‹ Influences Françaises dans l'œuvre D'Edgar PoeChapitre 30 sur 44 · SANT EE · texte numérisé non relu

SANT EE

contrent dans les usages anciens (contemporains) et témoigner par ailleurs que le goût de l’absurdité n’est pas éteint chez les hommes. De l’ensemble se dégage un jugement ironique et assez peu favorable sur l'humanité de tous les temps. Mais donnons plutôt des exemples.

Voici un échantillon des nouvelles recueillies par le héros de Mercier en 2440 :

DesNaplés de ris titre

L'Académie des belles-lettres de Naples a adjugé le prix au nommé **. Le sujet était de déterminer au juste ce qu'étaient les Cardinaux dans le dixhuitième siècle ; les mœurs et les idées de ces singuliers personnages ; ce qu'ils disaient, ce qu'ils faisaient dans la prison du: conclave; et le moment précis où ils sont redevenus ce qu’ils étaient lors de l'enfance du christianisme. L'auteur couronné a satisfait pleinement aux vœux de l’Académie. Il a donné jusqu’à la description de la barrette et du chapeau rouge. Gette dissertation n’est pas moins divertissante que profonde, (5).

N'y a-t-il pas là comme une esquisse du personnage de Pundit, dont les discours occupent une place prépondérante dans Mellonta Tauta. Le narrateur (ou la narratrice, on ne sait trop), au cours d’un voyage aérien, occupe ses loisirs à écrire à un ami. Une grande partie de la lettre est employée à transcrire les propos d’un autre passager du Skylark (c’est le nom du ballon, et la lettre est datée du 1° avril 2848), nommé Pundit. Ce Pundit, comme son nom l’indique, est un archéologue, un amateur d’antiquités, et il ne parle que de l’ancien temps, c’est-à-dire du xix° siècle. Il en sait d’ailleurs très peu de chose, à cause du grand tremblement de terre, survenu en 2050, et qui à anéanti presque tous les vestiges de l’ancienne civilisation. On en est réduit aux hypothèses, basées sur quelques rares débris :

Nearly all that we have hitherto known of them is, that they were a portion of the knickerbocker tribe of savages infesting the continent at its first discovery by recorder Riher, a knight of the Golden Fleece. They were

(5) L'AN | DEUX MILLE || QUATRE CENT QUARANTE |} Rêve s'il en fut jamais || À LONDRES || MDCCLXXV, sans nom d'auteur, page 390.

Est-il besoin de faire remarquer que Mercier s'inspire des Lettres persanes. Montesquieu et lui cherchent à dépayser leur lecteur pour pouvoir critiquer plus librement les usages contemporains. Mais Mercier s’est efforcé de renouveler le procédé en remplaçant l’éloignement dans l’espace par éloignement dans le temps. C’est aussi ce qu'avait fait Voltaire, mais en sens inverse (en se plaçant au point de vue du passé) en faisant assister Tullia, fille de Cicéron, à la toilette de M°* de Pompadour.

Eye

by no means uncivilized, however, but cultivated various arts, and even sciences after à fashion of their own. It is related of them that they were acute in. many respects, but were oddly afflicted with monomania for building what, in the ancient Amriccan, was denominated « churches » — a kind of pagoda instituted for the worship of two idols that went by the names of Wealth and Fashion. In the end, it is said, the island became, nine tenths of it, church. (6).

Non seulement le procédé employé est le même, mais il est employé pour la même fin, une fin satirique, et, dans les deux cas, la satire est dirigée contre les gens d’église. Sans doute, cela peut être, c’est très probablement une pure coïncidence; cela ne suffit pas à prouver que Poe ait lu Sébastien Mercier (7); mais cela peut nous encourager à poursuivre nos investigations du même côté, à rechercher, s’il en existe, des auteurs du même genre et de la même époque pour les confronter avec Poe.

Ces auteurs ne sont pas rares. Ils étaient si nombreux et si en vogue, vers la fin du xvru° siècle, que l’on avait rassemblé les plus typiques des productions de ce genre dans une collection bien connue, la Bibliothèque des Voyages extraordinaires, parue de 1787 à 1789. On y trouve non seulement des récits de voyage, vrais ou faux, mais aussi, comme l’annoncent les sous-titres, des « songes », des « visions », des récits cabalistiques. Les romans de ce genre, en général, et la Bibliothèque des Voyages extraordinaires, en particulier, paraissent avoir eu une assez large diffusion, non seulement en France, mais à l’étranger. On trouve la « Bibliothèque » dans plusieurs grandes bibliothèques américaines (8), où elle provient généralement de dons volontaires; elle figurait donc autrefois dans les

(6) Lire aussi, quelques lignes plus loin, l’histoire de la découverte par Pundit d'une inscription commémorative de la reddition de Lord Cornwallis à Georges Washington. Pundit déchiffre l'nscription en faisant des contresens épouvantables à chaque mot. Le passage est étonnant de verve.

(7) On pourrait aussi retrouver le germe de Some words with a Mummy dans le Songe X des Songes et Visions philosophiques, où l'on voit Mercier s’entretenir avec la Momie de Sémiramis. Mais il ne s’agit que d’une ressemblance très générale et Poe parait avoir eu à sa disposition des modèles américains (Cf. les notes de Woodberry et la lettre de K. Campbell in The Nation, vol. 90, p. 625).

(8) H. Atkinson à pu s’en servir à New-York, moi-même j'ai pu en disposer à Montréal où elle se trouve a la bibliothèque de l’Université Mc Gill, et où j'ai pu vérifier la présence de deux collections analogues, plus ou moins complètes, il est vrai, dans deux autres bibliothèques. M. Gilbert Chinard, professeur à Johns Hopkins, a eu également cette même collection à sa disposition. ÿ

Page 1