‹ Influences Françaises dans l'œuvre D'Edgar PoeChapitre 41 sur 44 · LA · texte numérisé non relu

LA

Cette fois, il ne s’agit plus d’une ressemblance générale, comme pour le texte de La Rochefoucauld que nous avons cité plus haut; il s’agit bien ici du procédé même dont Dupin fait l’éloge et qu'il applique — d’une manière plus raffinée il est vrai, puisqu'il se borne à modeler son esprit et non plus son corps sur l’esprit de celui qu’on veut deviner — mais qu'il applique néanmoins et pour des fins analogues. En outre, ce texte a l'avantage de nous expliquer pourquoi l’on trouve le nom de Campanella sous la plume de Poe et pourquoi il est si étrangement accouplé aux noms de La Bruyère, de Machiavel et de La Rochefoucauld. Ces trois noms illustres ne servent là que de camouflage. La vraie source est Campanella, ou plutôt — car il n’est guère probable que Poe ait lu dans le texte latin les quatre livres du De Sensu Rerum, Cyrano. Edgar Poe avoue implicitement, dans la note de Hans Phaall qu’il a lu le livre de Cyrano, puisqu'il le juge. Il le juge dédaigneusement, il est vrai, mais les écrivains sont presque toujours ingrats pour ceux qui leur rendent des services de ce genre, et Cyrano était habitué à ce que les grands hommes retrouvassent leur bien chez lui.

Il est impossible à quiconque lit, même distraitement, les œuvres de Cyrano de ne pas être frappé par cette conception bizarre, car il ne s’est pas contenté d’y faire allusion dans le court fragment cité plus haut : il l’a mise en action dans les Estats et Empires du Soleil.

Là, Cyrano rencontre Campanella lui-même, ce qui n’a rien d’éton-

nant, puisque ce dernier est l’auteur de la Civitas Solis :

En me promenant là autour, je recontrai un vieillard fort vénérable qui regardait ce fameux combat (5) avec autant de curiosité que moi. Il me fit signe de m'’approcher : j’obéis, et nous nous assimes l’un auprès de l’autre.

J’avois dessein de lui demander le motif qui l’avoit amené en cette contrée,

mais il me ferma la bouche par ces paroles : « Eh bien, vous le saurez, le

motif qui m’amène en cette contrée! ». Et là-dessus il me conta fort au long toutes les particularités de son voyage. Je vous laïsse à penser si je demeurai interdit. Cependant, pour accroître ma consternation, comme déjà je brûlois de lui demander quel Démon lui révéloit mes pensées : « Non, non, s’écria-t-il, ce n’est point un démon qui me révèle vos pensées... » Ce nouveau tour de Devin me le fit observer avec plus d'attention qu'auparavant, et je remarquoi qu'il contrefaisoit mon port, mes gestes, ma mine, situoit tous ses membres, et figuroit toutes les parties de son visage sur le patron des miennes, enfin

(5) Le combat de la Salamandre et du Rémore, deux animaux fabuleux.

Mae

mon ombre en relief ne m'eût pas mieux représenté. « Je vois, continua-t-il, que vous êles en peine de savoir pourquoi je vous contrefais, et je veux bien vous l’apprendre. Sachez donc qu’afin de connaître votre intérieur, j’arrange toutes les parties de mon corps dans un ordre semblable au vôtre : car, élant de toutes part situé comme vous, j’excite en moi, par cette disposition de matière, la même pensée que produit en vous cette même disposition de matière.

Vous jugerez cet effet là possible, si autrefois vous avez observé que les gémeaux qui se ressemblent ont ordinairement l'esprit, les passions, ét la volonté semblables ; jusque là qu'il s'est rencontré à Paris deux bessons qui n'ont jamais eu que les mêmes maladies et la même santé : se sont mariés, sans savoir le dessein l’un de l’autre, à même heure et à même jour; se sont réciproquement écrit des lettres, dont le sens, les mots et la constitution étoient de même, et qui, enfin, ont composé, sur un même sujet, une même sorte de vers avec les mêmes pointes, le même tour et le même ordre. Mais ne voyez vous pas qu'il étoit impossible que la composition des organes de leurs corps étant pareille dans toutes ces circonstances, ils n’opérassent d’une façon pareille, puisque deux instruments égaux, touchés également, doivent rendre une harmonie égale ? Et qu'ainsi, conformant tout à fait mon corps au vôtre, et devenant, pour ainsi dire, votre gémeau, il est impossible qu’un même branle de matière ne nous cause à tous deux un même branle d'esprit ».

Est-il possible de ne pas voir dans le Campanella fantaisiste qu’on nous présente ici un ancêtre des Dupin et des Sherlock Holmes, se livrant comme eux, mais bien avant eux, à un exercice de « lecture de pensée » qui laisse son interlocuteur tout ébaubi, comme il convient à un précurseur du docteur Watson. Sans doute, Poe, comme il fait toujours, a précisé, rationalisé, ce qu’il empruntait. Avec son souci habituel de la vraisemblance, il a bien compris que ses Contemporains ne pourraient souffrir ce qu’il y avait de grossièrement matérialiste dans l’explication de Cyrano : le temps était passé où les Cartésiens considéraient les animaux, et en fait tous les êtres vivants (Cyrano, ici, traite les hommes comme tels) comme de vulgaires machines. Aussi Auguste Dupin a-t-il soin de se borner à régler seulement le mécanisme de sa pensée sur la pensée de celui qu’il veut deviner. Mais, au fond, la différence est-elle si grande? Nous venons de prononcer le mot de mécanisme; il est bien vrai que toute la fameuse théorie de « lecture de la pensée », illustrée par Dupin, repose sur ce postulat que la pensée est un mécanisme rigide. Cela ne revient-il pas à dire que Poe était au fond, comme Descartes et comme Cyrano, un mécaniste? |

Cette affirmation peut sembler hardie; et, pourtant, elle n'est

peut-être ni si hardie, ni si audacieuse qu'elle le paraît. Rappelonsnous les affirmations d’Irving Stringham, faisant de Poe un disciple d’Auguste Comte et même un matérialiste :

. He had received, early in life, from obscure disciples of the French philosophes, the first truth that a materialist ever learns — the origin of all knowledge in experience, and the consequent limitation of the mind to phenomena... Essentially, Poe was a materialist. (Op. cit., p. 30g)

Et il est incontestable que si l’on veut bien lire Eurèka sans prévention, on est frappé de la matérialité des conceptions de l’auteur : le dieu même de Poe est tout enfoncé dans la matière et sa divine volonté ne sert qu’à remuer des particules de matière. Si ces affirmations paraissent surprenantes, c’est peut-être uniquement parce que, même en fait de critique littéraire, les préjugés contenus dans le langage courant empêchent trop souvent de sentir le véritable sens des expressions du vocabulaire philosophique. Pour beaucoup de gens, un écrivain « matérialiste » est un homme qui produit des histoires grivoises ou se complait aux détails orduriers : Rabelais, Béranger, voilà des matérialistes que tout le monde s’accorde à reconnaître comme tels. En ce qui concerne Poe, comme il n’a jamais écrit de couplets à Lisette ni d’anecdotes grasses, on répugne à faire de lui un matérialiste. |

Stringham a pourtant pris soin d'éclairer sa pensée. Le nom d’Auguste Comte n’est ici qu’un jalon, et nous voyons clairement, par l’allusion aux « philosophes » du xvur° siècle, qu’il faut prendre le mot de matérialiste dans le sens philosophique. Matérialiste, ici, veut dire que Poe concevait l’univers et la matière à peu près comme Helvétius et d’'Holbach. Mais il nous est loisible de faire remonter l’inspiration de Poe plus haut encore qu'Helvétius et d’Holbach et de montrer que, même dans ses fantaisies les plus éthérées, il était matérialiste à la façon de Cyrano. On trouve, dans Mesmeric Revelation, une définition de dieu tout à fait caractéristique à cet égard :

P. — Is not God spirit ?

V. — While I was awake I knew what you meant by « spirit », but now it seems only a word — such, for instance, as truth, beauty — a quality, I mean. "

P. — Is not God immaterial ?

V. — There is no immateriality ; it is a mere word. That which is not matter, is not at all — unless qualities are things.

Sans doute, après cela, le Voyant qui parle ainsi sous l'influence de l'hypnose s'efforce de créer des distinctions qui lui permettent de dire que Dieu n’est pas matériel; mais comme ces distinctions se ramènent à ceci qu'il y a plusieurs espèces de matière, cela ne sert qu à retomber dans l’affirmation primitive, à savoir que tout est matière.

Or, Cyrano et son démon pensent exactement de même :

Je lui demandai s'ils étoient des corps comme nous : il me répondit qu’ oui ; qu'ils étoient des corps, mais non pas comme nous, ni comme autre chose que nous estimons telle ; parce que nous n'appelons vulgairement corps que ce que nous pouvons toucher; qu'au reste, il n’y avoit rien en la Nature qui ne fût matériel, et que, quoiqu'ils le fussent eux-mêmes, ils étoient contraints, quand ils vouloient se faire voir à nous, de prendre des corps proportionnés à ce que nos sens sont-capables de connaître.

La théorie, on le voit, est exactement la même; l’application chez l'un et chez l’autre auteur sera également la même. Le démon de Socrate (qui est aussi, en l’espèce, celui de Cyrano) ayant éprouvé le besoin de se réincarner, nous explique comment il a procédé à l'opération :

.… J'ai senti le corps que j'informais si fort atténué de lassitude, que tous les organes me refusoient leurs fonctions ordinaires, en sorte que je me suis enquis du chemin de l'Hôpital, où, entrant, j'ai trouvé le corps d’un jeune homme qui venoit d’expirer par un accident fort bizarre, et pourtant fort commun en ce pays... Je m'en suis approché, feignant d'y connaître encore du mouvement, et protestant à ceux qui étoient présens qu'il n'’étoit point mort, et que ce qu’on croyait lui avoir fait perdre la vie n'étoit qu’une simple léthargie ; de sorte que, sans être aperçu, j'ai approché ma bouche de la sienne, où je suis entré comme par un souffle ; lors mon vieux cadavre est tombé, et comme si j'eusse été ce jeune homme, je me suis levé, et m'en suis venu vous chercher, laissant là les assistants crier au miracle.

Le « démon » en question fait-il autre chose ici que ce que fait la défunte lady Ligeia, lorsqu'elle vient se réincarner dans le cadavre de Rowena, la seconde femme de son mari? Naturellement, il y a de grandes différences d’affabulation entre les deux récits, et ces idées sur la réincarnation ont traîné un peu partout. Poe aurait pu écrire Ligeia sans avoir lu Cyrano.

Mais, là encore, nous devons distinguer entre deux modes d’influence. D'abord, Poe a emprunté certaines formes, thèmes ou

détails; ce sont les emprunts les plus faciles à déceler, mais aussi ceux dont la signification est la plus contestable. Il est d’ailleurs le plus souvent malaisé de faire la part de ce qu'il y a de proprement français dans l'influence exercée sur lui de cette façon. Nous avons vu qu'il semblait considérer comme un livre purement français l'ouvrage de Francis Godwin; par contre, il se pourrait bien qu'il n'ait lu le Voyage dans la Lune de Cyrano qu’en anglais, car celui-ci fut traduit de bonne heure dans cette langue sous le titre de Selenarchia.

D'autre part, on aperçoit aussi l’influence générale et diffuse d’un certain nombre d’idées. Poe, non seulement a les idées de Cyrano, mais aussi un peu celles du groupe de Cyrano et du temps de Cyrano. On pourrait dire aussi qu'il est cartésien par certains côtés; cartésien non pas comme quelqu'un qui aurait lu assidûment Descartes, mais comme un homme qui aurait subi longtemps et indirectement, par mille canaux invisibles, l'influence de la philosophie cartésienne.

Allons un peu plus loin encore; on sait que, d’une manière générale, les idées qu’on appelle cartésiennes, et qui ne venaient pas toujours uniquement de Descartes, ont pénétré la littérature classique. À la philosophie rationnelle correspond le culte de la raison en littérature, la raison chère à Boileau; et, dans l’ensemble, les idées claires sont l'idéal du siècle, en littérature comme en philosophie. Cet idéal, Poe n’en a-t-il pas hérité quelque chose? Ce que Stringham appelle son matérialisme, et qui vient peut-être d’un impérieux besoin de précision profondément enraciné chez lui, a peut-être aussi un équivalent dans sa manière de composer, de traiter les sujets; en un mot, un certain classicisme ou un certain résidu de l'influence du classicisme français ne se pourrait-il déceler chez lui? Cette influence, la plus difficile de toutes à saisir, car on ne peut l’étayer sur de simples rapprochements de textes, n’en est peut-être pas moins, si elle existe, la plus importante et la plus intéressante.

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