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Enfin, avant de dire adieu à notre Passage, qui finirait, si nous insistions, par ressembler à une boîte à surprises, nous ne pouvons cependant pas nous abstenir de noter que l’on y trouve encore un des thèmes favoris de Poe, celui de l’enterré vivant. En revenant à son port d'attache, après tant d'aventures, le héros du Passage se croit encore obligé de rencontrer celle-là :
En entrant dans la maison où j'allais loger, j’appris qu'on venait d’enterrer un jeune homme qui, depuis quatre ou cinq semaines était venu de Batavia. Quand on m'’eut dit son nom, je me souvins d’abord qu'il avoit été de ma connaissance et un de mes bons amis ; je m’informai donc très exactement de toutes les particularités de sa mort. Ayant un soir régalé cinq ou six de mes amis, et bu avec eux un peu plus que de raison, il fut attaqué vers la minuit d’un très violent mal de tête accompagné de fort vives douleurs dans tous ses membres : il monta à sa chambre et se mit au lit, et environ une heure après, quelqu'un étant allé voir s’il n’auroit pas besoin de quelque chose, il fut trouvé raide mort; on le garda seulement deux jours, et puis on l’enterra ; pour lors il me revint heureusement en mémoire qu'il m'avoit conté autrefois, qu'étant âgé de dix ou douze ans, il était tombé en léthargie dans la maison de ses père et mère, et qu'il étoit resté trois jours et trois nuits sans donner la moindre marque de vie ; je m'en allai donc sans perdre un moment demander la permission de le déterrer, ce que j'obtins facilement. Je voulus me transporter moi-même au cimetière, je fis - ouvrir la fosse et le cercueil en diligence, puis on le porta dans la maison
où il fut mis dans un lit bien chaud. Je remarquai qu’il n’avait pas cette
grande pâleur que les corps morts ont d'ordinaire, et que même il avoit une espèce de petite rougeur au milieu de la joue gauche; il resta plus de six heures sans faire le moindre mouvement, et je voulus toujours cependant demeurer au chevet de son lit: il fit enfin un très petit soupir, et sur le champ je lui voulus donner une cuillerée d’une excellente liqueur que j'avais fait apporter exprès, mais ses dents étaient si serrées que je n’en pus faire entrer une seule goutte, Peu après il souleva un peu le bras gauche, et je Jui remis la cuiller entre les dents que j’entrouvris assez pour le faire avaler, et de fait il avala quelque chose, et ouvrit un moment après les yeux, mais sans avoir aucune connaissance : enfin il revint tout à fait à lui.
(Op. cit. ch. X).
Sans doute, nous n’avons ici qu’une indication. Les développements de Poe sont tout autres dans The premature Burial, aussi bien que dans Berenice, où l’héroïne, entre autres mésaventures, se trouve également enterrée vivante. D'autre part, il peut paraître invraisemblable que l’auteur américain ait été encore puiser ce thème, qui parlait si fortement à son imagination, dans un récit relativement court et où il aurait déjà pris tant de choses.
LENAO LEE
Mais, si l’on y réfléchit bien, cette invraisemblance même se retourne en faveur de notre hypothèse. Ne dirait-on pas que l'’auteur anonyme a pris à tâche de rassembler en quelques pages le plus grand nombre possible de détails et de sujets employés par Poe? N’est-il pas invraisemblable qu’à la fin de son récit il se mette encore à raconter cette histoire d’enterré vif, qui n’a aucun rapport avec le reste? Car, enfin, après être passé par le centre de la terre et avoir découvert tant de terres inconnues et d'êtres fabuleux, on devrait être rassasié d'émotions et ne pas éprouver le besoin de participer, par surcroît, à cette aventure macabre. S’il s'agissait d'un conteur venu après Edgar Poe, on ne manquerait certes pas de dire que cette surabondance d'événements inattendus s’explique par une admiration exagérée et une imitation servile du conteur américain. Mais, puisque les dates nous interdisent cette interprétation, n’est-on pas fatalement conduit à l’explication inverse, à savoir que Poe se serait inspiré du Voyage? L
Et qu'il s’en soit inspiré à plusieurs reprises, cela surprendra moins quiconque est quelque peu familier avec ses méthodes de travail. La pauvreté de sa bibliothèque, l’absence des loisirs nécessaires aux longues lectures, la difficulté, en un mot, de renouveler son fonds intellectuel, lui imposaient l’obligation d'utiliser jusqu’à la dernière miette de ses lectures. Ne l’avons-nous pas vu déjà tirer plusieurs moutures du même sac, allonger la liste de ses références, en citant de seconde main et resservir plusieurs fois la même citation, que ce fût du Bielfled ou du Béranger, tantôt en l’adaptant et en la traduisant, tantôt en respectant le texte original? S'il est une erreur facile à commettre en recherchant les sources de Poe, c’est de vouloir les découvrir trop riches et trop variées, d’en allonger la liste outre mesure. Il vaut mieux, au contraire, creuser en profondeur et se dire que s’il a vraiment lu un livre ou une collection, il y a des chances pour qu’il y revienne. Il est donc à prévoir que l’exploration des récits de voyage nous réserve encore des surprises.
st Nes