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feu, car on ne disposait point encore de mules ni de mulets pour faire ce travail. Au milieu de tout cela, l’étude du français — aussi bien que toute autre préoccupation littéraire — ne pouvait guère trouver place.
Ce n’est pas à dire qu’une fois revenu à West Point pour l'hiver, il n'eût pas l’occasion d’entrer en contact avec des textes français. Il l'avait même plus souvent qu'on ne pourrait le croire. Le « superintendent » de l” « Académie militaire » était alors le colonel Thayer, qui avait séjourné à l'Ecole Polytechnique, à Paris; il avait conservé vivant le souvenir de son passage dans cette école et avait fait à West Point une assez large part à l'étude du français:
L'étude du français avait presque autant d'importance que celle des mathématiques, non pas que le colonel Thayer désirât faire enseigner aux cadets l’art de la conversation française, mais parce qu'il estimait que la possibilité de lire un texte français était une des pièces essentielles d’une éducation militaire bien comprise. Aucun effort n'était fait pour donner aux cadets autre chose qu’une connaissance suffisante de la grammaire française, une connaissance solide des conjugaisons, et la capacité de traduire correctement les textes du programme : Gil Blas et l'Histoire de Charles XII. Mais les cadets recevaient encore en supplément, d’une manière tout à fait pratique, d’autres connaissances en Français. Tous les manuels de mathématiques de Poe étaient écrits en français: l’Algèbre de Lacroix, la Géométrie de Legendre, et la Trigonométrie de Lacroix et Bezout. Des traductions anglaises peu satisfaisantes avaient été en usage pendant quelque temps, un peu avant l’arrivée de Poe, mais elles avaient été écartées en 1828, et l’on était revenu aux textes originaux (8). ;
(8) C. V. Allan, op. cit., p. 32. Comme cette page, qui résume des recherches faites dans les archives de West Point, contient quelques-uns des renseignements les plus précis que nous ayons sur les rapports de Poe avec la langue française j'en reproduis ici le texte anglais, afin qu'on puisse peser les termes : « The Study of French was almost as important as the study of mathematics, not because colonel Thayer desired to teach conversational French, but because he believed
that a reading knowledge of French was essential to the properly educated soldier, No effort was made to teach the cadets any more than a good knowledge of the French grammar, a thorough knowledge of the verbs, and the ability to translate correctly from the texts used, Gil Blas and L'Histoire de Charles XII. But the cadets received additional French instruction in a most practical way. Al of Poe’s mathematical texthooks were written in French; Lacroiz’s Algebra, Legendre's geometry, and Lacroix's and Bezout Trigonometry. Unsatisfactory english translations of these texts had been used for some time prior to Poe’s entrance, but they had been discarded in 1828 and the original texts returned to use.» L'auteur donne encore le nom des « instructors » de Poe en langue française, ce sont : Rosswell Park, Henry Clay jr et Joseph du Commun. :
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Nous pouvons donc, grâce aux recherches du lieutenant Allan, nous faire une idée assez précise des connaissances de Poe en français, en 1830. Dès l’abord, il semble que l’enthousiasme du colonel Magruder soit exagéré: Poe n’était pas, à proprement parler, « an accomplished French scholar », ou, tout au moins, il ne l’était que dans les limites du West Point de 1830. Il était simplement un des meilleurs élèves de sa promotion en français (non pas le tout premier ni le meilleur de tous), c’est-à-dire qu’il pouvait lire couramment un texte comme Gil Blas ou Charles XII, et qu’il avait une connaissance « suffisante » de la grammaire. Le lieutenant Allan fait, en effet, la distinction entre « a good knowledge of grammar » et « a thorough knowledge of the verbs ». On insistait surtout sur les conjugaisons, c’est-à-dire que l’on n’exigeait pas une connaissance approfondie des règles de la syntaxe, et il y paraît, en effet, lorsque Poe, en plusieurs endroits de ses œuvres, s’essaie à construire ou à reconstruire des phrases françaises. On n’exigeait pas la connaissance du « conversational French », et il est douteux, en effet, que Poe ait jamais été capable de soutenir une conversation en français; ce devait être pour lui comme une langue morte; il le connaissait un peu comme nous connaissons le latin. Et il y paraît aussi, car on le voit complètement insensible à l’harmonie des phrases françaises et à la cadence du vers français (9).
Il est peu probable, en effet, qu'après sa sortie de West Point, Poe ait eu l’occasion d'augmenter la somme de ses connaissances. Pauvre, ou même harcelé par la misère et la maladie, il ne pouvait guère acheter de livres ni en emprunter; il n’eut que rarement accès aux grandes bibliothèques américaines (ro), d'ailleurs beaucoup
(9) On a prétendu que Poe, durant son séjour à Fordham, vers 1848, aurait fréquenté les pères Jésuites de St-John’s College et causé en français avec plusieurs d’entre eux, notamment les P. P. Doucet et Thébaud. Mais il s’agit d’un témoignage indirect et tardif : « Concerning Poe and St John’s College there are several records. One owned by the Rev. Clarence S. Maclellan, N. Y. is a yellow nameless, dateless press print of Father Doucet’s death in 1889 ». (Phillips II, 240). I s’agit, on le voit, de propos tenus par les bons pères après la mort de Poe, et couchés sur le papier plus tard encore, après la mort des bons pères. Poe a pu visiter les bons pères, mais la qualité du français qu’il employait avec eux reste difficile à déterminer.
(10) Cependant, à Baltimore, Poe fréquentait la bibliothèque située dans les City Assembly Rooms, Holliday street. Il s’y trouvait des livres assez rares, mais Poe
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moins riches de son temps que du nôtre. Woodberry semble dans le vrai en écrivant : « Il avait reçu une bonne éducation, mais elle n'avait pas été poussée bien loin; c'était un assez bon latiniste pour son temps; il lisait le français et avait un simple vernis de grec, d'espagnol et d’italien… Peu nombreux sont les livres avec lesquels il put jamais entrer en contact ; il n’a jamais habité à proximité d'aucune collection importante; pendant sa vie militaire surtout, il en fut complètement privé ; il n'existait aucune bibliothèque importante près des endroits où il vécut. Il lut les livres qui atteignirent de son temps à la célébrité, surtout les ouvrages anglais réimprimés à Philadelphie, des revues et des journaux, dont il fut toujours avide; jamais il n’eut grand commerce à aucun moment avec la littérature antérieure à Byron, et jamais il ne fit preuve de goût ni d’attachement pour les grands maîtres du passé (11). » (Life of Poe, t. I, pp. 131-132.)
Ainsi, les quelques lectures françaises que Poe a pu faire une fois
n'y eut accès que pendant peu de temps. Quant à la bibliothèque de St John's College, quand il la connut, un an avant sa mort, elle ne pouvait plus lui servir à grand chose.
(11) Les renseignements que j'ai pu obtenir personnellement du bibliothécaire actuel de West Point confirment à peu près ce jugement, quoiqu'ils contribuent à mettre en lumière l'importance qu'avait le français à West Point en 1830, déjà signalée par le lieutenant Allan : « Unfortunately no library records were kept in these early days. In 1822 there were about 1000 volumes in the library, of which 900 were in French. About 100 were in English, but many of these were translations, some from the French. All titles concerned Fortifications, Engineering, Astronomy, Mathematics, Moral Philosophy, etc. Certainly not over 200 titles — say 25 per year — had been added by the year 1830. when Poe was a cadet. If he did any reading in the library, it must have been technical and in French ». (Lettre de E. A. Everts, bibiliothécaire de West Point, du 2-8-1927). Mais le règlement ne favorisait guère la lecture, comme on peut le voir par les extraits suivants :
Every Saturday, from 2 to 4 P M. the Librarian LU attend the Library for the purpose of delivering and receiving books.
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Cadets are allowed to take from the Library only such books as are calculated to assist them in their class studies. No cadet shall draw more than one volume at a time. No cadet shall enter beyond the Librarian’s table or take down any book from its place.
No cadet shall keep in his room any novel, poem, or other book, not relating to his studies, without permission from the Superintendent ».
(Regulations for the Interior Police and Discipline of the United States Military Academy. cit par C. V. Allan, p. 29, 30).
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livré à lui-même ont servi tout au plus à entretenir son savoir, mais guère à l’augmenter, si même il n’y a pas eu, malgré tout, dégradation de ce savoir.
C’est ce que l’on pourrait aisément confirmer par l'examen des passages de ses œuvres où notre auteur essaie de briller, grâce à sa connaissance du français. Nous nous bornerons à quelques exemples.
On trouve dans les Marginalia une assez longue critique de la traduction anglaise des Mystères de Paris, faite par C. H. Town. Poe, qui déclare n'avoir pas eu en main le texte français (du moins à ce moment-là), souligne néanmoins quelques bévues du traducteur. Il fait remarquer, par exemple, que, dans la phrase « every trade has its disagreements », le mot français devait être désagréments, qui aurait été beaucoup mieux traduit par inconveniences ou disadvantages. La remarque est juste, et juste aussi le raisonnement de Poe dans un passage voisin de celui-là:
Of similar character is a curious mistake at page 245 :
« He is a gueux fini and an attack will not save him added Nicholas. « À — yes » said the widow. »
Many readers of Mr Town’s translation have no doubt been puzzled to perceive the force or relevancy of the widow’'s « À — yes » in this case. I have not the original before me, but take it for granted that it runs thus, or near lÿy so : — « Il est un gueux fini et un assaut ne l’intimidera pas » « Un — oui! » dit la veuve.
It must be observed that, in vivacious French colloquy, the oui seldom implies assent to the letter, but generally to the spirit, of a proposition. Thus a Frenchman usually says «yes» where an Englishman would say « no » The latter’s reply, for example, to the sentence « An attack will not intimidate him » would be « No » that is to say «I grant you that it would not. « The Frenchman however, answers « Yes », meaning « I agree with what you say — it would not. » Both replies of course, reaching the same point, although by opposite routes. With this understanding, it will be seen that the true version of the widow's Un — oui! » should be « One attack, I grant you, might not », and that this is the version becomes apparent when we read the words immediately following — « but every day it is hell! »
(Marginalia, ed Stedman — Woodberry, VII, 262, sqq).
La première chose à faire pour juger de la valeur du raisonnement et de la critique de Poe est de voir si sa reconstruction du texte est exacte.
Elle l’est, en gros. Le passage en question se trouve dans la VI° partie, chapitre Il, des Mystères de Paris. La scène est dans l'île des