‹ Influences maternelles pendant la gestation sur les prédispositions morales et intellectuelles des enfantsChapitre 15 sur 20 · DE L'AME · texte numérisé non relu

DE L'AME

Il est impossible de se faire une idée juste de l'éducation antérieure, sans admettre la présence d'une intelligence gouvernant la matière pendant la formation du fœtus.

Or, je crois avoir démontré que la philosophie et la science ne sauraient non plus expliquer les phénomènes qui se passent durant la gestation sans recourir à cette hypothèse. On peut la rejeter, mais alors tout ce qui touche à

cette question demeure profondément obscur et pour toujours inexplicable.

Voyons cependant si cette idée qui me paraît aussi claire que juste et naturelle ne porte pas en soi la preuve qu'elle est en effet fondée sur la vérité.

Il est certain que la présence continue d'une intelligence peut seule diriger les éléments matériels qui formeront le corps de l'enfant.

Qu'on la nomme esprit ou âme, cette intelligence en surveillera l'arrangement ; elle en préparera l'admirable mécanisme, car elle seule est la force toujours agissante qui préside avec une profonde sagesse au développement des organes du fœtus. Autrement, ce serait admettre l'intervention toute-puissante de la Providence jusque dans les plus infimes détails, et cela sans aucune nécessité, puisque Dieu a créé des âmes intelligentes, ouvrières de sa suprême volonté.

Enfin, cette intelligence achèvera son œuvre dans l'ombre et le mystère, jusqu'au moment où, unie étroitement au corps qu'elle

s'esl formé à son image, et dont elle s'est revêtue comme d'un vêtement, elle sera prête à paraître au grand jour. Hélas ! cachée sous son enveloppe- charnelle, l'âme commencera cette vie d'épreuves qui doit décider de son avenir.

Mais alors, comment se fait-il, me dira-t-on peut-être, que cette âme que vous nous représentez comme étant dès le commencement une intelligence douée d'une si grande sagesse et de facultés non moins grandes, ne signale sa présence pendant de longs mois que par des actes de l'ordre le plus inférieur, tels que* manger, dormir, etc.?

Les animaux n'en font-ils pas autant?

Pour répondre à cette question délicate, je demanderai qu'on veuille bien me permettre de laisser de côté, pour un moment, les idées imposées par la religion ainsi que les données ordinaires de la philosophie.

Je suis ici dans le champ des suppositions ; or ce champ est assez vaste pour qu'il soit permis à chacun d'y chercher les solutions qu'on ne trouve pas ailleurs.

iVt DE L'AME DANS SRS RAPPORTS

Quelle preuve la religion, ou pour mieux dire la théologie, nous donne-t-elle de la supériorité de l'homme sur l'animal ?

Que l'homme a été créé à l'image de Dieu ! Et la philosophie, que nous dit-elle? Écoutez ce que l'un de nos savants naturalistes nous révèle à cet égard ; et son opinion est le résumé le plus élevé de la science comme de la philosophie moderne.

« Ce qui fait notre essence, ce qui est « nous, c'est notre âme; cette âme est la « même dans tous les hommes ; notre fonds « d'idées, notre fonds de sentiments est le « même, et cette identité de sentiments et « d'idées, servie par le don heureux de la pa- « rôle, est ce qui constitue l'égalité morale « entre tous les hommes. »

(Fl'ourens, Ontologie.)

La parole ! oui, voilà ce qui manque à lanimal pour égaler en quelque sorte l'homme luimême ; car, ainsi que je l'ai dit ailleurs, rien

ne nous prouve que l'animal soit privé de celle âme dont l'homme paraît si fier. Supposez à l'animal le don de la parole, il ne pourra, il est vrai, agir et se mouvoir en dehors des facultés de son organisation , mais il s'élèvera peut-être jusqu'à comprendre les premières notions de la justice, du âroit, du devoir. Ses idées se développeront, et qui sait s'il n'atteindra pas celle d'un Dieu créateur?...

Supposons donc un instant que l'âme d'un homme dont personne ne saurait mettre en doute la haute intelligence, de Voltaire, par exemple, soit condamnée à vivre dans le corps d'un insecte, d'une chenille, si l'on veut, et que, tout en conservant les brillantes facultés de sa première existence , elle ait perdu le souvenir de ce qu'elle a été jadis.

Que pourra faire cette âme de ses anciennes facultés, de ses rares connaissances? Rien, absolument rien. Animant un corps soumis à de certains besoins, elle devra se borner au simple rôle auquel la condamne sa nouvelle conformation et ne pourra déployer d'autres

aptitudes que celles qui lui ont été imposées par la nature de ses organes. Et on sait quelles sont les aptitudes d'une chenille !

Diriger cette imparfaite organisation pour le plus grand bien de son individu ; manger, dormir, se garer autant que possible par mille ruses diverses des attaques de ses nombreux ennemis; puis filer au temps voulu une coque oiî l'animal puisse changer eu paix sa vile enveloppe contre un splendide costume; ses habitudes rampantes contre la faculté presque divine de voler dans les airs ; et enfin, devenu papillon, aller puiser dans les fleurs une nourriture semblable à l'ambroisie, au lieu de mâcher péniblement une feuille grossière ! . . . . Mais, n'est-ce donc rien que tout ce merveilleux pouvoir dont la Providence a fait part au plus chétif des insectes?

On prétend que les animaux sont insensibles à la beauté des fleurs, parce qu'on voit certains d'entre eux fouler indifféremment aux pieds les plus belles, les plus odorantes, comme l'herbe la plus vulgaire.

Mais qui nous dira si ces brillantes productions, dont le charme est si puissant sur les mieux doués parmi les hommes , ne produisent pas un effet semblable sur d'autres créatures, telles que certains insectes, par exemple? Serait-ce donc pour nous seuls que Dieu aurait paré les fleurs des plus riches, des plus brillantes couleurs ; doué quelques-unes d'entre elles des parfums les plus suaves, tandis que d'autres en sont privées ou répandent des odeurs malfaisantes? que toutes enfin possèdent des qualités que nous ne connaissons que très- imparfaitement, et peut-être pas du tout? Non, cela ne saurait être, et ce qui le prouve, c'est que les neuf-dixièmes des fleurs qui s'épanouissent aux rayons du soleil, ou pendant l'absence de cet astre, vivent loin de tout œil humain, tandis qu'il n'est pas d'endroit, si désert qu'il puisse être, où elles ne soient visitées par des légions d'insectes ailés.

Avant de reprendre mon hypothèse, suspendue un moment par cette petite digression, il n'est peut-être pas inutile de dire ici que je

n'ai pas du tout l'intention de ressusciter le système de Pylhagore, et encore moins de me joindre aux étranges révélations dont j'ai déjà parlé, révélations qui se lient jusqu'à un certain point à la doctrine du philosophe grec. Je me propose simplement de démontrer que nous ne pouvons agir en dehors de nous que par nos organes corporels, et que, par conséquent, les plus brillantes facultés de notre âme ne peuvent se manifester que d'après la destination des organes que la Providence a mis à notre disposition.

Or les organes de l'enfant encore dans le sein de sa mère, n'étant pas développés, ne sauraient recevoir et conserver les impressions que très-imparfaitement ; mais ils peuvent indubitablement acquérir des prédispositions ^ lorsque ses forces intellectuelles sont dirigées vers le développement de telle partie de préférence à telle autre.

J'ai démontré qu'un vil insecte pourrait être animé par une intelligence supérieure sans qu'il soit possible à celle-ci de se manifester,

AVEC L'ÉDUCATION ANTEUIEURE. 279

de faire éclater ses brillantes qualités autrement que par l'accomplissement de ses facultés organiques. Cependant, qui m'expliquera par quelle profonde et mystérieuse science cette chenille, devenue papillon, acquiert tout à coup une admirable connaissance des vertus et qualités des plantes, je ne dis pas des tleurs, on me répondrait que les sens de la vue et de l'odorat le dirigent dans le choix des fleurs où il trouve sa nourriture?

Après avoir passé des mois, et souvent des années dans son tombeau, le papillon aurait-il gardé la mémoire de l'arbre, de la plante dont sa larve mangeait les feuilles ?

C'est l'instinct! me répondra-t-on bonnement.

Oui, c'est l'instinct; mais qu'est-ce que l'instinct, sinon le résultat des impressions antérieures beaucoup plus développées, plus vivaces chez les animaux que chez l'homme? Et cela devait être, puisque chez eux la raison n'agit que très-faiblement sur les espèces les mieux partagées, cl que les autres en sont pri-

vées totalement. On peut dire, au contraire, que chez l'homme civilisé, la raison suppléant à l'instinct , celui-ci disparaît bientôt pour toujours; tandis que le sauvage, se laissant guider par lui, acquiert une puissance instinctive supérieure à celle des animaux euxmêmes.

L'existence du papillon dont je viens de parler achèvera la démonstration des impressions antérieures.

Suivons-le dans le cours de sa rapide carrière. Après avoir voltigé à son gré de fleur en fleur, traversant heureux et libre les coteaux, les vallons, se jouant aux rayons du soleil, poursuivant ou poursuivi par ceux de son espèce, car l'amour joue le principal rôle pendant celte vie de délices, il arrive un moment où les fleurs perdent toute espèce de charme à ses yeux. Ce brillant papillon devient inquiet, moins agile; il vieillit promptement enfin. Il a couru après les plaisirs, et maintenant c'est la mort qui vient l'arrêter. Mais, avant de mourir, il doit remplir un devoir im-

périeux, tellement impérieux que le pauvre insecte, déjà faible et souffrant, cherche néanmoins avec une persistance incroyable la plante ou l'arbre que la Providence a désigné pour servir de berceau à sa progéniture.

Qui lui indique cet arbre avec lequel il n'a rien de commun, car il ne porte pas de fleurs, et son écorce rugueuse ne semble posséder aucun charme capable de l'attirer? Pourtant il s'en approche, afin d'examiner les endroits les plus favorables pour y cacher ses œufs, qu'il vient y déposer un à un.

Évidemment ce papillon a un but ; il veut dérober ses œufs, espoir de la continuité de son espèce, à l'avidité des oiseaux qui en sont très-friands. Mais comment peut-il savoir que de ses œufs doivent naître des chenilles, et qu'à une époque plus ou moins éloignée, cet arbre donnera de nouvelles feuilles destinées à leur servir de nourriture? Qui lui a enseigné ces ruses innocentes qui annoncent une prévoyance toute particulière?

C'est l'instinct, me dira-t-on encore; c'est

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toujours Tinstinct qui, chez les animaux, supplée à la raison!

Comme je n'ai jamais pu obtenir de réponse plus satisfaisante, et qu elle équivaut à l'aveu ■d'une complète ignorance, on me permettra de m'en tenir à la définition que j'en ai donnée plus haut. Et en effet, à moins de recourir à un miracle, à une intervention divine continue, on ne peut expliquer le mot instinct que par une connaissance parfaite de ce qu'il faut faire, de ce qu'il faut éviter; et cette connaissance ne peut être que le résultat des impressions antérieures.

Et si, au lieu d'une misérable chenille qui, par son organisation et son genre de vie, n'est pas appelée à déployer des facultés bien remarquables, j'avais pris pour exemple des animaux d'un ordre supérieur, quel riche sujet à exploiter, quelles admirables inductions s'offriraient naturellement à l'appui de cette simple supposition !

Que ne pourrais-je dire, par exemple, du merveilleux instinct de la fourmi, de l'abeille,

de l'oiseau, du chien, du cheval; créatures auxquelles il ne manque, selon une expression vulgaire, que la parole!... Mais je reviendrai sur ce sujet.

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