CONSIDÉRÉS DANS LEURS RAPPOIITS
AVEC L'ËDUCATION ANTÉRIEURE.
Je crois avoir clairement établi que l'intelligence humaine ne pourrait en aucune manière se manifester dans le corps d'une chenille, exemple que j'ai choisi parmi les êtres qui tiennent, pour ainsi dire, le milieu entre les classes d'animaux les plus infimes et celles que nous considérons comme les plus élevées
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après l'homme. En effet, une chenille, fût-elle dirigée par l'esprit de Voltaire, ne saurait, malgré la supériorité incontestable de cette intelligence sur celles qui animent les insectes de ce genre, faire plus ni mieux que celles-ci. N'est-ce pas là une démonstration suffisante de cette vérité?
Or cette démonstration peut également s'appliquer aux classes d'animaux dont l'intelligence est développée au degré le plus élevé.
Dieu n'ayant pas concédé à l'animal le don de la parole, il demeure privé du pouvoir de raisonner ; comment pourrait-il acquérir la connaissance de lui-même et de ses rapports avec le Créateur et la création? N'est-ce pas, pour ainsi dire, uniquement par la parole que l'intelligence humaine acquiert une supériorité réelle sur l'intelligence de la bête?
On voudra donc bien convenir avec moi que le corps d'un enfant est et demeure longtemps après sa naissance incapable de répondre aux volontés de l'àme; que le nouveau-né ne saurait, par conséquent, démontrer par ses ac-
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tions la présence d'une intelligence supérieure ; qu'il est privé de tout pouvoir de faire à cet effet usage de ses organes, qui, à raison de leur faiblesse, de leur imperfection, ne peuvent ni percevoir suffisamment les impressions extérieures, ni manifester le résultat de ces impressions sur l'âme.
Aussi, dans son histoire des animaux, le plus grand des naturalistes anciens dont les œuvres nous soient parvenues,, Aristote, déclare-t-il que, pendant l'enfance, l'âme de l'homme ne semble différer en rien de celle de la bête.
Sept siècles avant Aristote, Salomon avait déjà exprimé la même pensée , ainsi que je l'ai rapporté dans un des chapitres précédents.
Plutarque, si connu par ses Vies des hommes illustres, nous a transmis çà et là quelquesunes des idées qui avaient cours de son temps. On remarque , en ce qui concerne l'intelligence des bêtes, que s'il ne leur accorde pas la raison, il ne leur refuse rien de ce qui peut
s'acquérir sans le raisonnement , c'est-à-dire sans le don de la parole.
Au reste, celte opinion était assez générale parmi les anciens. Selon la plupart d'entre eux, les animaux ont bien une àme, mais elle ne peut manifester sa présence, la faculté de parler leur ayant été retirée.
C'est aussi ce que dit Flavius, l'historien du peuple hébreu, d'après les anciennes traditions écrites ou verbales de sa nation.
« Et pour punir le serpent de sa malice, « il lui ôta l'usage de la parole, rendit sa « langue venimeuse, le condamna à n'avoir « plus de pieds et à ramper sur la terre. »
On trouve dans le même auteur plusieurs passages de ce genre, qui prouvent que c'était une croyance assez généralement répandue que les animaux avaient possédé le don de la parole à une époque très-reculée.
Descartes fut, pour ainsi dire, le premier qui réduisit l'animal à un rôle à peu près automatique, ne sentant, n'éprouvant ni joie ni douleur.
Dans son fameux discours sur la Méthode, il s'imagina avoir donné une preuve convaincante de la vérité de son étrange théorie, en disant que si les animaux avaient une âme, ils sauraient s'exprimer par des paroles.
Pauvre argumentation , qu'il serait facile de retourner et de faire servir au triomphe de l'opinion contraire! 11 suffirait de dire que si les animaux pouvaient s'exprimer par des paroles, leur intelligence, bornée aujourd'hui, se développerait bientôt d'une manière humiliante pour celle de l'homme, lors même qu'elle ne s'élèverait pas aussi haut.
Au reste, en étudiant la philosophie de Descartes, on finit par se convaincre que ce philosophe n'avançait ces incroyables propositions que sous l'empire d'une préoccupation commune à plusieurs grands hommes : celle qui a porté plus tard Rousseau à écrire son fameux opuscule sur la civilisation.
Lorsqu'on s'imagine que le monde entier est dans l'attente de ce qu'on va dire, on n'aime guère se borner à répéter ce qui a déjà été dit.
Buffon reconnaît dans les animaux des facultés très-étendues, mais il leur refuse celle de penser, de réfléchir.
<i Ils ont la conscience de leur existence a actuelle, dit-il aussi ; on ne peut même leur « refuser la mémoire, et une mémoire plus « active, plus étendue et plus fidèle que la « nôtre. »
Et pourtant Buffon semble penser tout le contraire; dans d'autres passages, il revient presque au système de Descartes. Il refuse aux abeilles, par exemple, toute espèce d'intelligence; à ses yeux, leurs- travaux ne sont que des travaux automatiques.
D'où vient cette anomalie? Ne serait-ce pas . parce que l'auteur d'un système se voit toujours forcé, presque malgré lui, de rejeter tout ce qui contrarie ce système?
Réaumur, Bonnet, Huber n'avaient pas de système préconçu, aussi ont-ils exposé tout simplement ce qu'ils avaient observé, même lorsque leurs observations semblaient prêter à des animaux, et jusqu'à de pauvres insectes,
une intelligence bien supérieure à ce qu'on est convenu de nommer instinct.
Cuvier est peut-être le premier qui ait songé à établir une ligne de démarcation entre l'instinct et l'intelligence. Or, comme il ne refuse pas à l'animal un certain degré d'intelligence, il en a établi une autre entre celle qui dirige l'homme et celle de la bête.
Maintenant il ne sagit plus que de savoir ce que c'est que l'instinct et quelle différence il y a entre l'instinct et l'intelligence.
Voici ce que dit à cet égard M. Flourens :
« Les caractères les plus tranchés qui « existent entre l'instinct eX rintelligence « sont :
« Tout dans l'instinct est aveugle, néces- « saire et invariable; tout dans l'intelligence « est électif, conditionnel et modifiable.
c< Le castor qui se bâtit une cabane , l'oi- « seau qui se construit un nid, n'agissent que « par instinct.
« Le chien, le cheval, qui apprennent jus- « qu'à la signification de plusieurs de nos
« mots et qui nous obéissent, font cela par « intelligence.
« Tout dans l'instinct est inné : le castor <x bâtit sans l'avoir appris ; tout y est fatal : « le castor bâtit, maîtrisé par une force cons- « tante et irrésistible.
« Tout dans l'intelligence résulte de l'ex- « périence et de l'instruction : le chien n'o- « béit que parce qu'il l'a appris ; tout y est « libre : le chien n'obéit que parce qu'il le a veut.
« Enfin, tout dans l'instinct est particu- « lier : cette industrie si admirable que le « castor met à bâtir sa cabane, il ne peut « l'employer qu'à bâtir sa cabane. Et tout « dans l'intelligence est général ; car cette « même flexibilité d'attention et de concep- « tion que le chien met à obéir, il pourrait flc s'en servir pour faire toute autre chose. »
Cette définition de l'instinct et de l'intelligence est fort bien tracée, mais elle ne me paraît pas tout à fait conforme à la logique ; la séparation est ou plutôt paraît très-claire au
premier abord ; puis, en examinant avec attention les limites posées entre l'instinct et l'intelligence, les conclusions de M. Flourens ne semblent plus soutenables.
Je n'ai jamais vu de castor se bâtir une cabane, mais j'ai assisté nombre de fois à l'édification du nid de l'oiseau, et de plusieurs espèces d'oiseaux.
J'ai Yu le rossignol, l'un des moins habiles constructeurs de nids, bâtir le sien au pied d'un arbuste, nid très-confortable, mais aussi très-grossièrement fait ; les divers matériaux étaient à peine entrelacés ensemble, sans art, sans autre intention que de le dérober le plus possible à la vue. Les eaux d'un petit ruisseau qui coulaient à deux pas du nid s'étant accrues à la suite d'un orage au point de baigner le frêle édifice et de le détruire en partie, les rossignols en construisirent un second. Ils l'établirent cette fois beaucoup plus haut, trop haut même, car le vent faisait courber la branche d'une manière dangereuse pour la sûreté des œufs et des petits. Ces derniers
n'ayant pas, comme les petits chardonnerets, les pieds conformés pour s'accrocher solidement aux parois du nid, il arriva que, le vent faisant souvent pencher la branche, tous les petits tombèrent à terre, où ils devinrent la proie des mulots, des fourmis ou d'autres bêtes toujours en quête de petit gibier.
Les rossignols ne font que deux nichées par an, à moins que l'une des deux ne vienne à périr avant l'éclosion des petits. Or c'est ce qui était arrivé pour la première nichée. Ceux dont je parle en firent donc une troisième. Cette fois, le nid fut solidement bâti dans l'intérieur d'un buisson d'épines, ni trop bas, ni trop haut. Je demanderai à M. Flourens s'il ne reconnaît pas dans le second choix de l'exposition du nid quelque chose de plus que l'instinct ; et dans l'emplacement du troisième, une intelligence raisonnée qui veut éviter le danger des inondations et celui non moins grand des secousses du vent.
Si le rossignol est plus inhabile que d'autres petits oiseaux à se construire un nid, ce n'est
pas qu'il manque d'intelligence, mais c'est qu'il n'est pas conformé pour déployer autant d'art que le chardonneret et le pinson. Le bec du rossignol est faible, il se prête mal à ce genre de travail ; ses pieds se refusent à saisir les brins d'herbes, de mousses et autres menus objets qui entrent dans la construction d'un nid ; à les retenir pendant qu'à l'aide de son bec il faudrait les enlacer, par leurs extrémités, les uns contre les autres, comme le font si adroitement les fauvettes et les chardonnerets.
Ce n'est donc nullement faute d'intelligence, mais bien des instruments appropriés à cet usage, que les rossignols bâtissent si mal leurs nids. Sentant la faiblesse de leurs moyens, ils agissent donc avec prudence, presque avec sagesse, en ne tentant pas un genre de construction plus compliqué, ce qui serait dépasser les vues de la nature.
On connaît les ruses innocentes de certains petits oiseaux pour entramer l'ennemi loin de leur jeune famille.
Dans une de ses fables, La Fontaine a par-
faitement décrit comment l'alouette attire sur elle seule le danger qui menace ses petits.
J'ai vu des fauvettes et autres petits oiseaux se précipiter au-devant du petit garçon qui allait furetant dans les bosquets à la recherche du nidi ou des petits trop faibles encore pour fuir le danger.
11 est impossible de se faire une idée de l'intelligence que ces petits êlres déploient dans ces occasions. Trop chétifs pour attaquer le ravisseur de leur jeune famille, ils se jettent à ses pieds, hors de la portée de sa main pourtant, comme s'ils étaient incapables de fuir, de s'envoler; puis, afin de mieux attirer son attention sur eux seuls, ils se traînent sur le sol en poussant des cris déchirants. Ils imitent à s'y méprendre l'oiseau blessé, qui ne peut ni courir ni voler; ensuite, lorsqu'à l'aide de ces manœuvres aussi hardies qu'admirablement exécutées ils ont réussi à entraîner au loin l'ennemi trompé; lorsqu'ils espèrent lui avoir fait perdre la trace du lieu où se cache leur famille, ils prennent leur vol.
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vont se poser sur une branche voisine, et par des chants joyeux semblent narguer l'ennenrii dérouté.
C'est donc particulièrement, mais pas uniquement lorsqu'il s'agit d'éviter un danger à leur petite famille, que la plupart des oiseaux chanteurs, auxquels la nature a refusé toute arme défensive, savent user de divers stratagèmes plus ou moins bien combinés. Mais, comme ils font cela sans l'avoir appris, on prétend que ces admirables preuves d'une intelligence très-réelle ne sont que le résultat de Vinstinct aveugle qui les guide. C'est du moins la conclusion qu'il faut en tirer, d'après la définition que M. Flourens nous a donnée de l'instinct.
Est-ce donc parce que ces petits êtres agissent spontanément, et que, sans l'avoir appris^ ils savent mettre en jeu mille ruses ingénieuses, avec un à-propos si merveilleux, qu'on doit leur refuser le faible degré d'intelligence qu'on accorde au chien, qui, à force de leçons, aura appris à rapporter?...
ET DE L'INSTINCT. 2i)l
Ne vaudrait-il pas autant dire que l'homme qui répète un bon mot a plus d'esprit que celui qui en imagine un dans telle circonstance fortuite?
Au reste, j'oserai demander à M. Flourens s'il pense qu'un homme possédant, comme lui, par exemple, de vastes connaissances, et qui se verrait tout à coup transformé en un pauvre petit oiseau sans défense, saurait imaginer d'autres moyens plus ingénieux, plus sagaces, en présence de l'ennemi de sa famille.
En vérité, quand un animal fait tout ce que sa conformation lui permet de faire, on est injuste d'exiger des preuves, des démonstrations qui sont hors de la sphère dans laquelle la nature l'a renfermé.
M-. Flourens dit que l'instinct est aveugle, fatal, invariable, nécessaire.
J'ai montré que le rossignol avait su reconnaître l'erreur où il était tombé en plaçant son nid trop près de la terre, puis trop haut, relativement à son peu de solidité, et surtout à cause de la conformation de ses petits. Il a donc
fallu de la réflexion pour saisir un milieu favorable^ également éloigné des eaux et à l'abri des vents.
Il en est de même des ruses que les autres petits oiseaux emploient pour éloigner l'ennemi. Chacun d'eux en imagine à sa manière. Le but est toujours le même; les moyens varient constamment, suivant les circonstances et le genre d'ennemi qu'il s'agit de dérouter.
Maintenant, si l'on passe à un autre ordre d'êtres, de beaucoup inférieurs aux oiseaux, selon notre manière de juger de la valeur des animaux , on avouera que parmi les insectes il en est plusieurs qui, sous le rapport de l'intelligence, méritent une place considérable dans notre appréciation, soit qu'ils vivent eu société, comme la fourmi, la guêpe, l'abeille, soit que leur genre de vie les oblige à rechercher la solitude. L'araignée est de ce nombre.
Lorsqu'on s'approche d'un nid de guêpes, de bourdons, d'abeilles, les individus chargée particulièrement de la garde du logis ne son-
gent nullement à imiter la fauvette. Ils se présentent à vous irrités, menaçants, car la nature les a armés d'un aiguillon redoutable. Et pourtant, malgré leur courage, leur méchanceté si Ton veut, ces insectes ne se jettent presque jamais sur vous avant d'avoir tenté des moyens d'intimidation.
En effet, ce n'est guère que lorsque ces insectes ont reconnu l'inutilité des avertissements qu'ils ont recours à la violence.
Quel est le sentiment qui les porte à agir ainsi? C'est ce que je n'essayerai pas d'analyser dans ce moment, mon seul but étant de démontrer qu'il y a, pour ainsi dire, ua instant de réflexion entre l'avertissement et l'attaque. Souvent même ils vont chercher du renfort, ce qui annonce une espèce de délibération.
A l'époque qui -précède la sortie des essaims, les abeilles envoient toujours des messagères à la recherche d'un endroit favorable à l'établissement d'une colonie. On trouvera dans mes divers ouvrages sur les abeilles plusieurs faits de ce genre très-singuliers, et qui prou-
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vent de véritables mesures de prévoyance de leur part.
Voici un autre fait dont la portée n'est pas moins grande.
Les souris connaissent parfaitement le danger qu'elles courent en pénétrant dans une ruche peuplée d'abeilles ; aussi ne s'y hasardent-elles que dans la morte saison, lorsque les gardiennes du logis sont engourdies par le froid.
Cependant il arrive maintes fois à de jeunes souris sans expérience, ou à des vieilles qui, se voyant poursuivies, s'y réfugient imprudemment, d'être immédiatement attaquées et mises à mort par les abeilles.
C'est là un grand événement pour celles-ci, et de plus un grand embarras, car ces corps se mettent promptement en décomposition, l'atmosphère de la ruche étant toujours plus chaude et plus humide que l'air extérieur. Aussi les abeilles s'efforcent-elles de transporter ces petits cadavres hors de leur demeure. Elles parviennent quelquefois à enlever ceux des jeunes
souris, mais elles ne peuvent en faire autant lorsqu'il s'agit des vieilles. J'ai pu observer ce qui se passait dans un cas semblable, et voici ce que j'ai vu :
Lorsque les abeilles eurent acquis la certitude qu'elles ne pouvaient entraîner loin de la ruche le corps d'une grosse souris qui s'était fourrée entre les rayons, elles rognèrent ceuxci, atin d'isoler le cadavre.
Cela fait, elles se dispersèrent comme si elles renonçaient à tout autre moyen de préservation. Mais, au moment où j'allais me retirer, je m'aperçus qu'elles revenaient en assez grand nombre, chacune d'elles portant un brin de vieille cire ou de propolis entre les dents.
Qu'allait-il se passer?
On ne le croirait certes pas si cela ne se présentait assez fréquemment. Ces chétifs petits insectes, ne pouvant se débarrasser de ce cadavre, qui commençait à entrer en décomposition, le recouvrirent d'une forte couche de cire et de propolis. Elles l'embaumèrent de manière à ce qu'il ne pût exhaler aucun
miasme, aucune odeur désagréable ou malfaisante.
Un trait pareil entre-t-il dans la catégorie de ceux que M. Flourens indique comme appartenant à l'instinct? Les abeilles agissaientelles aveuglément, d'une manière fatale?
D'abord elles paraissaient découragées de ne pouvoir éloigner ce cadavre ; puis, dès que l'idée de parer à l'inconvénient de l'avoir là, au milieu d'elles , empoisonnant l'air de leur demeure, semble leur être venue, elles se mettent courageusement à l'œuvre. On les voyait courir de côté et d'autre, revenir chargées de vieille cire qu'elles arrachaient aux rayons voisins , de propolis qu'elles allaient détacher des parois de la ruche et dont elles recouvraient le petit animal. Elles mettaient à ce travail une activité prodigieuse, et bientôt la souris fut ensevelie si parfaitement, qu'on n'eût pas imaginé que ce tumulus renfermait son corps, si les mêmes précautions employées pour cacher sa queue n'eussent révélé la forme entière de l'animal.
J'ai trouvé plus d'une fois dans mes ruches communes, dont l'entrée est fort grande, des. souris , des musaraignes , des limaces et colimaçons, et même un crapaud encore vivant.
Or, comme je pourrais citer un grand nombre de faits qui prouvent que les abeilles agissent parfois avec une rare intelligence, et non commodes machines dont chaque mouvement est la conséquence d'une règle fixe et immuable, j\J. Flourens voudra bien me permettre de lui demander si, d'après cela, il est juste de placer tous les insectes parmi les êtres machines , qu'un instinct aveugle fait seul mouvoir.
D'ailleurs, les abeilles ne sont pas les seuls insectes doués de facultés éligibles, et en quelque sorte réfléchies, quoique spontanées. Les fourmis, que j'ai observées d'après Huber, m'ont aussi présenté le spectacle de combinaisons non moins surprenantes.
Mais, ainsi que je l'ai dit plus d'une fois, pour juger -la question de l'intelligence en toute
connaissance de cause, il ne faut pas s'écarter de cette autre règle souveraine : « Quel que « soit l'être dont on veut apprécier les facultés « intellectuelles, il faut d'abord considérer son « organisation, et ne pas exiger de lui qu'il « agisse en dehors de cette même organisation; « qu'il fasse, en un mot, plus que la nature de « ses organes ne lui permet de faire. »
De même que vous ne demanderiez pas à un aveugle de vous rendre compte du paysage au milieu duquel il se trouve, ne demandez pas à l'animal d'agir en dehors de la portée de ses organes.
Ce qui manque aux animaux, ce n'est pas tel ou tel sens ; plusieurs ont de l'initiative, de la réflexion, mais la parole leur fait défaut, et sans la parole, l'animal ne peut acquérir la connaissance de ce qui est, et la valeur de ses rapports avec les créatures.
En établissant la barrière intellectuelle qui sépare l'animal de l'homme, M. Flourens s'exprime ainsi : « Cette pensée qui se considère « elle-même, cette intelligence qui se voit et
« qui 's'étudie, cette connaissance qui se con- « naît, forme évidemment un ordre de phéno- « mènes déterminés, d'une nature tranchée, « et auxquels nul animal ne saurait atteindre. « C'est là, si l'on peut ainsi dire, le monde pu- « rement intellectuel, et ce monde n'appar- « tient qu'à l'homme. En un mot, les ani- « maux sentent, connaissent, pensent; mais « l'homme est le seul de tous les êtres créés à « qui ce pouvoir ait été donné de sentir qu'il « sent, de connaître qu'il connaît et de penser « qu'il pense. »
Que manque-t-il donc à l'animal pour acquérir ces notions de soi-même que l'homme seul possède? Cette puissance de réflexion qui fait que l'homme sait réfléchir, se concentrer en lui-même, entrer en délibération et tenir conseil avec lui-même ?
La parole I
Le singe, si parfait imitateur de nos faits et gestes, dont l'ouïe est remarquablement fme, qui a de la voix et peut donner quelques sons plus ou moins en rapport avec les cris d'un en-
fant, ne pourra néanmoins jamais prononcer une parole, répéter un son.
Buffon rapporte ainsi ce qu'il a vu faire par un jeune orang-outang.
« J'ai vu cet animal présenter sa main pour « reconduire les gens qui venaient le visiter, « se promener gravement avec eux et comme « de compagnie ; je l'ai vu s'asseoir à table, « déployer sa serviette, s'en essuyer les lèvres, « se servir de la cuiller et de la fourchette « pour porter à sa bouche, verser lui-même sa « boisson dans un verre, le choquer lorsqu'il « y était invité, aller prendre une tasse et une « soucoupe, l'apporter sur la table, y mettre « du sucre, y verser du thé, le laisser refroi- « dir pour le boire, et tout cela, sans autre « instigation que les signes ou la parole de son « maître, et souvent de lui-même.
• « Il ne faisait du mal à personne, s'ap- « prochait même avec circonspection, et se « présentait comme pour demander des ca- « resses. »
M. Flourens parle aussi du jeune orang-ou-
laiig qu'on a vu dernièrement h la Ménagerie.
« 11 était fort doux, aimait singulièrement « les caresses, particulièrement celles des pe- « tits enfants, jouait avec eux, cherchait à a imiter tout ce qui se faisait devant lui.
« Il savait très-bien prendre la clef de la « chambre où il était logé, l'enfoncer dans la « serrure, ouvrir la porte. On mettait quel- « quefois cette clef sur la cheminée, il grim- « pait alors sur la cheminée au moyen d'une « corde suspendue au plancher, et qui lui ser- « vait ordinairement pour se balancer. On fit « un nœud à cette corde pour la rendre plus « courte ; il défit ce nœud.
« 11 n'avait pas la pétulance, l'impatience « des autres singes; son air était triste, sa « démarche grave, ses m.ouvements mesurés.
« Je fus, un jour, le visiter avec un illustre « vieillard , observateur fm et profond. Un
costume un peu singulier, une démarche ^< lente et débile, un corps voûté fixèrent, dès « notre arrivée, l'attention du jeune animal. « 11 se prêta, avec complaisance, à tout ce
« qu'on exigea de lui, l'œil toujours attaché « sur l'objet de sa curiosité. Nous allions nous « retirer, lorsqu'il s'approcha de son nouveau « visiteur, prit, avec douceur et malice, le bâ- « ton qu'il tenait à la main , et feignant de « s'appuyer dessus, courbant son dos, ralen- « tissant son pas, il fit ainsi le tour de la pièce « où nous étions, imitant la pose et la marche « de mon vieil ami. Il rapporta ensuite le « bâton de lui-même, et nous le quittâmes « convaincus que lui aussi savait observer. »
J'ajouterai, pour compléter ce charmant tableau, que, dans une visite que les naturels du cap de Bonne-Espérance firent au Jardin des plantes, on leur montra le jeune orang-outang. Celui-ci avait été enlevé fort jeune de son pays natal ; il ne devait pas avoir conservé de bien vifs souvenirs de sa patrie et des gens qui l'habitent. Eh bien, quand il vit ces Hotlentots, il se précipita vers eux, les couvrit de baisers comme un enfant aurait pu le faire en revoyant son père après une longue absence. Mais ce qui nous surprit le plus, ce fut l'espèce d'entretien
qui s'établit entre eux. Ce n'était certainement pas un langage parléf mais un mélange de sons modulés de vingt façons diverses, et qui nous parut un vrai langage , quoique fort différent de ceux que nous entendons parmi les peuples civilisés.
Cet entretien dura fort longtemps. Le Hottentot qui avait pris le jeune orang entre ses bras le regardait avec une tendresse infinie, et celui-ci n'interrompait son babil que pour embrasser son compatriote.
Lorsqu'il fallut se séparer, les adieux furent très -pénibles de part et d'autre. Le jeune orang parut réellement inconsolable ; il fut longtemps fort triste ; plusieurs jours après, il regardait encore d'un air mélancolique les visiteurs qu'il accueillait si bien avant d'avoir vu son ami du Cap, et semblait chercher parmi eux celui qu'il regrettait.
Qui pourrait contester à cet animal un degré d'intelligence capable d'atteindre, de dépasser même celui de certaines peuplades de l'Afrique méridionale, peuplades deshéri-
tées entre toutes, et qui n'ont en réalité d'autre supériorité sur l'orang-outang et le chimpanzé que le privilège de la parole?
f; Dans son ouvrage sur Vinstinct et l'intelligence des animaux, M. Flourens croit donner une preuve irréfutable de la supériorité de l'homme sur les animaux en disant que, « si
ji« l'animal fait des progrès comme individu, « il n'en fait jamais comme espèce ; que la « génération d'aujourd'hui n'est point supé- « rieure à celle qui l'a précédée, et que celle « qui doit suivre ne dépassera pas la généra- « tion actuelle. L'homme seul fait des pro- « grès comme espèce, parce qu'il a la ré- « flexion , cette faculté suprême que j'ai dé- « finie : l'action de l'esprit sur l'esprit. »
S'il pouvait être donné à M. Flourens d'étudier les mœurs de peuplades d'hommes chez lesquelles la faculté de s'exprimer par des paroles n'aurait jamais existé , il ne trouverait pas en elles celte puissance de réflexion qu'il définit si bien par l'action de l'esprit sur l'esprit.
On me dira peut-être que le sourd-muet de naissance, privé naturellement de la parole, peut néanmoins acquérir des connaissances dont l'animal ne se forme nulle idée ; que son intelligence peut même prendre autant de développement que l'homme doué de l'ouïe et de la parole.
Cela est très-vrai, mais on se méprendrait étrangement sur la portée des mots parole et langage^ si on interprétait ces expressions à la lettre. L'oiseau, le perroquet surtout, peut aussi imiter le langage de l'homme à s'y méprendre ; mais il n'en comprend ni le sens, ni la valeur ; tandis que le sourd-muet, dont la conformation imparfaite se refuse à l'exercice de cette faculté, ne la possède pas moins intérieurement.
C'est là le don de Dieu, qui, en le communiquant à l'homme seul, a voulu le rendre maître de tous les êtres de la création.