FEUILLETON SCIENTIFIQUE DE LA PRESSE
24 février 1855.
Ksiiosc (le la théorie de l'Éducation untérleuro.
« Tout enfin m'engage à vous soumellre
« mes idées sur ce que je nommerai l'éducation {( antérieure, car je ne sais quel nom lùi donner. c( Yeuillez lire cet écrit, dont je vous garantis la « parfaite exactitude, et vous proclamerez l'im- « mense portée de mes simples observations. )>
« L'écrit est charmant, l'auteur est M. A. de
Frarière ; ses idées nous plaisent infiniment, et, s'il nous était démontré qu'elles sont vraies, nous n'hésiterions pas k leur reconnaître l'immense portée que leur attribue l'auteur. En les publiant, nous espérons leur procurer le contrôle de la réflexion et de l'observation, et nous souhaitons que celles-ci leur soient favorables
« De l'exactitude démontrée de ces idées résulterait pour notre espèce la possibilité d'un développement intellectuel véritablement prodigieux, et c'est par les femmes, par elles seules, que ce progrès sans limite pourrait s'opérer, de sorte qu'elles seraient les arbitres suprêmes des destinées du genre humain ^.
« D'après notre correspondant, l'influence des
* M. Victor Meunier est le seul publiciste qui ait répondu à mon plus vif désir. J'ai demandé en effet avec instance qu'on voulût bien observer soi-niéme, et interroger les mères de famille , persuadé qu'on ne tarderait pas à découvrir des exemples favorables à ma théorie.
{Note de l'auteur.)
« Ceci est de l'exagération, et l'exagération est aussi dangereuse que la négation.
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mères sur l'avenir de leurs enfants est bien plus décisive qu'on ne la cru jusqu'à présent. La nature leur assigne et elles remplissent à leur insu un rôle bien autrement prépondérant que celui qu'on leur reconnaît : leur responsabilité prend des proportions incomparables, ce qui ne peut avoir lieu sans qu'il en résulte aussitôt un élargissement de leurs droits. Or, toute vue tendante à grandir et ennoblir le rôle des femmes et des mères, à accroître le tribut de respect et d'amour qui leur est dû, tend par cela même au bonheur de l'espèce, inséparable de sa dignité; c'est pourquoi nous désirons que les idées de M. Frarière soient vraies.
« Exposons-les : .
c( Lorsqu'une femme sent s'accomplir en elle le sublime mystère de la maternité, elle n'a pas seulement, comme elle le croit, charge de la vie de son enfant : déjà lui incombent envers celui-ci des devoirs intellectuels et moraux -, déjà commencent pour elle ces fonctions d'institutrice qu'elle pensait n'avoir à remplir qu'après sa délivrance. Bien plus, ce rôle d'institutrice, dont une
mère ne se dispense que par une violation des lois naturelles aussi flagrante que lorsqu'elle se décharge des saintes fatigues de Fallaitement, ces devoirs, dis-je, sont bien plus étendus avant la naissance qu'ils ne le seront plus tard.
« Il se passe pendant la gestation, dans la sphère intellectuelle et morale, des choses exactement parallèles à celles qui ont lieu dans le domaine physiologique. Après la naissance, la mère nourrit, fortifie, développe le fruit de ses entrailles ; avant, elle crée les organes, harmonise les forces, arrête la forme, détermine les proportions, modèle les traits
« De même que par l'éducation proprement dite, elle ne peut que développer des penchants,
* Je n'ai jamais dit que la mère créait les organes, harmonisait les forces, etc., etc.
J'ai dit, au contraire, que le corps de l'enfant se développait sous l'influence immédiate de l'âme! Que c'était l'âme elle-même qui modelait le corps à son image et à sa ressemblance. Que ce n'était qu'indirectement que la mère exerçait son influence matérielle et spirituelle.
{Note de l'auteur.)
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des goûts, des aptitudes, des facultés existant en germe dès le moment de la naissance, tandis qu'avant la naissance elle donnerait ces facultés mômes, ces aptitudes, ces gotits, ces penchants.
« Elle déterminerait au même moment le tempérament intellectuel et moral, et le tempérament physiologique du nouvel être K
« C'est durant la grossesse qu'à tous les points de vue l'action maternelle atteint son maximum. Or, il y aurait un art d'inculquer à un être en voie de formation des facultés et des goûts que l'éducation développe et ne crée pas. De là l'éducation antérieure.
« Telle est la pensée fondamentale du système de M. de Frarière, pensée qu'il ne donne pas comme une vue préconçue, mais comme la conséquence d'un grand nombre d'observations que chacun peut répéter aisément, et c'est une vérification que nous appelons de nos vœux.
» La mère ne peut donner absolument aucune faculté, ni aptitudes, ni goûts, ni penchants. C'est l'âme de l'enfant qui agit sur son propre corps d'après les impressions maternelles.
c( A la vérité, l'auleur du manuscrit entre dans son sujet par une porte suspecte.
« C'est, dit-il, une croyance généralement « reçue parmi tous les peuples de la terre, que (( les impressions qu'une femme reçoit pendant c( sa grossesse exercent une telle influence sur « l'enfant qu'elle porte dans son sein, qu'il reslc « souvent des marques indélébiles des objets « qui ont frappé ses regards. » .
« Et il cite les faits suivants comme étant à sa connaissance personnelle :
« J'ai vu en Italie une charmante jeune fille « appartenant à l'une des plus grandes familles « de la Lombardie, qui était obligée de porter a constamment un fichu très-épais sur les épaules; « ce qui, au bal, paraissait très-singulier. Elle « avait un signe qu'on trouvait hideux : c'était « une chauve-souris, les ailes déployées, dessinée « en relief et comme posée sur ses blanches « épaules. Rien n'y manquait : le poil gris-noir, K les griffes et le museau se détachaient parfaite- « ment sur sa peau de satin'. Voici ce que j'ai
• Un de mes plus proches parents avait élô sur le point
« appris : une chauve-souris attirée par les lu- « mières était entrée clans une salle de bal et « avait elfrayé toutes les dames. Poursuivie à c( coup de mouchoirs, elle s'était abattue sur les « épaules de fa comtesse d'A..., et l'impression « de terreur fut si forte que cette dame s'évanouit. c( Peu de temps après elle accoucha d'une char- « mante petite fille qui portait le signe fatal que « la peur avait imprimé sur son cou. »
« Il ajoute encore ceci :
« Ayant rencontré un jour dans la Suisse itaa lienne un très-joli enfant accompagné d'un « domestique, je fus surpris de le voir se servir « des deux mains pour ramasser un caillou*.
d'épouser cette jeune personne. Mais sa mère et sa sœur s'opposèrent à cette union, après avoir vérifié p^r ellesmêmes qu'il n'y avait rien d'exagéré dans les bruits qui circulaient sur cette monstrueuse marque de naissance.
1 C'était dans les environs de Lugano. En examinant l'enfant, je vis que ses poignets semblaient avoir subi une singulière mutilation; de petites mains crispées et informes pendaient ou plutôt tenaient encore par la peau
« Lorsque je fus près de lui , je m'aperçus que « cet enfant n'avait pas de mains, et voici ce que « j'appris à cet égard : madame Y... étant sortie « seule pour visiter une amie qui demeurait dans « le voisinage , fut poursuivie par un pauvre « estropié qui, pour exciter sa pitié, lui tendait « ses deux bras mutilés. Cette vue fit une telle « impression sur madame Y... qu'elle s'éva- « nouit »
« Voilà un début de nature à inspirer des préventions contre tout ce système. Les physiologistes s'accordent, en effet, à nier la mystérieuse influence qu'admet M. de Frarière.
« Nous ne nous croyons pas autorisé à repousser sans examen le témoignage d'un homme éclairé comme M. de Frarière, quand il déclare
au bras de l'enfant. Le domestique me dit qu'on devait lui couper ces appendices inutiles et incommodes.
* Ce récit me fut confirmé plus tard par M. F. de Lugano, dont la campagne touchait celle de madame V. C'est lui qui me raconta l'histoire de l'invalide , qui n'é- *tait autre qu'un ancien soldat dont les mains avaient été gelées pendant la campagne de Russie.
avoir une connaissance personnelle de faits en opposition sur ce point avec l'opinion commune des hommes de science.
« Quant à l'argument tiré de la difficulté qu'il y aurait à expliquer cette conséquence des impressions maternelles, nous n'avons pas à nous en occuper. « Où en serions-nous, dit M. Arago, si on se mettait à nier tout ce qu'on ne peut pas expliquer ? »
« D'ailleurs la chose ne serait pas beaucoup plus extraordinaire ni peut-être plus inexplicable que le phénomène des images photographiées par la foudre sur le corps de ceux qu'elle atteint. Nous en avons cité, il n'y a pas longtemps, de remarquables exemples. On se rappelle que, une femme étant assise, pendant un orage, près d'une fenêtre ouverte sur laquelle était un pot de fleurs, la foudre, en la frappant, dessina sur sa jambe l'image de cette fleur. Et je rappelle ce fait en raison de l'analogie existant entre l'électricité et la force nerveuse, analogie telle qu'on est autorisé à les regarder l'une et l'autre comme des formes
différentes d'un môme principe, comme consistant toutes deux en des vibrations de l'éther.
« Au reste, le succès de la thèse de M. de Frarière n'est pas nécessairement lié à la réalité des faits qu'il a cru devoir prendre comme point de départ, et elle pourrait être parfaitement juste lors-même que ceux-ci seraient entièrement illusoires.
« Un ordre de faits s'y rattache au contraire directement ; c'est quand l'on voit les impressions morales de la mère exercer une influence sur le moral de l'enfant, et déterminer en lui certaines bizarreries de caractère.
« A cet égard, M. de Frarière cite Jacques IV d'Écosse', portant dans son esprit l'indélébile empreinte de la terreur que sa mère, étant grosse de lui , avait éprouvée en voyant les épées nues des complices de Bothwell percer jusque dans ses bras le malheureux Rizzio. On sait que, quoique très-courageux, le fils de Marie Stuart ne put
* Jacques IV prit le nom de Jacques I" en montant sur le trône d'Angleterre.
jamais voir une épée nue sans se trouver mal. M. de Frarière cite également un général français renommé pour sa bravoure et pour la peur que lui causaient les araignées; enfin, il raconte ceci : « M. S..., un des plus braves officiers de « l'armée anglaise, qui était parvenu au grade de « colonel par son seul mérite, et s'était acquis « une grande réputation d'audace à la chasse au « tigre et à l'éléphant, avait extrêmement peur « des tout petits chiens; or sa mère avait été « mordue lors de son intéressante position par « un de ces petits favoris des dames. Je vis un « jour le colonel S. sauter lestement, malgré ses « soixante ans, sur le comptoir d'un magasin, « parce qu'un de ces petits animaux aboyait après « lui. C'est lui-même qui nous expliqua la cause « de sa terreur, ce qui divertit les personnes préce sentes, w
tt II n'échappera pas que ces faits sont, dans l'ordre moral, ce que les premiers sont dans l'ordre physique. Un pouvoir mystérieux imprimerait sur le corps et dans l'esprit d'un enfant l'ineffaçable souvenir d'un ébranlement violent
imprimé au système nerveux de sa mère : impression physique dans un cas, eldans l'aulre impression morale ; ici une image matérielle, et là une idée.
« Mais ces deux séries de faits ne forment que les préliminaires du système ; maintenant il va être question de goûts, d'aptitudes, de dispositions, de facultés communiquées par une mère à son fruit, et l'influence souveraine qu'elle peut exercer sur l'esprit de son enfant ne se peut comparer qu'à celle qu'elle exerce sur le corps de celui-ci, alors qu'elle lui donne toutes les aptitudes physiques qu'il apporte en naissant.
« M. de Frarière formule ainsi son principe nécessaire à la complète appréciation des faits que nous citerons :
« La première éducation d'un enfant se fait K alors qu'il est encore sujet à toutes les impres- « sions que sa mère peut éprouver avant de lui « donner le jour. Si la mère se livre pendant sa a grossesse à des occupations uniformes, ex- « cluant toute pensée prédominante , l'enfant « n'aura que des capacités très-ordinaires ; son
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« âme, n'ayant reçu aucune influence particu- « liôre, pourra se plier facilement à tout, sans « briller particulièrement dans aucune spécialité: « ce sont là les cas les plus ordinaires.
« Mais si la mère e-st dominée par des pensées « d'un genre exclusif, si elle se livre à des occu- « pations qui exercent ses idées et forcent pour (( ainsi dire les ressorts de l'âme jusqu'à produire c( l'exaltation, oh! alors l'enfant participe à coup « sûr de ces facultés extraordinaires, qui étonne nent d'autant plus que le père ne les possède « point et que la mère ne les a possédées que (( momentanément et en imagination, ce qui fait « que souvent elle n'en a gardé aucun souvenir. »
c( Passons aux faits.
« M. de Frarière cite un jeune pâtre doué d'une aptitude extraordinaire pour le calcul, et il explique le développement de cette faculté par ce fait que , pendant une certaine époque de sa grossesse, la mère du jeune pâtre s'est fort adonnée à un genre de calcul très-usité parmi les gens de la campagne, et dont La Fontaine a laissé un type heureux dans Perrette et le pot au lait.
c( Or il paraît que la mère du jeune pâtre calculateur était arrivée à un degré d'exaltation arithmétique tout à fait prodigieux ^
« Mais c'est sur le terrain de ses observations personnelles qu'il faut suivre M. de Frarière; elles sont nombreuses ; je citerai les suivantes :
« Premier fait. — « Une dame de ma connais-
« sance, qui possédait un remarquable talent sur
« la harpe, ayant passé tout le temps d'une de
« ses grossesses à faire de la musique , l'enfant
« est venu au monde doué des dispositions les
« plus merveilleuses pour la musique. Dans une
« autre circonstance, l'état de sa santé ne lui
1 L'enfant calculait avec une facilité merveilleuse; tout le monde voulait assister aux questions que les maîtres d'écoles des environs venaient lui poser. Un professeur se chargea de son éducation qui avait été nulle jusqu'à ce moment. Lorsqu'il l'eut dégrossi et rendu présentable, il l'emmena à Paris. Là, on voulut l'initier dans les mathématiques; mais on échoua complètement. Le jeune homme ne pouvait faire usage que de la faculté qu'il avait puisée dans le sein de sa mère.
« ayant pas permis de se livrer à son étude face vorite, que môme elle avait prise en dégoût « pour se livrer au dessin et à la broderie, l'en- « fant qu'elle mit au monde sous celte nouvelle c( impression a également éprouvé une véritable « aversion pour la musique. Une troisième couche (( ayant eu lieu dans les mômes conditions, l'en- « fant, qui, cette fois, était un fils, a montré des (( dispositions étonnantes pour le dessin et tout « ce qui s'y rapporte et la même répugnance pour K la musique. »
« Deuxième fait. — « Pendant mon séjour en « Italie, j'ai connu une famille B... dont les (( membres, très-nombreux, étaient tous excel- « lents musiciens. Leurs parents, musiciens am- (( bulants, semblaient leur avoir communiqué « le génie de la musique. Mademoiselle B...,
' La famille Bassi est três-connue à Milan. Madame Bassi M. (c'est le nom qu'elle portait depuis qu'elle était rentrée au théâtre) ii'est jamais venue à Paris; mais sa réputation de grande cantatrice l'a rendue célèbre dans toute l'Italie. {Note de Vaulmr.)
a l'une des premières actrices de l'Italie, ayant « épousé le comte M..., dut renoncer au théâtre. « Pendant sa retraite, elle eut deux fils et une « fille.
« Longtemps après, le comte M... lui ayant « permis de reprendre sa carrière musicale, elle « eut un succès d'enthousiasme qu'elle devait à « son double titre de prima donna et de com- « tesse.
« Un troisième fils vint au monde à cette « époque, celui-ci, dès son enfance, annonça les « plus brillantes dispositions pour la musique, « tandis que ses frères et sa sœur n'avaient ja- « mais manifesté aucun goût pour l'art qui avait « rendu leur mère si célèbre. Nous étions à peu « près du même âge, et, de plus rivaux, car Ros- « sini protégeait beaucoup le petit Ruggiero, ce « qui me rendait un peu jaloux. Rossiiii lui- « même attribuait ce génie naissant aux circons- « tances dont j'ai parlé ; il me l'a répété plus « d'une fois, alors que j'allais tous les matins « chez lui, dans l'espoir, souvent déçu, d'obtenir « ses conseils. »
« Troisième fait. — « Un chanteur qui a fait « pendant ces dernières années les délices des « salons de Paris, M. D..., a eu deux filles. L'aî- « née est venue au monde pendant l'époque « brillante de cette vie d'artiste, et à peine sa- « vait-elle parler qu'elle montrait déjà des dis- « positions étonnantes. Sa sœur, par contre, étant « née pendant que son père était réfugié en Belce gique et que sa mère s'occupait de travaux « d'aiguille pour subsister, n'a aucune disposi- « tion pour la musique ^
« Je pourrais citer une multitude de faits sem-
« blables, dit M. de Frarière ^, car je n'ai jamais
^ Mademoiselle D. a perdu son père depuis cette époque. Aujourd'hui elle occupe sur la scène lyrique une place distinguée. [Note de Vauteur.)
' J'ai, en effet commencé les recherclies relatives aux prédispositions qui distinguent certains enfants avant 1830. On comprend que depuis lors j'ai dù amasser un grand nombre de faits. Cependant, j'ai cru ne devoir parler que de ceux dont j'avais une connaissance particulière ; des personnes dont l'honorabilité ne peut être mise en doute m'en ont communiqué de beaucoup
« négligé de remonter à la source des disposi- « lions merveilleuses qu'on rencontre chez quelce ques enfants, et j'ai toujours acquis la preuve c( d'une parfaite concordance entre ces disposi- ((■ tiens et une passion souvent momeîitanée de la « mère pour les connaissances et les talents dont « ces enfants possèdent le germe précieux qu'il c( s'agit de développer. »
« Telles sont les idées de M. de Frarière, idées charmantes, que nous souhaiterions pouvoir dire vraies. Elles paraissent avoir été aussi celles du père d'Henri IV. Ne disait-il pas à sa femme d'être gaie, ne lui demanda-t-il pas de chanter à l'instant où les autres femmes crient, donnant pour raison qu'il ne voulait pas qu'elle accouchât d'un enfant malingre et pleureur?
« La précaution était sans doute un peu tardive; il put néanmoins lui attribuer du succès, car fut-il jamais prince d'humeur plus charmante
plus intéressants, mais j'ai sacrifié le plaisir de les rapporter au devoir que je m'étais imposé de ne rien dire qui pût être sujet à la moindre contestation.
{Note de l'auteur.)
que ce bon roi Henri qui promettait la poule au pot à son peuple, et faisait pendre les braconniers pour délit de chasse ! Il est vrai que poule et faisan font deux. »
Victor MEUNiERi'*»"f {
APPBÉCIATIOIV des PBIIWCIPAVX aOVBIVAlJX.
On a pu se convaincre, en lisant l'article de M. Victor Meunier, que, sans accepter définitivement mes idées , ce jeune savant en a néanmoins reconnu la valeur, appelant sur elles l'attention du public.
Voici maintenant les appréciations diverses de quelques-uns des principaux organes de la presse.
' M. Edouard Thierry se présente le premier dans cette joute habile, et cette fois, ce n'est
plus sur un simple exposé, mais d'après l'ouvrage qui venait de paraître, que la critique va s'exercer, et c'est dans le Moniteur universel, le plus grave des journaux, qu'elle va prononcer ses arrêts.
L'éminent écrivain, qui n'était pourtant pas encore directeur du Théâtre-Français, saisit une occasion pour entrer en matière. Quittant le ton sérieux qu'il avait pris en parlant d'un ouvrage de l'abbé Bourgade, dans lequel le digne ecclésiastique attribue charitablement l'ambitieuse entreprise de Mahomet, fondateur de l'islamisme, à une mission de Dieu , il rappelle un chapitre de mon ouvrage où j'ai parlé de cet imposteur dans d'autres termes.
Après maintes plaisanteries fort spirituelles, M. Edouard Thierry s'arrête un instant au titre du livre dont il va faire l'analyse ; il cherche et donne une explication de ces mots : Éducation antérieure^ ce qui lui fournit un nouveau sujet de gaieté.
Tout cela, c'est pour tenir le lecteur en garde contre ce qu'il -va dire en faveur de l'éducation antérieure, malgré lui et comme forcé par l'évidence d'une vérité incontestable.
« Pour prendre la chose au sérieux, l'observa- « tion de M. de Frarière est juste en elle-même, « durant les dix mois que compte Virgile :
« Matri longa decem tulerunt fastidia menses,
« la femme et l'enfant ne sont qu'une seule vie, « ce qui ébranle l'un, ébranle l'autre.
« ...Pour la mère, les saints devoirs de la ma- « ternité commencent à l'heure même où un trou- « ble nouveau l'avertit qu'un enfant lui est né. « M, de Frarière a donc raison de l'en instruire « pour qu'elle respecte sa grossesse, pour qu'elle « se tienne telle en sa pensée qu'elle se tiendrait « devant son fils lui-même, pour qu'en formant « ce "petit corps de tout son corps elle songe à lui « faire une âme de toute son âme. »
Cette dernière phrase est tout à fait contraire à ma pensée. L'enfant est un être isolé, indépendant, en ce sens que s il vit aux dépens de la mère, s'il se nourrit de sa substance , il croît et se développe sans sa participation, sous la seule puissance de ce souffle de vie qui anime tout ce qui existe. Or, s'il en est ainsi du corps, il en est sûrement de même à l'égard de l'esprit, de l'âme. Chez l'homme, le seul des êtres terrestres qui participe de la nature divine , l'esprit ou l'âme ne saurait être un produit détaché de l'âme de la mère. Toutefois, sauf ces deux lignes, il y a adhésion complète. Passons maintenant à la critique.
« Jusque-là, reprend M. Ed. Thierry, c'est « assez ; mais élever des observations à l'état de « système, des conseils à l'état d'institution pra- « tique, demander immédiatement des essais, « promettre dans tous les genres des génies merce veilleux et supérieurs à ces génies rencontrés
« par hasard qui se nomment Homère ou Virgile; « changer tout d'un coup le rôle de la femme, lui c( remettre les destinées du genre humain, et c( réduire l'homme aux soins de la seconde édu- « cation, qui n'est plus rien auprès de la première, « de l'éducation antérieure, tout cela, c'est man- « quer de mesure ou au moins de prudence.
« L'idée de M. de Frarière peutunjour donner: « ses fruits; mais, comme toutes les idées, elle « n'est qu'en germe. Il faut qu'elle tombe dans « l'opinion , qu'elle y trouve son sol propice, « qu'elle croisse lentement, qu'elle s'élève au « grand air, que le soleil et l'adhésion la nour- « rissent de leurs sucs. M. de Frarière gâte tout « par son impatience. Il crie que les fruits seront « admirables et qu'ils lui appartiennent. Il n'en « faut pas davantage pour qu'on marche sur l'arec brisseau. »
M. Edouard Thierry aurait bien dû nous apprendre comment on peut empêcher qu'une idée ne soit étouffée dans les buissons d'épines du journalisme et qu'elle ne
se dessèche dans la poussière des cartons de l'Académie; ce qu'i} faut faire, enfin, pour qu'elle rencontre un terrain propice, où elle puisse croître librement aux rayons de ce soleil qui vivifie tout...
Et M. Édouard Thierry termine sa critique par une plaisanterie sur le monde des femmes poètes et des femmes qui n'écrivent pas. On voit qu'il a peur d'être pris au sérieux.
Mais, lorsqu'il dit :
« L'idée de M. de Frarière peut un jour donner (( des fruits... Il faut qu'elle tombe dans l'opi- « nion, y) etc., etc.
N'est-ce point reconnaître la réalité de mes observations et l'excellence de l'idée, puisqu'elle n'a besoin, pour rapporter des fruits, que de tomber dans un sol propice où elle puisse se développer librement?
Je ne sais dans quelle partie de mon ouvrage M. Édouard Thierry a lu que la femme
forme le petit corps de son enfant de tout son corps^ et une âme de toute son âme?...
Quand ai-je donc promis dans tous les genres des génies merveilleux et supérieurs à Homère et à Virgile?
Où a-t-il Yu que je voulais remettre les ' destinées du genre humain à la femrne, et réduire le rôle de l'homme à un rang inférieur à celui de sa compagne ?
En me prêtant des pensées que je n'ai point émises, des intentions contraires à mes propres expressions, M. Edouard Thierry ne donne pas une grande preuve d'équité : au contraire, on voit que, faute d'arguments pour combattre l'idée de l'éducation antérieure, qu'il trouve évidemment très-juste et très-vraie, puisqu'elle n'exige que du temps et de la bonne volonté pour produire ses fruits, il a recours à de simples suppositions pour démontrer le peu de valeur qu'on doit attacher à la théorie de l'éducation antérieure.
En quoi donc ai-je manqué de prudence?
Mon critique serait bien embarrassé de le dire ; car, ayant une idée que je tiens pour juste, dont la connaissance peut être avantageuse, n'était-il pas de mon devoir de la communiquer au public; ne devais-je pas lui faire part de mes nombreuses observations, qui toutes démontraient de la manière la plus péremploire la vérité d'une théorie propre à favoriser le développement de toutes nos facultés? Est-il généreux de m'accuser d'impatience et de présomption parce que je supplie mes lecteurs de regarder autour d'eux, les assurant qu'ils découvriront dans leur propre famille, parmi leurs connaissances , des exemples qui ne laisseront aucun doute sur la réalité des influences maternelles ; parce que je les invite à ne point perdre un temps précieux, mais à tenter de suite des expériences sérieuses, expériences qui dans aucun cas ne peuvent nuire, et dont la réussite peut
conduire aux plus brillantes destinées?...
L'article de M. Edouard Thierry prouve combien il est difficile au critique consciencieux de rendre un compte franc et loyal de certains ouvrages, surtout dans un journal faisant autorité comme le Moniteur universel.
Qu'aurait dit l'Académie, si M. Thierry n'avait adroitement masqué sa propre opinion, évidemment favorable à l'éducation antérieure, sous de spirituelles moqueries?
Je me suis arrêté longuement à la critique du Moniteur à raison même de l'importance de cette feuille, et aussi parce que M. Edouard Thierry, aujourd'hui directeur du Théâtre- Français, est peut-être l'un des hommes les plus instruits parmi les littérateurs de notre époque, et certainement l'un des plus honorables.