‹ Influences Françaises dans l'œuvre D'Edgar PoeChapitre 42 sur 44 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Nous avons presque posé en principe, au début de ces recherches, que Poe n'avait guère lu que des livres contemporains. Bien que les raisons qui nous aient inspiré nous paraissent toujours bonnes, il conviendrait peut-être, maintenant, d'élargir un peu la formule et d'entendre par livres « contemporains » tous les livres en usage, en usage courant et faciles à trouver du temps de Poe. Les classiques français, toujours en usage dans les classes, aussi bien à l’étranger qu’en France, presque toujours présents parmi les livres de fonds dans toutes les collections de livres, d’ailleurs abondamments cités et reproduits dans tous les recueils et toutes les revues, même anglaises ou américaines, répondent aux exigences de cette définition. Nous pouvons donc admettre que Poe a eu un certain contact avec eux.

Par contre, il apparaît extrêmement peu probable qu'il ait fréquenté peu ou prou des auteurs plus anciens, quels qu’ils fussent. La langue, même celle de la fin du xvi‘ siècle, devait offrir de grands obstacles à un homme qui, comme lui, ne savait qu’imparfaitement le français. Quant à l’ancien français, il ne saurait en être question; c'était pour lui, certainement, un domaine fermé.

Force nous est bien de remarquer, pourtant, que l’un des contes les plus remarquables de Poe, Hop Frog, paraît avoir son origine dans un de nos vieux chroniqueurs, dans Froissart. Woodberry, dans une note (Poe, Works, IV, 296), remarque rapidement : « Hop Frog is out of Froissart ». Dans la Vie de Poe, il est vrai (t. II, p. 295), il précise : « out of Berner’s Froissart ». Sir John Bourchier Berners est l’auteur de la plus ancienne traduction anglaise de Froissart : Syr

Johan Froyssart of the Cronycles of England, France, Spayne, Por: tyngale, Scotland, Bretayne, Flaunders and others places adjoynynge, parue de 1523 à 1525. Et, sans doute, l’existence de cette traduction supprimait pour Poe une bonne part des difficultés. Mais, pour ma part, je ne suis même pas bien sûr que Poe ait pris la peine de secouer la poussière du vénérable ouvrage de Berners. Il peut très bier: avoir eu recours à un intermédiaire encore plus récent (x). Dans tous les cas il est à peu près certain que nous pouvons exclure Froissart de la liste des sources proprement françaises. Mais l’étude de la façon dont Poe l’a utilisé restera fort intéressante, même à notre point de vue particulier, parce que, d’abord, en l'occurrence il n’est guère contestable que Poe a eu un modèle; parce que, ensuite, comme l’imitation porte sur l’ensemble du conte, c’est l’un des endroits où il est le plus facile de saisir ses méthodes. Nous pouvons donc essayer, avec quelques chances de succès, de voir si ces

méthodes ont quelque chose de classique. S’il n’a pas imité direc-

tement un Français quant à la matière, peut-être découvrirons-nous quelque chose de français dans sa manière.

La première chose à faire est de retrouver le texte dont il s’agit. La tâche n’est pas bien malaisée. II s’agit évidemment du fameux Bal des Ardents, qui faillit coûter la vie à Charles VI. Voici le texte du chroniqueur :

(6) En effet, Woodbérry ne donne absolument aucune preuve à l'appui de son affirmation. Remarquons ensuite que les Chroniques, traduites ou non traduites, sont un gros ouvrage, d'aspect rébarbatif, où il n'est pas toujours facile de trouver ce qu’on cherche. On a du mal à se représenter Poe, toujours amateur du plus court chemin quand il s'agissait de se nantir d’érudition, se lançant dans ces antiques broussailles. On ne voit pas bien comment il serait tombé, du premier coup, sur un des rares passages susceptibles de l'intéresser. É

Pour ma part, je me représente au contraire très bien Poe feuilletant un dictionnaire de la conversation, une revue illustrée ou une compilation quelconque, où il aura très bien pu trouver un extrait, un résumé ou un démarquage de Froissart, qui d’ailleurs aura joué comme source exactement le même rôle que celui qu'on

pourrait attribuer aux Chroniques, si notre auteur avait été à même de les lire :

dans le {exte, Mais l’idée d’un ouvrage à gravures est particulièrement séduisante, car elle expliquerait pourquoi l'attention de Poe à pu être attirée sur cet épisode. Il existe une vieille estampe (reproduite notamment dans un ouvrage facilement

accessible de D' Cabanès ‘*) où l’on voit les hommes sauvages du Bal des ardenis en train de flamber, On y distingue très bien une sorte de lustre grossier à quatre ue

branches, qui fait songer au supplice inventé par Hop Frog.

"Curiosités historiques, tome I. Naturellement il ne s’agit pas de faire du D' Cabanès la source de Poe ; mais ce livre permettra d'examiner la gravure en question.

Ces

Advint assés tost après celle retenue de messire Yeuvain de Foix, que ung mariage se fist en l'ostel du roy de ung jeune chevalier de Vermendois et de une jeune damoiselle de la royne. Si en furent le roy, la royne et les seigneurs, les dames, les damoiselles, et tout l'ostel plus resjouy, et pour: ceste cause le roy voult faire les nopces, et furent faites dans l’ostel de Saint-Pol à Paris, et y ot très grand foison de bonnes gens et seigneurs, et y furent le duc d'Orléans, le duc de Berry, le duc de Bourgogne et leurs femmes. Tout le jour des nopces que espousèrent, on dansa et mena grant revel, et fist le roy le souper aux dames, et tint la royne de France l’estat, et s’efforchoïit chascuns de joye faire pour la cause de ce qu'ils veoient le roy qui s’en ensonnioit si avant. Là avoit ung escuier d'onneur en l'ostel du roy et bien prochain du roy, de la nation de Normendie, lequel, appelloit Hugonin de Gueussay : si se advisa de faire aucun esbatement pour complaire au roy et aux dames qui là estoient. L’esbatement quel il fut, je vous le diray.

Ce jour des nopces qui fut par ung mardy devant la Chandelleur sur ung soir, il fist pourveir six cottes de toille et mettre à part dedens une chambre et porter, puis semer sus delyé lin en fourme et en couleur de cheveuls. Il en fit le roy vestir une, le comte de Joigny, ung très-gentil chevallier et jeune une autre, et mettre très bien à leur point, et ainsi une autre à messire Charles de Poitiers fils au conte de Valentinois, et à messire Yeuvain de Galles, bastard de Foix, une autre (la cinquième) au fils monseigneur de Nantoullet, et il vesty la sixième. Quand ils furent tous six vestus de ces cottes qui estoient faites à leur point et ils furent dedens enjoinds et cousus, ils se monstroient à être hommes sauvages, car ils étoient tous chargiés de poil du chief jusques à la plante du piet.

Ceste ordonnance plaisoit grandement bien au roy de France, et en sçavoit à l’escuier qui l’avoit advisé, grand gré, et se habillèrent de ces cottes si secrètement en une chambre que nuls ne sçavoit de leur affaire, fors ceulxmeismes et les varlets qui vestus les avoient. Messire Yeuvain de Foix qui de la compaignie estoit, imagina bien la besoingne et le péril qui en povoit advenir, et dist au roy : « Sire, faittes commander bien à certes que nous ne soions approchiés de nulles torses ; car, se nous l’estions et que l'air du feu entrast en ces cottes dont nous sommes desguisés, le poil happeroit l'air du feu. Si serions ars et perdus sans remède, et de ce je vous advise ». — « En nom Dieu, dist le roy, Yeuvain, vous parlés bien et sagement, et il sera fait ». Et de là endroit le roy fist deffendre aux varlets et dist : « Nuls ne nous __sieuve ». Et fist là venir le roy ung huissier d'armes qui estoit à l’entrée de la chambre, et luy dit : « Va-t-ent en la salle où les dansses sont, et commandes de par le roy que toutes torses se traïent à part, et que nul ne se boutte entre six hommes sauvages qui doivent là venir ».

L'huissier fit le comandement du roy moult bien et estroitement, que toutes torses et torsins et ceulx qui les portaient, se traissent en sus au long près des parroits, et que nuls n'’approchast les dansses jusques à tant que six hommes sauvages, qui là devoient venir, seroient retrais. Ce commandement fut oy et tenu, et se retrayrent tous ceulx qui torses tenoient, à parroit, et

fust la salle délivrée si que il n’y démoura que les dames et damoiselles et les chevalliers et escuiers qui danssoient. Assés tost après ce vint le duc d'Orléans et entra en la salle, et avoit en sa compaignie quatre chevalliers et six torses tant seulement, et riens ne sçavoit du commandement qui avoit été fait de par le roy, ne des six hommes sauvages qui devoient venir : au moins s’en excusa-il, mais depuis il en fut très grandement chargié. Il entendy à regarder les danses et les dames, et il meismes commença à dansser au plus fort, ainsi que la chose la donnait, maïs je ne sçay sur quele intention il le povoit faire.

En ce point evous venant le roy de France luy sixième tant seulement en l’estat et ordonnance que dessus est ditte, tous appareïlliés comme hommes sauvages et couverts de poil de lin aussi delié comme cheveuls du chief jusques aux piés, ne il n’estoit homme, ne femme qui les pemist congnoistre ; et estoïient les chinq attachés l’un à l’autre et le roy tout devant qui les menoit à la danse. Quant ils entrèrent dans la salle, on entendy si à euls regarder que il ne souvint de torses, ni de torsins. Le roy qui estoit devant, se departy de ses compaignons, dont il fut eureux, et se traist devant les dames pour luy monstrer, ainsi que jeunesse le portoit, et passa devant la royne et s’en vint à la duchesse de Berry qui estoit sa tante la plus jeune. La duchesse par esbatement le prist et voult savoir qui il estoit. Le roy estant devant elle ne se vouloit nommer. Adont dist la duchesse de Berry : « Vous ne m'’eschapperés point, ains que je ne sache premiers vostre nom ».

En ce desroy advint le grant meschief sur les autres et tout par le duc d'Orléans qui en fut cause, quoyque jeunesse et, possible est, ignorance, luy feissent taire ; car se il euist bien présumé et considère le grand meschief qui en descendy, il ne l’euist fait pour nul avoir. Il fut trop engrand de sçavoir qui ils estoient. Ainsi que les cinq dansoient, il abaïissa la torse que l’un de ses valets tenoit devant luy si près de luy que la chaleur du feu entre ou le lin. Vous savés que ou lin n’a nul remède et que tantost il est enflammé. La flamme du feu eschauffe la poix à quoy le lin estoit attachié à la toille. Les chemises linées et poyées estoient sèches et délies et joindans à la char et se prindrent au feu à ardoir, et ceulx qui vestus les avoient et qui l’angoisse sentoient, commencèrent à crier moult amèrement et horriblement, et tant y avoit de meschief que nuls ne osoit approchier. Bien y ot aucun chevalliers qui s’avanchèrent pour euls aïdier et tirer le feu hors de leurs corps, mais la challeur de la poix leur ardoit toutes les mains, et en furent depuis moult mesaisiés. L’un des cinq (ce fut Nantouillet) s’avisa que la bouteillerie estoit près de là : si fuy celle part et se jetta en ung cuvier tout plein d’eaue où on rechinçoit tasses et hanaps. Cela le saulva : autrement il euist esté mors et ars, ainsi que les autres, et non obstant tout ce fut il moult mesaisié.

Quant la royne de France oy ces horribles cris que ceux qui ardoïent, faisoient, elle se doubta de son seigneur le roy que il ne fuist attrapé, et bien sçavait, car le roy lui avoit dit, que il seroit l’un des six : si fut très durement

mesaisie et chey pasmée. Adont saillirent chevaliers et dames avant en luy aidant et reconfortant.

Tel meschief, tel douleur et tel cririe avoit en la salle que on ne sçavoit auquel entendre. La duchesse de Berry delivra le roy de ce péril, car elle le bouta dessoubs sa gonne et le couvry pour eschiever le feu, et luy avoit dit

(car le roy se vouloit partir d'elle à force) : « Où voulès vous aler? Vous OYÉS que vos compaignons ardent. Qui estes-vous? Il est heure que vous vous nommés. » — « Je suis le roy » dist-il. — «Halal! monseigneur. Or tost, alés

vous mettre en autre habit et faittes tant que la royne vous voie, car elle est moult mesaisie pour vous. »

Le roy à ceste parole yssy hors de la salle et vint en sa chambre et se fist deshabillier du plus tost que il pot, et mettre en ses garnemens, et vint devers la royne, et là estoit la duchesse de Berry qui l’avoit ung petit réconfortée et luy avoit dit : « Madame, réconfortés-vous, car tantost vous verrés le roy. Certes, sachiés de vray que j'ay parlé à luy. » À ces mots vint le roy en présence de la royne, et quant elle le vey, de joye elle tressailly ; dont fut elle prinse et embrachie des chevalliers et portée en sa chambre et le roy en sa compaignie qui toudis la reconfortait.

Le bastard de Foix qui tout ardoit crioit à hauts cris : « Sauvés le roy !

sauvés le roy!» Voirement fut-il sauvé par la manière et adventure que je

vous ay dit, et Dieu le volt bien aïdier, quant il se desparty de sa compaignie pour aler veoir les dames ; car, se il eust demouré ayeuc ses compaignons, il estoit perdu et mort sans remède.

En la salle de l’ostel de Saint-Pol à Paris, entour la mynuit avoit telle pestikence et horibleté que c’estoit grant hideur et pité de l’oyr et de le regarder. Des quatre qui là ardoient, il en ut les deus mors et sur la place oultrés et estains ; les autres deus, le bastard de Foix et le conte de Joingny, furent portés en leurs hostels et morurent dedens deux jours à grant payne et martire.

Ainsi se desrompy ceste feste et assamblée de nopces en tristesse et en anoy, quoyque l’espeus et l’espousée ne le peussent amender ; car on doit supposer et croire que ce ne fut point leur coulpe, mais celle du duc d’Orléans, lequel, comme il dist, nul mal n’y pensoit, quant il devala la torse pour raviser les desguisés. Jeunesse luy fist faire, et bien dist tout en au-

dience quant il vey que la chose aloït mal : « Entendés à moy, tous ceulx qui me pèrent oyr. Nul ne soit demandé, ne coulpé de ceste dolente adventure ; car tout ce qui fait en est, est tout par moy, et en suis cause. Mais ce poise moy, quant oncques m'est advenu. Je ne cuidoie point que la chose deust

ainsi tourner ; car se je eusse cuidié, ne sceu-je, je y eusse très bien pourveu », et puis si s’en ala le duc d'Orléans devers le roy pour luy excuser, et le roy le tint bien pour excusé.

Ceste pesme et doulente adventure advint en l’ostel de Saint-Pol à Paris en l’an de grâce CCCIIIIxx et XII le mardy devant la Chandeleur, de laquelle advenue il fut grant nouvelle parmy le royaume de France et aultres lieux

= et pays. »

ÿ - (Froissart, Chroniques, ed. Kervyn de Lettenhove, 1871, tome XV, p. 84-90.)

Tel est le point de départ, direct ou indirect, de Poe (7).

Supposons-le donc prenant la plume après avoir lu le récit du chroniqueur. Il écrit Hop Frog. On connaît la donnée de ce conte : Hop Frog est le bouffon d’un roi brutal et ivrogne, sorte de Falstaff couronné, avec la bonne humeur en moins. Hop Frog, habituellement, se plie à l’humeur de son maître. Mais celui-ci ayant lancé son verre de vin à la tête de Tripetta, une petite danseuse dont Hop Frog est amoureux, le bouffon conçoit une formidable rancune. Il suggère à son maître la même idée qu'Hugonin de Gueussay (8), et avec le même succès. Seulement, ce n’est pas par accident que les hommes sauvages sont brûlés. Hop Frog s’arrange pour accrocher la chaîne dont ïls sont liés à un grand lustre suspendu au milieu de la salle ; il les hisse jusqu'au plafond, et quand ils sont arrivés là, il met le feu à cette grappe humaine : le roi et ses ministres, complices de l’insulte faite à Tripetta, périssent loin de tout secours.

Il est facile d'imaginer comment Poe a pu aboutir à cette conception en appliquant aux matériaux fournis par Froissart la poétique systématisatrice et sensationnaliste qu’on peut dégager de certains de ses essais, tels que Philosophy of composition, et de beaucoup de ses articles critiques (Cf. entre autres sa critique de Barnaby Rudge). De même qu'il a indiqué naguère ce qu’il aurait fait à la place de Dickens, ici aussi il va se mettre à la place de Froissart : Froissart est un bon chroniqueur, mais comme conteur c’est un maladroit qui se borne à dire bonnement les choses comme il les sait. Evidemment, a dû se dire Poe, il y avait mieux à faire avec cette histoire.

D'abord, éliminons les détails parasites qui accaparent inutilement l’attention du lecteur : peu nous importe ce qui concerne le mariage de « ung jeune chevalier de Vermendois ». Ce n’est point là l'affaire, « ni de quel juge l’on convint », comme dit La Fontaine : « On

(7) Que Poe connaissait au moins l'existence de Froissart, cela est attesté par

une allusion du conte The Spectacles, paru (1844) plusieurs années avant Hop Frog. (1849). Le principal personnage de ce conte est affublé du nom ronflant de « Napoléon Buonaparte Froissart » et, se trouvant obligé de changer ce nom pour celui de Simpson, à la suite d’un héritage, il déclare : I assumed the name, Simpson, with some reluctance, as in my true patronym, Froissart, I felt a very pardonable pride

— believing that I could trace a descent jo the immortal author of the

Chronicles.

Mais naturellement, cela ne > prouve pas que poë ait lu RE dans le texte, ni d'un bout à l’autre.

(8) On croit qu'il s'appelait en réalité Hugonin de Guisay.

some grand state occasion — I forgot what — the King determined to have à masquerade. » La mascarade, voilà l'affaire. Mais comment amener l'incendie des hommes sauvages, et d’abord le choix de déguisement lui-même ? Le caprice d’un courtisan, suivi d’un accident, comme dans Froisart? C'est bien banal. C'est laisser au récit les proportions d'une simple anecdote curieuse, d’un fait divers. Ce n'est pas cela qu'il nous faut, c’est un drame. Au lieu d’accident, un crime. De l’amour, des passions, la vengeance. Vengeance contre le personnage important, contre le roi, car il faudra que le roi en meure : s'il était sauvé, cela enlèverait les trois quarts de l'intérêt. Supprimons cet incident ridicule du roi qui cache sa tête sous les cottes d'une femme. Il ne s’agit pas de faire rire, mais de faire frissonner. Mais il s'ensuit naturellement qu'il faudra donner au roi un caractère odieux pour justifier le crime et la vengeance. Par contraste, pour augmenter l'effet, inventons un criminel sympathique : il sera faible, désarmé, disgracié, pour faire appel à la pitié du lécteur. Donnons-lui l’orgueil et la noblesse de cœur : l’insulte dont il cherchera à tirer vengeance ne sera pas même une insulte personnelle, mais une insulte faite à une autre personne. Une personne incapable de se venger elle-même, un être faible et sans défense, une femme, une naine — non pas disgracieuse pourtant, cela choquerait trop de lecteurs. Laissons la laideur à l’homme, et donnons-lui par compensation la force et l'astuce nécessaires à l'ac- Complissement de son dessein. On voit comment la logique de la situation impose presque à Poe les personnages de Hop Frog et de Tripetta et leurs caractères les plus saillants. : Elle lui impose aussi la suppression des personnages qui corres- | pondraient à Hugonin de Guisay et au duc d'Orléans. Ces deux personnages, Hop Frog les résume, ou plutôt il remplit leurs deux rôles : il conseille le déguisement, comme Hugonin, il met le feu, comme le duc. Hugonin et le duc deviennent donc inutiles. De même, une fois le récit lancé, les autres modifications de détail suivent tout naturellement : Hop Frog, pour réaliser son projet, doit enchaîner ses personnages plus étroitement qu'ils ne le sont dans Froissart (ils sont simplement liés, et encore d’une façon peu solide, sans doute, puisque Nantouillet peut s'échapper vers la bouteillerie) et les mettre hors d'atteinte et loin de tout secours avant de les : enflammer. D'ailleurs, ce lustre vivant est bien plus pittoresque et

Ye “

plus original que les personnages dispersés du chroniqueur : on voit se matérialiser ici, pour ainsi dire, la tendance de Poe à la concentration en vue du maximum d'effet : il cherche toujours à ramasser en gérbe les détails laissés épars dans d’autres auteurs, comme il ramasse ici en une seule poignée les six personnages éparpillés par Froissart.

Cependant, si le chroniqueur nous offre quelques détails impressionnants, n’hésitons pas à les recueillir soigneusement, pour les piquer au bon endroit : è

En la salle de l’ostel Saint-Pol à Paris, entour la mynuit, avoit telle pestilence et horibleté que c’esloit grand hideur et pitié de l’oyr et de le regarder.

Voilà le trait sensationnel qu’il nous faut pour la fin; mais aggravons-le encore, rajoutons de l’horrible :

The eight corpses swung in their chains, a fetid, blackened, hideous, and indistinguishable mass.

Et quand nous aurons dit cela, terminons notre conte le plus vite possible; n’ajoutons que les quelques mots d’explication indispensables, afin de laisser le lecteur sur la vision impressionnante de ces cadavres fumants et carbonisés (9).

Que Poe ait procédé sinon exactement ainsi, du moins à peu près ainsi, c’est ce qui nous est confirmé d’abord par les exemples et les applications qu’il a donnés de cette méthode un peu partout dans son œuvre critique, ensuite par le fait que les mêmes conclusions s’imposent toujours toutes les fois qu’on le compare à ses sources. Si The Cask of Amontillado vient de la Grande Bretèche, il est facile de voir que. Poe a abrégé, éliminé, concentré un récit tout plein d’efflorescences romantiques. Dans The Masque of the Red Death nous l’aurons vu ramasser les détails épars dans le conte du chevalier de Mailly pour en tirer un récit plus court, mais saisissant. Dans Morella, dans Ligeia, dans The M. S. found in a Bottle, nous le voyons toujours choisir dans ses sources (et cela reste vrai quels qu'aient été les intermédiaires) les détails les plus impressionnants pour les mettre en valeur, en relief, éviter les redites, graduer les

(9) On pourrait dire encore que la conception du roi méchant et dépravé a été inspirée par les commentaires populaires rapportés par Froissart : le peuple vit là, dit-on, un avertissement du ciel, irrité par la vie de débauches du roi.

effets, enfin renouveler un sujet en y faisant partout sentir l’harmonie d'une savante ordonnance.

Mais ce travail d'adaptation patiente et raisonnée ne ressemble-t-i] pas étonnamment à celui auquel se livraient les classiques français, lorsqu'ils imitaient, tout comme Poe, des modèles variés, des modèles qui n'étaient pas toujours illustres et pouvaient même être aussi médiocres que les obscurs journalistes dont s’inspirait parfois l’auteur de Gordon Pym ? Nous avons eu déjà, chemin faisant, l’occasion de comparer Poe à Molière et à La Fontaine. Le moment est venu de prendre ces rapprochements au sérieux, et d'ajouter que, d'une manière générale, on peut le comparer à Boileau. ‘

Sans doute, il serait bien délicat d'affirmer que Poe a eu l’Art Poétique entre les mains et qu’il en faisait son livre de chevet. Il se peut quil ne l’ait jamais lu. Du moins n’est-on pas sûr qu'il l’ait lu d'un bout à l’autre et de propos délibéré. Mais l’œuvre de Boileau, à-cause de son caractère précis et dogmatique et de son petit volume, a eu une très grande diffusion. Beaucoup de ses vers, passés en proverbe, traînaient un peu partout, même chez les écrivains anglais; on en retrouve un bon nombre dans Disraeli le père, dont Poe connaissait bien les compilations, et l’influence indirecte de Boileau a eu mille autres occasions de s’exercer.

Ce qu’il y a de sûr c’est que Poe a énoncé des formules très voisines des formules du théoricien de l’art classique, qu’il a eu une doctrine littéraire semblable sur bien des points, qu’il a prêché aux autres et appliqué lui-même des idées singulièrement parentes de celles de Boileau. Tout ce que nous avons dit des procédés de notre conteur, dans les pages qui précèdent, ne semble-t-il pas inspiré de très près des conseils que Boileau n’a cessé de répéter un peu partout, mais surtout dans l’Art poétique :

Fuyez de ces auteurs l'abondance stérile Et ne vous chargez point d’un détail inutile. Tout ce qu'on dit de trop est fade et rebutant. (Art Poétique, chant I).

Autant de conseils auxquels Poe eût applaudi et qu’en tout cas il applique ; il n’y a vraiment pas une phrase de trop dans ses meilleurs contes :

Chaque vers, chaque mot court à l'événement

dit Boileau en parlant d'Homère; mais cela serait beaucoup plus vrai en parlant de Poe, car Homère a des détours, des sinuosités et des digressions qui sont bien rarement le fait de l’auteur américain.

Soyez vif et pressé dans vos narrations Donnez à votre ouvrage une juste étendue.

(Op. cit., chant II).

Poe semble avoir médité ces conseils, lui qui calculait soigneusement la longueur de ses poèmes et de ses contes, qui prétendait qu’il n'y à pas de longs poèmes, et que tout récit destiné à laisser une impression profonde doit pouvoir être lu « at one sitting ». Il avait même, on le sait, échafaudé là-dessus toute une théorie, celle de l'unité d'objet « unity of purpose » à laquelle il tenait beaucoup. Mais cette fameuse théorie de 1’ « unity of purpose », elle se trouve déjà formulée dans l’Art poétique avec une autorité et une précision qui ne laissent rien à désirer :

Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu, Que le début, la fin, répondent au milieu, Que d’un art délicat les pièces assorties N'y forment qu’un seul tout des diverses parties. (Op. cit., chant I).

Il n’est pas jusqu’à ce souci de la perfection dans le détail hérité de Malherbe, et qui valait à celui-ci le mépris de Régnier, qui ne soit une des caractéristiques de Poe. Lui aussi passe une grande partie de son temps à regratter un mot douteux au jugement. Woodberry, après un examen minutieux des variantes des contes et des poèmes, formule les appréciations suivantes :

Poe was careful in composition and solicitous for the printed text of his works. He published nearly all his tales repeatedly, both in periodicals and in volumes ; and, on each reissue, he revised the text... The extent of the

revision varied, usually he shortened the tale, and simplified, moderated, -

and harmonized the language... He seems never to have regarded any form as final, but made new changes on the last printed copy. (Life of Poe, tome II, p. 309-400).

et encore :

Poe’s revision of the poems was even more persistent and minute than in the cases of the tales.…. (Id., ibid., p. 4x0).

Le biographe a été très frappé du zèle infatigable avec lequel Poe se corrigeait lui-même, car il y revient sans cesse, notamment dans la préface du volume X de son édition, consacrée aux poèmes :

there is no such illustration in literature of the elaboration of poetry through long continued and minute verbal processes.

Mais si, il y en a d’autres exemples, et bien connus : c’est ainsi que procédaient Malherbe, et La Fontaine, et Racine, et Boileau luimême, et la méthode de Poe, telle que Woodberry la décrit sans songer un seul instant à Boileau, n’est qu’une application constante de ces vers bien connus :

Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage, S Polissez-le sans cesse ‘et le repolissez.

Ainsi, Poe, loin d’être un poète d'inspiration, travaille beaucoup, et ce travail a pour but un idéal d'ordre et de clarté (10). Partout il élague, simplifie, rationalise et s'efforce de ramener les thèmes les plus fantastiques à des proportions humaines et vraisemblables. Cet homme, que l’on a voulu si souvent faire passer pour fou, apparaît comme pénétré d'une poétique très voisine de celle dont le héraut est généralement considéré comme le moins fou des hommes, Nicolas Boileau.

* *# Ce n’est pas à dire, encore une fois, que nous puissions affirmer qué cette doctrine est passée directement de Boileau à Edgar Poe. - Assurément, ce dernier portait en lui un besoin instinctif d'ordre et de clarté; mais il ne l’aurait peut-être pas satisfait si sûrement ni si complètement, si la littérature de toute une nation, et cela à une époque où elle rayonnait sur l’Europe entière, n'avait été imprégnée de ce même idéal de clarté. Il est indéniable que cet idéal, qu’on s'accorde à reconnaître comme l’inspirateur des chefs-d'œuvre classiques, est très voisin de celui que Poe plaçait très haut, et a servi obstinément. Il est indéniable qu’il estimait par-dessus tout la con-

(10) Arvède Barine (Névrosés, p. 195) avait déjà fait un rapprochement de ce genre : « il n’y a pas d’idée qui ne puisse s'énoncer clairement, poursuivait Poe paraphrasant le vers de Boileau, du moment qu’on le conçoit bien ». Mais M” A. B. ne donne pas de référence et je n’ai pu retrouver cette citation.

DE |. on

cision, la logique et la netteté. On a dû en voir les preuves à chaque page de cette étude, mais les déclarations de principe abondent dans son œuvre, et il est facile d'en citer qui ne peuvent laisser place à aucun doute. En voici une qui a l’avantage de montrer que Poe lui-même a eu conscience de ses attaches avec l’esprit français. À propos de quelques ouvrages juridiques bien oubliés aujourd’hui, il écrivait :

The authors of the works here reviewed have attempted to unfold, and to show the worthlessness of, those technical mysteries which have so long enveloped the science of Law. « The forms of Deeds... » etc., is from the pen of M. Okey. He gives several examples of English and French deeds — printing them on opposite pages. The difference in conciseness is said to be four to one in favor of the French, while in clearness they admit of no comparison. The greater brevity of the French documents is attributed to a code.

(Southern Lilerary Messenger, vol. I, p. 39, cité par M. Alterton, Origins etc., p. 65).

Sans doute il y a là un éloge du Code Napoléon qui ne peut être rattaché que d’une manière indirecte à la littérature française, et d’ailleurs Poe semble se borner à prendre à son compte les vues de l'ouvrage qu’il analyse. Mais il est clair que ces vues sont bien les siennes, et dans toute sa correspondance avec le juge Wirt, analysée par Miss Alterton, il ne cesse de réclamer plus de clarté et de brièveté dans le langage légal. Dans toute son œuvre critique, malheureusement condamnée à la pénombre par la médiocrité des sujets, il en est de même : il ne cesse de revenir, avec une insistance parfois lassante et qui a lassé beaucoup de ses lecteurs, sur la nécessité d’être clair, ordonné, cohérent, d'éviter les mots et les développements inutiles; bref, il adopte la même attitude que l’auteur des Satires et cela jusque dans ses attaques personnelles et par la haine qu’il manifeste pour les mauvais ouvriers de lettres. Même s’il n'avait pas lu Boileau, on pourrait dire qu’il a joué — pour des ingrats il est vrai — le rôle d’un Boileau américain.

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