DISPOSITIONS PARTICULIÈRES, ETC
qui étaient absolument dépourvues du sens poétique.
Cependant , si la mère possède l'art de mettre en vers les inspirations de son génie, un exemple récent nous prouve que les résultats n'en sont que plus brillants. Madame cle Girardin naquit pendant que sa mère s'essayait dans la carrière qu'elle-même a parcourue depuis avec tant de bonheur et d'éclat. Elle avait dû certainement se ressentir vivement des délicieuses émotions que des triomphes répétés faisaient éprouver à madame Sophie Gay !
Victor Hugo n'a-t-il pas déclaré maintes fois que l'étude avait bien pu développer son précoce talent, mais qu'il reconnaissait devoir à sa mère les inspirations qui le firent nommer l'enfant prodige? Je ne redirai pas ici l'histoire de son éducation antérieure, elle est trop . connue pour être révoquée en doute, et un jour on saura par lui-même combien elle a dû agir puissamment sur son organisation pour lui préparer le splendide talent que l'Europe admire encore.
J'ai dit que la mère pouvait à son gré prédisposer telle ou telle faculté. De la prédisposition à la création il y a une prodigieuse différence : la première est toujours relative, elle suppose une faculté existant déjà à l'élat latent, qui ne demande plus qu'un développement successif et ensuite un travail plus ou moins assidu pour briller d'un certain éclat.
C'est alors qu'apparaissent le caractère de la race, celui de la famille et en particulier
celui du père. On comprend que, si l'influence de la mère rencontre des difficultés d'organisation insurmontables, elle sera impuissante sur une nature faible, malingre, imparfaite.
Mais supposons qu'elle ait le bonheur de rencontrer une de ces intelligences propres à recevoir toutes les impressions : il ne faudrait pas s'imaginer qu'elle n'aura aucun obstacle à surmonter pour arriver au but qu'elle se propose d'atteindre,' et qu'il lui suffira d'exercer son imagination sur tel ou tel point pour obtenir le résultat demandé; des difficultés imprévues surgiront peut-être qui rendront nulles les précautions de la mère. Supposons, par exemple, que celle-ci ait un vif désir de communiquer à son enfant une portion du génie de Raphaël, et qu'en conséquence elle s'applique à recevoir les impressions nécessaires : si celui-ci manque d'une seule des qualités indispensables qui sont le cachet des grands peintres; s'il n'a pas le sentiment des couleurs, par exemple, malgré un talent réel, il ne sera jamais qu'un artiste médiocre.
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Il en est de même à l'égard de la musique.
L'absence de génie poétique ne l'empêchera pas d'être un harmoniste profond, un exécutant admirable, un chanteur renommé ; mais il lui sera interdit d'être un Rossini, même de troisième ordre.
Si, par la lecture des romans de M. Alexandre Dumas ou de tout autre écrivain distingué, une mère s'imaginait pouvoir développer le germe d'un futur peintre de mœurs, et qu'aucune des circonstances qui ont tant agité l'existence de ces grands romanciers ne vînt prêter son magique appui à l'enfant, puis au jeune homme qu'on croyait prédestiné ; si, au lieu d'avoir à lutter sans cesse contre un sort contraire, une vie paisible lui échoit en partage, comment parviendrait-on jamais à lui communiquer cette facilité de travail, cette abondance et cette variété de sujets auxquelles une vie aventureuse peut seule prédisposer?
Il serait par trop présomptueux de s'attendre à des résultats parfaitement conformes
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à nos désirs, puisque mille circonstances peuvent s'y opposer; mais celte espèce d'insuccès doit-elle abattre notre courage? faut-il renoncer à toute intervention parce qu'il peut se rencontrer des obstacles à nos projets? Je ne saurais le croire , surtout lorsqu'il est sûr que nos efforts ne resteront pas sans compensation ; car, si le but principal est manqué par une cause qu'il est hors de notre pouvoir de surmonter, nous n'en obtiendrons pas moins d'importants résultats.
L'imagination dont nous aurons provoqué le développement enrichira quelque autre branche de l'art, et le goût que nous aurons vainement essayé de donner à l'enfant pour la peinture ou la musique se manifestera peutêtre d'une manière très-brillante pour l'architecture, la sculpture, l'harmonie ou l'exécution, si l'enfant se trouve appelé un jour à mettre en pratique les instructions destinées à une autre branche de l'art. S'il est riche, il deviendra peut-être un fin connaisseur, un amateur distingué, et, ce qui vaut mieux encore, un juste
appréciateur des arts, un protecteur zélé de ceux qui les cultivent.
Ahl sur ce point, que de choses on pourrait dire, et combien ne doit-on pas déplorer la déchéance de ces grandes familles des temps jadis, qui se faisaient un devoir, ou plutôt qui regardaient comme une des plus belles prérogatives de leur haute position d'encourager les lettres et les arts de tout leur pouvoir î
Us s'honoraient de ce glorieux protectorat, ces nobles dont l'histoire a recueilli les noms : ils usaient largement de leur fortune et de leur crédit en faveur des pauvres artistes, sans se demander si leur obligé pouvait les payer d'une fastueuse publicité. Ils avaient le sentiment du beau; aujourd'hui, retirés chez eux comme dans une forteresse où les lettrés et les artistes n'ont ordinairement accès qu'en devenant d'humbles et divertissants compagnons, ils sont eux-mêmes à la fois administrateurs, banquiers, industriels, dirigeant comptoirs, usines et fabriques. Sans blâmer leur ardeur, on peut dire qu'ils sont tout, ex-
cepté ce qu'ils devraient être pour mériter le plus beau des titres!... 11 y a beaucoup de nobles; où donc la noblesse s est-elle réfugiée?...
Grâce au ciel, il y a d'illustres exceptions qui jettent sur ce tableau trop sombre un éclat d'autant plus vif, qu'elles sont rares et partent de haut. Mais ces exceptions mêmes ne démontrent-elles pas ce que serait l'institution tout entière, si^ chacun de ses membres comprenait l'importance des devoirs qu'elle impose?
Le prêtre qui n'est pas tout en Dieu, le noble sans grandeur et sans générosité, sont moins, beaucoup moins que le brave prolétaire qui accomplit dans l'obscurité tous les devoirs de son état.
Il y a aussi parmi la noblesse de province de nombreuses exceptions. On voit plus d'une famille jadis puissante par son crédit, par ses alliances, par sa fortune, qui met sa gloire et son bonheur à fonder la prospérité de sa commune sur les bases solides du travail intelli-
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gent et de riinion fraternelle dont elle donne l'exemple. Ces familles aiment à obliger leurs voisins de campagne et protègent les intérêts de leurs fermiers autant que les leurs propres.
On peut donc espérer que la noblesse surgira un jour pure et radieuse des épreuves qui ont pu altérer son institution sans la détruire entièrement.
Mais le plus puissant moyen d'arriver à d'aussi heureux résultats se trouvera dans le dévouement de ces vertueuses châtelaines qui vont de chaumière en chaumière porter des secours et des consolations ; inspirant à la fois l'admiration et le respect par l'exemple de leur sublime abnégation. Elles seules pourront, en effet, ranimer un prestige qui va s'éteignant peu à peu, et n'aurait^ il faut l'avouer, plus de raison d'être si, à l'avenir, les nobles ne se distinguaient par aucune des qualités qui firent la gloire de leurs aïeux. Elles comprendront qu'une éducation ordinaire ne peut donner que des résultats communs, et qu'alors toute supériorité qui n'aurait que la fortune et
un vain litre pour base serait par cela même entièrement chimérique. Ce n'est donc que par l'éducation antérieure qu'elles pourront communiquer à leurs enfants ces généreuses pensées d'immense dévouement, de désintéressement chevaleresque, qui prouveront au monde que, quelle que soit l'antiquité de leur blason (car il peut ne dater que d'hier sans en avoir moins de valeur), il a réellement pour origine d'éclatants services rendus à la patrie, à l'humanité, et non la faveur, l'intrigue et autres moyens peu honorables.
Comment prouver en effet que l'on descend d'une de ces familles privilégiées, c'està-dire plus grandes, plus généreuses , plus dévouées que les autres, si les actions viennent contredire ces nobles qualités? Les distinctions dont on s'enorsiueillirait ne seraient plus alors qu'une véritable usurpation sur le droit commun, ou plutôt une ridicule prétention.
Si vous voulez que vos enfants se montrent .' dignes de continuer une race honorée, ne
comptez point sur les enseignements éphémères d'une éducation toujours trop faible pour résister aux entraînements. Songez que les impressions antérieures peuvent seules donner des résultats durables et combattre efficacement l'orgueil, l'égoïsme et toutes les mauvaises passions.
Mais reprenons nos explications interrompues.
Si donc le sentiment poétique qu'une tendre mère se serait efforcée de provoquer chez son enfant se tournait vers les beauxarts, au lieu de chercher son épanouissement dans la littérature, ne serait-ce pas aussi une compensation suffisante? Il me semble qu'une de ces belles toiles qui sont tout un poëme, une de ces délicieuses fantaisies musicales qui font passer dans notre âme tout un monde de sensations émouvantes , valent bien les plus belles œuvres des poètes modernes, qu'ils se nomment Byron, Hugo ou Lamartine.
Les mêmes résultats pourront se faire sentir dans toutes les branches de l'art, jusqu'aux
derniers échelons de l'industrie ; on aura frappé une corde, et c'est sa voisine qui entrera en vibration.
Ainsi, lorsque les facultés de l'enfant se trouveront impressionnées avec l'ihtention d'exciter son ardeur vers une des sciences exactes, par exenriple, la géométrie, des circonstances particulières développeront ses aptitudes pour l'astronomie, science plutôt problématique, mais qui plaît aux esprits élevés par la grandeur de ses conceptions. L'ingénieur descendra peut-être au rôle d'un de ces mille inventeurs sans garantie du gouvernement qui, parfois, n'en sont pas moins utiles.
Je crois avoir démontré suftlsammenl tout ce qu'on peut attendre des influences maternelles dans les cas les plus ordinaires. Si les résultats n'en sont pas toujours brillants, ils auront peut-être un degré d'utilité plus grand. En tout cas, ce sera toujours un pas vers le progrès dès la première génération. A la seconde, les effets seront bien autrement sensibles et les organisations rebelles plus rares ,
or, comme cette marche progressive ne saurait être suspendue, on peut prévoir pour un avenir peu éloigné une civilisation dont il est impossible de se former actuellement une idée.
Maintenant, si l'on songe aux effets que l'influence maternelle bien dirigée devra produire sur les organisations d'élite, sur celles dont aucune cause de débilité n'aura entravé l'essor, on reste comme ébloui des résultats probables de l'éducation antérieure.
Ces êtres privilégiés entre tous joueront naturellement le rôle de pionniers de la civilisation nouvelle, et conduiront la société retrempée vers une ère de progrès et de grandeur dont l'homme s'efforcerait en vain d'entrevoir la portée.
Puisse-t-elle être aussi l'ère des lumières d'en haut , qui seules peuvent assurer le bonheur de l'humanité et dissiper le doute qui afflige tant de nobles intelligences en annihilant leurs aspirations les plus élevées !
Madame de P. avait une fille douée de toutes les heureuses qualités qui peuvent rendre une mère orgueilleuse de ce titre. Il n'est pas un talent qu'elle ne possédât au degré le plus éminent. Une facilité extrême pour l'étude des langues lui permettait de s'exprimer avec grâce et correction dans cinq idiomes différents : le latin, l'italien, l'allemand, l'anglais, et le français, sa langue maternelle. Elle n'avait pas, il est vrai, cultivé la
poésie ; mais ses pensées, ses œuvres et ses paroles étaient empreintes de ce caractère poétique que rien ne saurait égaler ni remplacer, et qui perçait jusque dans ses moindres actions.
Quelques travaux artistiques de cette femme incomparable pourraient seuls donner une légère idée de son rare talent dans les arts d'agrément, car la musique ne laisse pas de trace, et il ne reste aucun témoignage de l'exécution la plus merveilleuse.
De même qu'aucun des échos du bocage ne redit en automne les accents passionnés que le rossignol a fait entendre au printemps, de même rien ne rappellera jamais les divines mélodies de sa harpe enchantée et de sa voix si pure, si sympathique, qui faisait vibrer toutes les cordes du cœur, car les dernières vibrations se sont éteintes dans le silence du tombeau !...
La mère de cette jeune dame lui ayant survécu, il me fut possible, lorsque la douleur d'une telle séparation eut pris une teinte plus
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résignée, de lui arracher une foule de détails qui confirmèrent de tout point mes idées sur celte éducation antérieure qu'on voudrait en vain contester.
Madame de P. avait eu comme une espèce d'intuition de la puissance des impressions maternelles, et pendant neuf mois elle prit une attention extrême de ne rien faire qui pût contrarier l'heureux développement du caractère du petit être qu'elle portait dans son sein. Pendant neuf mois elle évita toutes les impressions morales et physiques de nature à produire une fâcheuse influence. Elle s'environna au contraire de tous les moyens qu'elle croyait propres à diriger ses facultés naissantes vers les grandes et nobles actions, et pendant ces neuf mois elle se livra avec précaution à des études sérieuses et variées. Excellente musicienne, car c'est d'elle dont j'ai parlé dans les Métamorphoses d'un air célèbre^ elle s'occupait avec délices de mettre à profit son rare talent, et, d'un autre côté, elle relisait ses auteurs favoris, le Tasse, le Dante, quelques
fragments choisis de Shakspeare et de Pope.
Madame de P. savait par cœur plusieurs des chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine. Quant à la peinture, elle se borna sur ce sujet à comprendre et admirer les œuvres des grands artistes. Et certes on peut dire que son admiration ne demeura pas stérile.
Quelques années après la naissance de sa fille, de nouveaux troubles politiques vinrent agiter le monde, et la guerre éclata parmi les nations. Les gens timides et craintifs furent cruellement éprouvés , mais les âmes fortes et courageuses se sentirent animées d'une ardeur inconnue, à la vue de ces soldats qui partaient en chantant et au son de la musique la plus guerrière. Ce fut dans ces circonstances qu'une nouvelle grossesse vint surprendre madame de P., et pendant tout le cours de cette année les mêmes puissantes émotions se firent sentir.
Le spectacle de ces braves soldats revenant épuisés par les fatigues et souvent mutilés était bien propre à jeter la terreur dans toutes
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les âmes ; madame de P. y eût peut-être succombé, si elle n'eût été soutenue par l'énergie de son mari, que de hautes fonctions retenaient près du théâtre de la guerre. La crainte de paraître faible à ses yeux lui donna le courage de surmonter ses premières impressions, qui heureusement ne laissèrent aucune trace fatale. Au contraire , l'enfant qu'elle mit au monde peu de temps après être rentrée dans le cercle ordinaire de la vie , et qui fat élevé pendant une période assez paisible, ne manifesta qu'une ardeur extrême pour tout ce qui avait rapport aux émotions dont sa mère avait un moment redouté les suites.
Cependant, les affaires avaient pris une tournure des plus pacifiques : on était revenu à ces plaisirs simples, si longtemps étrangers aux habitudes domestiques ; mais les impressions antérieures avaient été -trop vives pour pouvoir s'ejffacer d'un esprit aussi bouillant.
Aussi, malgré les soins les plus prévoyants pour éloigner de son fds toute idée et toute image de guerre, pour lui inspirer le goût des
travaux utiles, des sciences, des beaux-arts ; malgré les précautions les plus minutieuses, dès que l'enfant entendait le son d un tambour, il tressaillait ; l'appel de la trompette, la détonation d'une arme à feu, illuminaient sa belle physionomie, et une expression de fierté se dessinait sur ses traits. Son père vit bien, et avec le plus profond regret, qu'il aurait mille peines à le retenir dans la carrière à laquelle il le destinait.
Rien, en effet, ne put vaincre l'obstination du jeune homme ; il brava tout, les larmes de sa mère et de sa sœur, les remontrances sévères de son père, comme ses menaces et ses supplications. Il devint une des premières victimes de la grande expédition de 1813, et jamais ses parents n'en entendirent parler depuis cette époque. Il avait alors dix-huit ans et était lieutenant, car il possédait une instruction solide, surtout dans les diverses parties nécessaires dans l'état qu'il avait embrassé avec une volonté indomptable.
Cette dame eut un troisième fils, né, celui-