphe:
And the angel Israfel, whose heart-Strings are a lute, and who has the sweetest voice of all God’s creatures. Koran.
En fait, comme le fait remarquer Woodberry (Poe, Works, t. X, p. 181), cette phrase ne vient pas du Coran, mais du Discours préliminaire de Sale. De plus, Poe ne l’a même pas prise dans Sale, mais dans Lalla Rookh, de Moore (5). Enfin, le membre de phrase, whose heart-sirings are a lute, a été interpolé par Poe; il ne figure pas dans le texte de Sale; il ne figurait pas non plus, du reste, dans l’épigraphe de la première version du poème, publiée en 1837.
Nous rencontrons ici, une fois de plus, un exemple des étranges libertés que Poe prenait avec les textes qu’il glanait çà et là, au hasard de son caprice. Mais ce n’est pas tout. D’où vient le membre de phrase intercalé: whose heart-strings are a lute? Du Coran même, cette fois? Ou de l’imagination de Poe, puisqu’aussi bien il contient une idée développée à l’intérieur du poème?
Ii y a bien des chances pour que cette idée poétique vienne d’un poète français, mais d’un poète qu’on ne s'attendait guère à voir en cette affaire, de Béranger. Poe, en effet, a mis en épigraphe de The Fall of the house of Usher deux vers de Béranger qui contiennent déjà, en germe, l’idée développée dans Israfel :
Son cœur est un luth suspendu Sitôt qu'on le touche il résonne.
Il paraît clair que ces deux vers faisaient partie depuis des années de ce que Woodberry appelle le « commonplace-book » de Poe, de ce que nous avons appelé sa boîte à fiches, et dont il devait déverser une partie dans les Marginalia et les Pinakidia; qu'avec le zèle industrieux qu’il mettait à utiliser les moindres parcelles de sa maigre érudition, après avoir utilisé l’idée de ces deux vers dans un poème,
(5) « The angel Israfil, who has the most melodious voice of all God’s creatures. Sale ». Note de l’une des dernières pages de The fire worshippers in Lalla Rookh. Dans le poème aussi bien que dans la note, on lit : ISRAFIL.
Por
il n'a pu se tenir de les replacer en tête d’un de ses contes. Mais il semble clair aussi que ce qu'il y avait de rococo, de premier empire, de « pompier » dans les vers de Béranger (6), lui échappait. Ce « Juth », tiré du magasin d'accessoires de Népomucène Lemercier, vibrait dans l’imagination de Poe avec des résonances infinies. En voyant à quel point il transforme la matière fournie par Béranger, peut-être comprendrons-nous mieux combien peu il saisissait ce
qu'il y avait de plus romantique dans Châteaubriand, de plus balzacien dans Balzac.
Ces observations suffisent peut-être pour nous indiquer dans quelle direction nous devons poursuivre nos recherches et nous suggérer que nous ne sommes qu'au début de notre tâche, Poe systématisateur et rationalisateur par goût, Poe imprégné de tendances et d’influences scientifiques, citant et utilisant Crébillon et Béranger exactement comme Chateaubriand, n’a-t-il pas été seulement effleuré par le romantisme français à peine épanoui de son
temps ? Et, dans ce cas, ne peut-il se faire qu'il ait subi surtout, en littérature française, l'influence de l’âge précédent ? Le rayonnement d’une littérature à l’étranger s’opère toujours avec quelque retard, du moins cela était encore vrai il y a une centaine d’années. Le siècle des encyclopédistes, le siècle de la vulgarisation scientifique, et où les amusettes scientifiques chères à Poe tenaient une grande place dans la littérature, où les élégantes même se piquaient de connaître les mathématiques et l’astronomie, n'offrait-il pas à l’auteur des Histoires extraordinaires un riche répertoire d'œuvres variées et curieuses propres à séduire son imagination? Un instant de réflexion suffit à nous assurer que Poe trouvait là des devanciers. S'il a pu aussi y trouver des modèles, c’est ce qu’il nous appartient maintenant de rechercher.
(6) Il cite encore Béranger dans les Marginalia sous la rubrique .Fools.
Si demain oubliant d’éclore :
Le jour manquait, eh bien ! demain Quelque fou trouverait encore
Un flambeau pour le genre humain.
Son commentaire prouve que la banalité de la remarque lui échappe complètement.