‹ Influences maternelles pendant la gestation sur les prédispositions morales et intellectuelles des enfantsChapitre 10 sur 20 · DISPOSITIONS PARTICULIÈRES, ETC · texte numérisé non relu

DISPOSITIONS PARTICULIÈRES, ETC

quelques points à d'autres peuples, en général moins favorisés qu'eux des dons de la nature.

Il en est de même des sciences : c'est en Italie qu'elles s'étaient réfugiées pendant les troubles du moyen âge , et c'est de là qu'elles se sont répandues dans les autres contrées. Mais ce qui est digne d'observation, c'est que chaque peuple n'a d'abord puisé à cette source que telle partie des sciences qui avait le plus de rapport avec ses goûts et ses besoins et lui a donné alors un si prodigieux développement, que l'Italie s'est trouvée ensuite fort arriérée en comparaison des autres pays. 11 n'en a pas été de même à l'égard de la littérature et des beaux-arts, les Italiens ayant atteint les limites de la perfection avant tous les autres peuples modernes.

Si on remonte aux causes qui ont contribué à donner une sorte de supériorité à certains peuples sur d'autres, dans telle ou telle partie des sciences, des lettres et des arts, on voit avec surprise qu'elles tiennent aux impressions

HG DISPOSITIONS

particulières qui nécessairement ont dû frapper les femmes, toujours associées aux émotions de gloire du poëte , de l'artiste et même du savant.

N'était-il pas tout naturel que l'Italienne, à genoux dans une espèce d'extase devant le premier tableau offert à ses regards, une Sainte Famille^ je crois, ait été vivement impressionnée par cette vivante reproduction de la nature?

Mais il fallait en même temps que cette impression ne demeurât pas stérile, et elle ne pouvait avoir de conséquences ultérieures que sur les enfants dont le genre de vie en permettait le développement. C'est un point qui mérite d'être pris en considération ; car, si les influences morales sont de nature, en affectant le caractère, à ne pouvoir se dissimuler entièrement, il n'en est pas ainsi des impressions intellectuelles, qui demandent une occasion pour se manifester.

La parabole du semeur reçoit ici une nouvelle application ; car il faut des circonstances

PARTICULIÈRES DKS PEUPLES. 177

exceptionnelles pour que l'enthousiasme, inspiré par l'audition d'une musique délicieuse, d'une improvisation poétique ou la vue d'un chef-d'œuvre, se fasse sentir à une de ces rares organisations dont j'ai parlé, et que, cette difficulté vaincue, on puisse également surmonter celle qu'une carrière opposée pourrait mettre au développement de l'impression reçue. Il n'est donc pas surprenant que le nombre des enfants qui ont pu profiter des heureuses influences maternelles ait été jusqu'à présent si limité. Les femmes, ne se faisant aucune idée de leur pouvoir préparateur, recevaient et communiquaient, sans s'en douter, des impressions presque toujours contraires au genre de vie que leur enfant éj^iit appelé à remplir.

Mais admettons que, par un heureux concours de circonstances, l'homme déjà préparé ait pu donner enfin carrière aux inspirations de son génie. De nouveaux chefs-d'œuvre vont se produire, qui deviendront à leur tour la source de nouvelles émotions, et, par suite, serviront au développement d'un plus grand

nombre de génies. Le progrès se manifestera encore par une précocité et une facilité plus grandes. Les chefs-d'œuvre se multiplieront, et le nombre des artistes suivra celte progrès-^ sion croissante.

Mais il arrive une époque où Tart, après avoir couvert tous les murs de ses produits, orné de statues innombrables tous les édifices et les lieux publics, cesse par cela même d emotionner des yeux trop habitués à cette exhibition perpétuelle ; alors l'art s'arrête dans sa marche envahissante : il cesse de progresser, et le pays des chefs-d'œuvre finit par ne plus être celui des grands artistes.

Tel a été le sort de l'Italie, en poésie aussi bien qu'en peinture et ^n sculpture. Tel sera celui des contrées qui jouent aujourd'hui le rôle littéraire et artistique dont la patrie du Tasse, de l'Arioste, du Dante, de Michel- Ange, de Raphaël et de cent autres a brillé d'un si vif éclat.

La musique seule continue sa marche glorieuse dans le pays de la mélodie, car elle n'a

pas atteint sitôt que ses sœurs les limites du beau idéal. Cimarosa, Paësiello furent les prédécesseurs de Rossini. Celui-ci compte des imitateurs, mais point de rivaux. Nommer les émules de son génie , c'est nommer Bellini, Donizetti, Yerdi, chacun d'eux s'étant approprié une partie des qualités de l'incomparable maestro que Paris possède aujourd'hui.

Tout ce que j'ai dit plus haut sur la lente progression du génie artistique à travers les générations peut également s'appliquer à la musique ; cependant elle reçoit dans tout ce qui concerne l'exécution une impulsion beaucoup plus vive, se propage avec plus de facilité et pénètre la société jusque dans ses rangs les plus obscurs.

Cela se comprend aisément lorsqu'on réfléchit que, pour devenir un chanteur agréable, il n'est nul besoin de longues études ni d'un génie particulier et pas même de posséder un instrument quelconque : choses indispensables au peintre et au sculpteur qui, eux, ne sau-

raient se passer d'un local, de couleurs, toiles, pinceaux, marbre, ciseaux, etc.

Voila pourquoi la musique est généralement répandue en Italie, et ce qui me surprendrait grandement, si je ne connaissais la théorie de l'éducation antérieure, c'est qu'il y ait eu jusqu'à présent un si petit nombre de compositeurs éminents dans une contrée 011 l'étude de la musique est pour ainsi dire, universelle ! . . .

C'est que l'improvisation, la création de nouvelles mélodies, demandent plus que des études secondaires ; l'harmonie comme l'exécution peuvent s'en contenter, tandis qu'il faut au compositeur les impressions mystérieuses d'une éducation antérieure, développées par l'étude et des circonstances favorables.

Rossini disait un jour à un jeune compositeur qui le consultait sur son avenir : « Mon cher, vous possédez le génie musical ; vos études me paraissent suffisantes pour entrer dans la carrière que vous avez embrassée ;

PARTICULIÈRES DES PEUPLES. ISl

mais... — Achevez, je vous prie, » lui dit le jeune homme, que ce mais désespérait déjà... « Mais, reprit le maestro en souriant de cet air fin et bienveillant qui lui était habituel , mais ces avantages ne comptent pour rien si une occasion favorable ne se présente pas I » Et, en eftet, cette occasion ne s'étant point présentée alors qu'il pouvait se lancer dans la carrière musicale avec l'entraînement de la jeunesse, il y a renoncé sagement, mais non sans de vifs regrets.

Les Italiens ont en général une plus grande aptitude pour la musique , la partie mélodique surtout, que tous les autres peuples. Mais celte aptitude se trouve contrariée par les difficultés de l'art, qu'un peuple habitué au dolce far nienle a quelque peine à surmonter, et dépasse rarement l'exécution pratique des chants en vogue. Il est vrai que ces chants^ tout empreints d'une poésie merveilleuse qui fait vibrer les cordes les plus sensibles du cœur, sont bien autrement propres à impressionner la jeune femme qui les entend,

que nos froides et méthodiques compositions.

Quelle différence entre elles et ces gracieuses barcarolles ; ces chants improvisés qu'on prendrait, dans le silence des nuits, pour des harmonies du ciel !...

L'Italie restera longtemps encore la pépinière où se recrutent ces voix vibrantes et expressives qui charment nos sens ; car c'est là seulement que le chant du peuple est compris, toléré...

J'ai dit : compris et toléré ; voici pourquoi :

Paris, dont Tambitioa est grande, s'était dit un beau jour : Organisons aussi ces chants qui forment l'oreille du peuple, élèvent son âme et la disposent aux nobles impressions, aux généreuses pensées.

On forma en effet des sociétés chorales ; de jeunes ouvriers s'adonnèrent à la musique vocale. C'était quelque chose; mais les impressions musicales ne pouvaient pénétrer les masses, et on s'en aperçut bientôt. Des sociétés populaires s'organisèrent alors dans plusieurs quartiers de Paris, et le passage des jeunes

chanteurs à travers les rues des faubourgs impressionnait vivement leurs habitantes ; les croisées s'ouvraient, et ces concerts nocturnes, dont les voix fraîches et mâles d'une ou deux douzaines d'ouvriers faisaient tous les frais, promettaient des jouissances inconnues et le triomphe de la mélodie dans un avenir prochain.

Hélas ! la politique , cette éternelle et implacable ennemie de la musique et en général des lettres et des arts, parvint à s'insinuer dans ces groupes înoffensifs. Dès lors, un superbe mépris du sentiment mélodique s'empara des chanteurs nocturnes; au lieu de redire de leurs voix fraîches et inexpertes encore de doux chants , propres à porter le calme dans les cœurs, ils vociférèrent des paroles pleines de menaces ; leur voix perdit son timbre argentin, devint criarde, enrouée ; on eût dit de vieux charretiers essayant de mettre en musique la liste des jurons à l'usage de la race chevaline ! L'autorité eut pitié de nos oreilles, elle défendit ces pitoyables con-

certs de la rue, et fit bien ; car, loin de disposer au sentiment musical, ils eussent amené sa perte totale. Que n'a-t-elle pu défendre également les chants de l'atelier où ces mélodies barbares ont parfois trouvé un refuge, où se perdent tant de voix pures et sympathiques ! Nous voici donc aussi peu avancés qu'auparavant, et réduits aux seules influences maternelles sur une très-petite échelle. Tâchons du moins que la qualité supplée au nombre, et avec le temps...

Une des coutumes les plus défavorables au sentiment musical, et surtout au développement de la voix, est l'affreux usage de la pipe et du cigare. Comment les jeunes gens auraient-ils le temps d'étudier la musique, aujourd'hui que tous leurs instants sont employés à ce peu attrayant exercice?...

La femme , qui par sa nature même est si bien disposée à recevoir les impressions qu'elle doit transmettre à son enfant, peut-elle espérer d'en recueillir qui soient favorables au développement de ses facultés musicales ,

auprès d'un époux dont la principale , on pourrait dire la seule distraction , consiste à lui envoyer des bouffées de fumée, tout en lisant un journal?...

Dans les temps jadis, la guerre faisait éclore des milliers de troubadours, et chaque homme d'armes se délassait des fatigues de la veillée en chantant appuyé sur sa lance ^ comme dit une vieille chanson. Aujourd'hui il n'en est plus de même. Un camp n'est plus qu'un immense laboratoire de fumée. On l'envoie chargée de mitraille à ses ennemis et de vapeurs alcooliques à ses amis.

Quelle place reste-t-il à la naïve romance au milieu de ce double nuage ? et quelles impressions peuvent-ils rapporter à leurs douces et fidèles compagnes, ces hommes qui ont passé de longs mois assourdis par le bruit incessant des armes à feu, dans une atmosphère de fumée?...

En France, les femmes n'ont donc guère d'autres ressources, pour maintenir et accroître l'amour des arts et en particulier de la

musique, que de les cultiver elles-mêmes. Si elles ne négligent pas cet art divin, qui rendit Apollon, Orphée, divinisés plus tard, et tant d'hommes des temps héroïques, si célèbres, elles peuvent espérer d'avoir un jonr part à la gloire qu'ils ont si bien méritée, et qui sera d'autant plus grande qu'elles auront eu de véritables obstacles à surmonter.

Avant d'abandonner les faits généraux concernant les beaux-arts^ je crois devoir relever ici une de ces erreurs d'appréciation si fréquentes chez les historiens et les touristes passionnés et par trop enthousiastes ; je veux parler des restes de l'architecture mauresque, dont l'originale magnificence inspire de si étranges regrets à quelques esprits trop brillants pour être justes et réfléchis.

Je me sens aussi bien disposé à l'admiration que ces messieurs, et pourtant je ne voudrais pas que ce sentiment influât sur l'équité de mes jugements. Or, pourquoi ne voir dans le caractère des rois maures qui possédèrent une partie de l'Espagne pendant

près de quatre siècles, que grandeur, générosité, tolérance, et enfin toutes les nobles qualités que l'on refuse à ces malheureux princes dépossédés, sublimes pourtant de courage et de persévérance ?

Qui a tracé le portrait des rois maures? Ne sont-ce pas les mêmes historiens qui disaient que Cordoue, au temps de sa splendeur mauresque, possédait une population innombrable, quatre-vingt mille palais, deux cent mille maisons; que douze mille villages formant une ceinture contiguë lui servaient de faubourgs?...

De semblables exagérations ne doivent-elles pas inspirer une juste défiance pour d'autres assertions?...

Mais admettons que plusieurs de ces rois aient en effet possédé les qualités les plus rares, et passons aux monuments splendides qui illustrèrent leurs règnes.

En voyant les merveilleux restes de la mosquée d'Abderrahman de charmants esprits, de brillants conteurs, se sont extasiés sur le

génie des enfants de Mahomet ; l'Alhambra de Grenade et d'autres monuments leur ont arraché des cris d'admiration, et aussitôt ils ont déclaré que la civilisation était parvenue, sous les Arabes, au degré le plus élevé qu'elle puisse atteindre.

Après cette conclusion, il ne manquait plus qu'à déplorer amèrement la fin de la domination arabe, le triomphe du christianisme et le retour des races dépossédées. Ces tristes complaintes n'ont point fait défaut ; il n'est pas un voyageur, de ceux qui font des livres s'entend, qui ne gémisse tout haut sur le malheur affreux des peuples d'Espagne, de n'être plus sous la domination du croissant. Ce sont des regrets à fendre le cœur ! . . .

Si cependant on examine froidement celte question , plutôt artistique que sociale , on trouve que les Maures n'avaient précédemment élevé dans leur pays natal aucun monument constatant leur suprême génie. Et pourtant l'Algérie et tout le nord de l'Afrique offraient un climat aussi favorable que celui

de l'Espagne , une population amie qu'on n'avait nul besoin de comprimer, de belles ruines romaines à relever, et tout ce qui pouvait être nécessaire au déploiement de cette merveilleuse civilisation qui allait s'épanouir sur le sol presque barbare de la Péninsule.

Enfin, lorsque, après quatre cents ans de possession, les Arabes furent chassés d'Espagne et contraints de se réfugier dans leur ancienne patrie, ont-ils mis à profit leurs prodigieux talents en architecture et en sculpture? ont-ils édifié ces superbes mosquées, ces palais, ces aqueducs dont on admire les ruines sur leur ancienne possession...?

Rien de tout cela n'a eu lieu. A quoi tenait donc cette incontestable civilisation arabe, qui ne pouvait se faire jour que dans un pays chrétien? Quels étaient les ouvriers de ces admirables monuments, qui n'ont pu s'élever que par des mains chrétiennes? Que sont devenues ces vastes connaissances qu'on ne saurait découvrir, même en principe, sous la

tente de l'Arabe, et dont les descendants des anciens conquérants de l'Espagne, ceux qui, au dire de nos aimables et naïfs touristes, jettent chaque jour des regards d'amour et de regret vers les rivages de ce paradis perdu, n'ont pas conservé le moindre vestige?

Quant à moi, je serais tenté de croire que cette civilisation arabe tant vantée existait déjà en principe chez les Espagnols : que les Arabes, dont quelques-uns arrivaient des villes d'Orient oii l'architecture était le plus en honneur, n'ont eu que la peine d'en presser l'épanouissement, et que, par conséquent, il est plus que ridicule de s'attendrir sur la chute des Maures!...

Au reste, pendant une possession de quatre siècles, de véritables artistes auraient travaillé la pierre et le marbre ; au lieu de cela, ils se sont bornés à recueillir d'anciennes colonnes pour en orner la célèbre mosquée de Cordoue, et la plupart des merveilleuses arabesques, mosaïques, incrustations et autres travaux dont le fini précieux et le goût admi-

rable ne laissent rien à désirer, sont néanmoins tout simplement en plâtre.

Maintenant, si l'on est bien pénétré de ce que j'ai dit ailleurs, que, pour faire un peuple artiste, il fallait une progression de circonstances favorables, une éducation prolongée pendant des générations, on ne croira jamais que les Maures aient pu parvenir en si peu de temps à un état de civilisation si avancé, pour retomber tout à coup dans une barbarie totale, s'ils n'avaient trouvé le germe de cette civilisation prêt à éclore.

Une observation que les historiens se sont bien gardés de mettre en lumière, est que la plupart des souverains musulmans qui se sont distingués par d'éminentes qualités sont nés de mères chrétiennes. Il en est de même des grands hommes appartenant au mahométisme. Ce n'est certes pas l'éducation secondaire qui les a faits tels ; car, d'après les lois sévères qui régissent les matières religieuses , l'éducation ne peut recevoir que le développement prescrit par elles.

On ne peut donc expliquer autrement que par l'éducation antérieure le fait remarquable dont je viens de parler, fait qui se manifeste ■ encore aujourd'hui par d'éclatants exemples.

Au reste, si la civilisation mauresque nous est apparue sous son aspect monumental, rien ne nous est resté qui puisse démontrer qu'elle ait poussé bien loin les autres arts qui en sont le complément obligé. La sculpture statuaire n'était pas même dans l'enfance, la musique n'existait qu'à l'état primitif; la poésie seule paraît avoir été en honneur.

Maintenant laissons là les Maures, pour lesquels je me sens peu de sympathie, et disons un mot de la poésie que nous venons de nommer, mais qu'ils ne connurent certainement pas dans toute sa magie, puisqu'ils ignoraient la musique, sa compagne inséparable.

La poésie, comme la musique, doit être divisée en deux groupes distincts l'un de l'autre. Le premier semble n'être que le résultat du travail ou d'un esprit naturellement brillant; il peut parfois éclipser l'autre par son éclat et

PARTICULIÈUES DES PEUPLES. id'â

son extrême facilité à se plier à toutes les impressions du moment, à saisir tous les prétextes pour se manifester. L'autre, par contre, ne prend son essor que par un excès de plénitude ; c'est un torrent qui déborde , quelquefois sans cause connue, mais qui alors entraîne tout dans sa course impétueuse. Les poëtes de cette dernière catégorie ressentent profondément : ils tiennent du prophète inspiré; quelquefois faibles et jamais médiocres, chacune de leurs pensées prend sa source dans un sentiment élevé.

Est-il nécessaire d'ajouter que ces derniers seuls ont puisé leur génie poétique dans des émotions antérieures, et que souvent, bien souvent, la mère elle-même était poëte? On sait, au reste, que la poésie n'entraîne pas nécessairement avec elle l'art de versifier.

J'ai connu bien des personnes dont l'âme était toute poésie, et qui de leur vie n'avaient songé à rimer deux vers, et d'autres, en grand nombre, chez lesquelles c'était une rage, mais

Page 1