‹ Influences Françaises dans l'œuvre D'Edgar PoeChapitre 35 sur 44 · CHAPITRE TIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE TIT

On sait que Poe avait commencé un récit du même genre que Gordon Pym, The Journal of Julius Rodman, resté inachevé. Le début seul parut sans nom d’auteur, dans le Gentleman’s Magazine. Woodberry semble avoir trouvé la source principale de ce récit dans un ouvrage d'Irving, Astoria, dont Poe avait rendu compte dans le Southern Lilerary Messenger de janvier 1837. Après avoir donné quelques exemples de concordance entre les deux récits, Woodberry fait la remarque que le côté réaliste du talent de Poe était peu développé et que, lorsqu'il a besoin de créer une atmosphère de réalité, il est toujours obligé d’avoir recours à l’observation d’autrui, à un Irving, à un Morrell, à d’autres encore.

Sans nous demander ici si Poe n’a pas été tributaire d’autrui pour les détails fantastiques autant que pour les détails positifs de ses récits — nous avons déjà montré qu’il en avait été ainsi dans plusieurs circonstances, et nous verrons plus tard ce qu’il faut en conclure — on est tout naturellement amené, pour le moment, à chercher si Poe n’a pas mis à contribution quelques récits de voyage français de la même façon qu'Irving et Morrell.

En ce qui concerne proprement Julius Rodman, il est bien difficile de le savoir. Il est bien vrai que l’auteur mentionne, au début, les voyages d'Hennepin, puis les noms de Ledyard et de Bonneville. De plus, Julius Rodman est accompagné de plusieurs Canadiens et son itinéraire traverse ou devrait traverser certaines parties du Canada. Mais il n’y a aucune précision dans tout cela, et il ne paraît pas possible de rien en tirer. La vérité, c'est que, sous sa forme actuelle, le Journal de Julius Rodman est un ouvrage manqué; il est

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d'une platitude extrême, aussi banal et fastidieux que ses modèles, sans avoir comme eux le mérite de l’authenticité. Ses héros dorment, boivent, mangent, tuent du gibier, couvrent chaque jour un certain nombre de milles et échangent des marchandises avec les Indiens ou évitent de se rencontrer avec eux. Dans ces conditions, les rapprochements avec d’autres récits de voyage sont faciles, mais sans portée. Quand on aura retrouvé cent passages où des voyageurs boivent, mangent, dorment et vont à la chasse, tout comme Rodman et ses compagnons, nous n’en serons pas plus avancés (1). Sans doute, probablement même, Poe se proposait, après avoir gagné notre confiance par ce début terre-à-terre, de lancer progressivement ses héros dans des aventures de plus en plus imprévues. Les premiéres pages du récit auraient alors pris une valeur particulière par suite du rôle qu’elles auraient joué dans l’ensemble; mais, hors de cet ensemble, elles n’ont plus grande signification, et il vaut mieux ne pas essayer d’en tirer plus qu’elles ne peuvent donner.

C’est encore à Gordon Pym qu’il nous faudra revenir.

Dans l'Amérique et le Rêve exotique, M. Gilbert Chinard accorde une mention spéciale à la relation d’un certain capitaine Pierre Viaud, dont il admire le réalisme. En effet, ce réalisme brutal donne à penser qu'il s’agit bien d'aventures authentiques et non d’un voyage imaginaire (2). Viaud, ayant fait naufrage, se trouve perdu dans une forêt tropicale, avec la femme d’un des passagers, M"° Lacouture, et un nègre. Ils se trouvent en proie à toutes les affres de le fatigue, de la crainte et de la faim. Cette dernière souffrance

(1) On retrouve, bien entendu, ces détails insipides, non seulement dans les récits de voyage français, mais aussi chez les voyageurs anglais: Sir Alexander Mackenzie, Lewis et Clark, etc. (Cf. Life of Poe I, 236). Il est donc impossible, ou à peu près, de savoir exactement ou Poe les a puisés, et de plus, comme ils ne sont pas plus anglais que français, cela n'a pas d'intérêt pour notre sujet.

(2) L'ouvrage est précédé d’une préface où l'éditeur affirme que le capitaine Viaud existe en chair et en os et qu'il a bien et réellement vécu tout ce qu'il raconte. Mais, naturellement, de pareilles préfaces ne prouvent pas grand’chose, pas plus que ne prouve, dans l’autre sens, le fait qu'il n’est fait mention de ce Viaud dans aucun dictionnaire biographique. Voici le titre tel qu'il est donné au tome XII de la Bibliothèque des Voyages imaginaires où le récit se trouve reproduit parmi quelques autres : Naufrage || et aventures || de M. Pierre Viaud || natif de Rochefort, || capitaine de navire.

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