‹ Influences Françaises dans l'œuvre D'Edgar PoeChapitre 6 sur 44 · AIO · texte numérisé non relu

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anglais et français montre qu’elle était une affaire de perspicacité, beaucoup plus que de savoir. Poe, comme toujours, grâce à sa pénétrante intelligence, tire un merveilleux parti de matériaux assez médiocres. La rapidité de ses mouvements nous éblouit — à la première lecture —, mais des lectures répétées suffisent à rompre le charme. On se rend compte alors que le texte proposé par Town était manifestement absurde, qu’il offrait à l’esprit du lecteur intelligent une petite énigme, et que la solution de cette énigme était très facile à trouver dans le contexte même, immédiatement après le passage cité: But every day — every day it is hell. Ces mots, qui donnent toute la clé du mystère, Poe les cite, il est vrai, maïs il ne les cite qu'après nous avoir éblouis par une savante démonstration, et négligemment, sans avoir l’air d’y attacher d'importance. Au début de sa démonstration, il a bien soin de couper le texte qui lui sert de point de départ, de façon que la phrase de la veuve ne contienne pas les paroles révélatrices. S’il avait pris comme point de départ la phrase entière de Town:

He is a gueux fini and an attack will not save him, added Nicholas. — A — yes, said the widow, but every day — every day it is hell.

au lieu de mutiler le texte comme il le fait:

He is a gueux fini and an attack will not save him added Nicholas « A — yes », said the widow.

nous aurions été beaucoup moins éblouis par sa pompeuse disserta- . tion grammaticale.

Pompeux et grammatical, il l’est, et même un peu trop. Car son désir d’étaler son intimité avec la langue française l’entraîne à des affirmations hasardeuses. Est-il bien vrai que, dans un dialogue de ce genre, le français dise généralement: oui, là où l’anglais dirait: non? Il me semble que le français tolère aussi bien la négative que l’affirmative.

La remarque de Poe est assez juste dans l’ensemble, mais on concevrait très bien que le dialogue se poursuivit ainsi: Une batterie ne lui fera pas peur. — Une, Non, dit la veuve; et ce serait tout aussi correct que le texte offert par Eugène Sue. Toutes ces affirmations dogmatiques que Poe laisse tomber ex cathedra n’ont donc pas une très grande valeur. La faute, dans le texte anglais, était criante, le

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contexte était parlant, et ce qu'il faut admirer, ce n’est pas tant la science de Poe que la stupidité dü traducteur (13).

Or, il faut bien savoir que ce passage, parmi les nombreux passages où Poe a essayé d'utiliser sa connaissance du français, est un de ceux où il paraît le plus à son avantage. Dans combien d’autres ne trouverait-on pas, avec la dernière facilité, des mots estropiés, des tournures bizarres, des fautes évidentes. Dans ces mêmes Marginalia, au début de quelques remarques sur Byron, il fait dire à George Sand: Les anges ne sont plus pures que le cœur d’un jeune homme qui aime en vérité. Cet exemple, comme bien d’autres que l’on pourrait alléguer si l’on n'avait peur de trop oublier l’indulgence à laquelle avait droit un génie malheureux qui travaillait dans des conditions déplorables, permet de voir assez nettement où s’arrêtait le savoir de Poe, et l’examen des textes vient confirmer ce que l’étude de la biographie nous avait appris. Notre auteur, en somme, devait être capable de lire n'importe quel texte de français courant, c’est-à-dire qu'il dispose d’un vocabulaire passif assez étendu. Il est même capable — ce dont il se montre très fier — de distinguer certaines nuances assez délicates dans le vocabulaire courant; mais c’est là un genre d’orgueil très répandu chez ceux qui ne savent qu’à demi une langue étrangère; quiconque commence à apprendre le français se fait très vite et à bon marché une petite collection de petites distinctions, de petits idiotismes, qu’il est très fier de posséder et dont il fait usage à tout instant. Mais la connaissance exacte des genres dans les noms, le sûr maniement de la syntaxe, tout cela, qui est le signe de la parfaite possession d’une langue, fait défaut à Poe.

Nous pouvons en conclure, au point de vue de nos recherches, que dès qu’un auteur français sera difficile, il ÿ aura des chances pour que Poe ne l’ait pas lu, ou, s’il Pa lu, pour qu'il l’ait mal compris, et, par conséquent, qu'il n’en ait pas tiré autre chose que des détails. Il y a toutes chances, comme le remarquait déjà Woodberry, pour qu'il ait lu surtout des contemporains, des auteurs de son temps ou de la veille. Woodberry va peut-être un peu trop loin

(13) Poe, s’il lisait avec perspicacité, lisait d’ailleurs parfois assez négligemment : dans les lignes qui suivent le texte que nous venons de discuter il attribue à Bras Rouge une phrase que Sue place en réalité dans la bouche de l'agent de police Narcisse Borel.

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