CHAPITRE II
Poe n'a jamais écrit qu'une seule œuvre qui mérite vraiment le nom de roman, c’est-à-dire un récit d’assez longue haleine, et c’est précisément un « Voyage extraordinaire » : The Narrative of Arthur Gordon Pym, of Nantucket.
Woodberry a déjà fait une enquête sur les sources de ce roman (1), et est arrivé à établir que Poe s’était servi de l’ouvrage d’un certain capitaine Morell, ou Morrell, auteur d’un récit de voyage dans les mers du Sud, publié en 1832. La chose ne fait pas de doute et n’était d’ailleurs pas difficile à découvrir, puisque l’auteur de Gordon Pym renvoie lui-même à Morrell, dans le cours de son récit. Seulement, il s’en est servi un peu plus souvent, un peu plus longtemps qu’il n’a l'air de le dire. Péché tout à fait véniel, d’ailleurs, car ce que Poe a emprunté à Morrell ce sont précisément de ces pages qu'on ne lit pas, des détails fastidieux d'histoire naturelle sur les mœurs des pingouins, et d’autres détails non moins oiseux sur la terre de Kerguelen. Ces détails, Poe ne les a probablement insérés dans son récit
(1) Cf. Life of Poe, tome I, p. 191 et les notes du vol. V de son édition. Il est probable d'ailleurs que Poe avait réuni pour ce livre une documentation technique puisée un peu partout. Mais, ou bien elle est plus technique que française, ou bien, s'il existe des ouvrages français qui semblent avoir pu servir à Poe, ils ont presque toujours des équivalents anglais. Aïnsi, à props des labyrinthes que Pym et son compagnon trouvent dans leurs explorations, ‘et dont le dessin forme une inscription phénicienne, on pourrait songer à Court de Gebelin, qui, dans Le Monde primilif (9 vol. Paris 1778-1784) prétend trouver des inscriptions phéniciennes en Amérique mais les rêveries de ce genre ne sont pas rares non plus chez les publicistes anglais. *
* Geo Jones (The history of ancient american) prétend que les Peaux Rouges viennént de Tyr. Il est vrai que son livre est de 1843, donc postérieur à ue mais il a du avoir des prédécesseurs,
SON SSS
que pour en augmenter la vraisemblance, la « crédibilité », comme on dirait aujourd’hui : ce sont les lettres de créance que l’auteur présente au public et que celui-ci se donne rarement la peine d’examiner de près : il lui suffit de constater qu'elles sont là. Poe n’a pas eu tout à fait tort, en somme, d'aller chercher toute faite cette partie fastidieuse de sa besogne dans un quelconque récit obscur et oublié : l'ennui même qui s’exhale de ces quelques pages est une note réaliste, la note « journal de bord », placée là d’une manière tout à fait artistique, pour mieux faire ressortir les aventures horrifiantes et incroyables qui viennent ensuite. Ce n’est donc pas là une source bien intéressante : Poe s’est servi de Morrell comme il se serait servi de cent autres récits de voyage également consciencieux et également ennuyeux. j
Il est bien vrai que Woodberry a essayé de prouver que Poe s'était inspiré des pages 591 et 463-464 du livre de Morrell, où celui-ci narre sa rencontre avec certains sauvages, pour imaginer les indigènes de son pays de Tsalal. Mais la valeur de ce rapprochement a été vivement contestée par un autre critique américain (John W. Robertson, Edgar A. Poe, a study, San-Francisco, 1921, p. 261 sqq.); et, en effet, quand on se reporte aux textes, on s’aperçoit que la ressemblance est très vague.
Serons-nous plus heureux en essayant de rapprocher certains incidents de Gordon Pym d’un autre récit de voyage, écrit en français, celui-là, et d’ailleurs purement imaginaire : Relation d’un voyage du pôle arctique au pôle antarctique par le centre du monde (2). Il s’agit d'aventures tout à fait extraordinaires, comme on le voit par le seul énoncé de ce titre, et l’histoire a plus d’un rapport avec plus d’un récit de l’auteur américain, car elle est littéralement farcie de détails extravagants. Mais, pour l'instant, c’est la partie finale du voyage qui nous intéresse, car c’est celle qui s'effectue dans les mers australes, c’est-à-dire dans les régions mêmes où navigue le héros du Nantucket.
Chose qui pourrait surprendre au premier abord, ce n’est pas le
(2) Bibliothèque des Voyages maginaires tome XIX. La première édition avait paru en 1723. L'ouvrage est anonyme. Le titre exact est : Relation || d’un voyage || du Pôle arctique | au pôle antarctique, || par le centre du monde || avec la description de ce périlleux passage, et des choses merveilleuses et étonnantes quon à découvertes sous le pôle arctique. É
roman de Poe qui est le plus abondant en merveilleux. Bien que beaucoup plus court, le « Voyage » français déborde d’imaginations singulières. À chaque pas, ce ne sont qu'iles flottantes, phénomènes naturels, animaux inçonnus, au pelage ou au plumage bariolé, végétaux défiant les classifications de la botanique et qui produisent des fleurs singulières et des fruits nouveaux. Au reste, ce n’était pas là, même en 1723, une si grande nouveauté qu'on pourrait le croire. On distingue très bien à quelles sources pouvait s’abreuver la fantaisie de l’auteur, qui devait être un humaniste : l'Histoire Véritable, de Lucien, et la continuation de Perrot d’Ablancourt ont dû l’inspirer. Seulement, au lieu que Lucien entasse délibérément les extravagances les unes sur les autres pour ne produire qu’une bouffonnerie, et que les imaginations de Perrot d’Ablancourt sont de froides allégories, l’auteur du Voyage adopte le ton sérieux du découvreur de nouvelles terres, et là non plus, il n’avait pas à faire un grand effort d’imagination : les relations de voyages vrais ou faux pullulaient depuis le xvi° siècle. Le lieu même où prennent place la plupart des incidents du Voyage, les mers australes, attiraient depuis longtemps l’attention des chercheurs d’inconnu. Il n’est besoin que de rappeler ici La Terre australe connue, de Gabriel de Foigny (étudié par M. Atkinson, et réédité par M. Lachèvre) (3). Mais tandis que dans le livre de Foigny, comme dans beaucoup d’autres, l’utopie, c’est-à-dire le rêve d’une société meilleure, occupe une place prépondérante, l’auteur du Voyage a mis l’accent sur l’exotisme et l’étrangeté. C’est là d’abord ce qui fait de lui un précurseur de Poe; mais celui-ci a compris qu'il fallait doser cette étrangeté. En accumulant les merveilles, l’auteur du Voyage nuit à la vraisemblance; la faune et la flore si étonnantes qu’il décrit fatiguent et blasent très vite notre imagination : tant d'animaux si extraordinaires finissent par nous sembler très ordinaires au bout de quelques pages. L'auteur de Gordon Pym est beaucoup moins prodigue de ses miracles : un oiseau inconnu, un quadrupède bizarre, une rivière pleine d’une substance étrange, toute en filaments, et c’est tout : il en fait pressentir plus qu'il n’en dit. De même, quand il emprunte, il n’emprunte pas les détails les plus voyants, mais il s’arrange pour dramatiser ses emprunts et les
(3) I. Lachèvre. Les successeurs de Cyrano, Paris, 1922. Le livre contient la reproduction du texte de l'édition originale et une biographie de Foignvy.
rendre éminemment suggestifs. Voici, par exemple, la description d'un phénomène céleste observé par les héros du Voyage :
Dans ce même tems, j'apperçus sur le bord de l'horizon une longue suite de nuages, dont une partie vint insensiblement à tomber en ligne perpendiculaire jusques sur la mer, sans pourtant se détacher des autres : c’étoit une vapeur très claire et très transparente, que le vent poussoit peu à peu vers nous : quand elle fut plus proche, elle parut de la couleur d’un feu pâle, et ressembloit ainsi à une grande et haute colonne de feu, qui touchant d'une extrémité la mer, et de l’autre les nues, se mouvoit sur la surface des eaux : au bout d’un quart d'heure elle s’évanouit, et il n’en resta plus qu’une légère fumée, qui fut bientôt tout à fait dissipée ; cependant, le feu circulaire se faisoit voir de tems en tems dans les intervalles des nuages, et forma peu après dans l’air un très bel arc composé de deux couleurs, savoir d’un jaune clair et d’un vert qui tiroit un peu sur le bleu. Cet arc se réfléchissant dans la mer, faisoit un cercle parfait d’une beauté extraordinaire.
(Op. cit. chap. IX)
Voilà un tableau extrêmement curieux, mais pas très clair. S'agit-il d'un nuage ou d’un phénomène lumineux? Le nuage a-t-il la forme d'un rideau ou d’une colonne? Le feu embrase-t-il toute une partie du ciel, ou n'est-ce qu’un simple arc-en-ciel? L'esprit est frappé d’étonnement plutôt que charmé. On songe vaguement à une aurore boréale, mais on ne sait trop si les différences constatées viennent de ce que la description est confuse ou de ce qu’il s’agit d’un phénomène plus rare encore. Dans Arthur Gordon Pym, tous ces défauts disparaissent : la description est plus claire et en même temps plus dramatique et plus impressionnante
March 1. Many unusual phenomena now indicated that we were entering upon à region of novelty and wonder. À high range of light grey vapour appeared constantly on the southern horizon, flaring up occasionnally in lofty streaks, now darting from east to west, now from west to east, and again presenting a level and uniform summit — in short, having all the wild variations of the Aurora Borealis. The average height of this vapour, as appeared from our station, was about twenty five degrees...
. March 6. The grey vapour had now arisen many more degrees above the horizon, and was gradually losing its greyness of tint...
March 9. .… The range of vapour to the southward had arisen prodigiously in the horizon, and began to assume more distinctness of form. I can liken it to nothing but a limitless cataract, rolling silently into the sea from some immense and far-distant rampart in the heaven. The gigantic curtain ranged along the whole extent of the southern horizon. It emitted no sound. (The Narrative of Arthur Gordon Pym, ch. XXV).
Un TRS
La première chose qu’on remarque, en comparant ces deux textes, c'est l'intensité d'émotion étonnante que le découpage sous la forme « journal de bord » ajoute au récit. Ce phénomène naturel, qui, tout à l'heure, était simplement curieux, parce qu'il ne durait qu'un quart d'heure, prend maintenant l'aspect d'une fatalité inexorable et menaçante.
En outre, il faudrait noter ici, comme toujours, les effets que Poe obtient par l'addition de détails techniques, positifs, qui donnent à son récit une allure « matter of fact », les directions est-ouest et ouest-est, la hauteur au-dessus de l'horizon, estimée à vingt-cinq degrés, en moyenne (the average height). Comment douter de la véracité d’un homme qui est à la fois assez exact pour vous donner la hauteur du phénomène en degrés, et assez honnête pour convenir qu'il ne vous donne que la hauteur moyenne?
Mais ce qu'il y a de plus remarquable, à notre avis, c’est peut-être la manière dont Poe clarifie et ordonne tout ce qu'il touche. C'est vraiment un des esprits les plus extaordinairement lucides qui existent dans toutes les littératures. Ce phénomène, si vague tout à l'heure sous la plume de l’auteur oublié, il prend maintenant des contours d’une fermeté marmoréenne, sans rien perdre de son étrangeté. Les détails contradictoires, au lieu d'être confondus dans un tableau unique, sont échelonnés sur plusieurs jours, ce qui explique les changements. Pour l'essentiel du phénomène lui-même, nous ne sommes plus obligés de nous demander si c’est une colonne ou un rideau; c’est un rideau qui couvre toute une partie de l'horizon. Encore, avec l’auteur du Voyage, fallait-il suppléer le mot; dans Poe, il y est: The gigantic curtain ranged along the whole extent of the southern horizon. On a épargné tout effort aux imaginations déficientes, et en même temps on n'a rien épargné de ce qui pouvait suggérer la terreur. Au lieu de nous dire que cette « longue suite de nuages » tombe « en ligne perpendiculaire », ce qui est exact et froid comme un traité de géométrie (4), on nous présente une immense cataracte s’écroulant silencieusement dans la mer. A ces détails, les plus impressionnants, on a soigneusement réservé la place d'hon-
(4) Poe lui aussi sait imiter le langage des traités de géométrie, mais quand il le faut et où il le faut. C'est une question de dosage et d’arrangement, en un mot une question d'art.