NOUVELLES PREUVES
Voici plus de cinq ans que j'ai fait connaître la théorie de l'éducation antérieure. Prévoyant les attaques du journalisme et le dédain des savants, j'ai seulement demandé, mais avec instance, qu'on voulût bien suspendre tout jugement défavorable avant le temps nécessaire à la confirmation de ma découverte, pour me servir des propres expressions de MM. Proudhon et Émile Deschamps,
quelques mois d'observations sérieuses suffisant pour acquérir un commencement de conviction, et quelques années pour obtenir des preuves irréfragables de la puissance des impressions antérieures.
Le temps approche où il ne sera plus possible de nier une vérité dont la preuve existe partout, que les plus grands génies de notre époque reconnaissent déjà et proclament hautement. D'honorables écrivains qui s'étaient plu à tourner en dérision mes idées, qui les avaient traitées de folies absurdes, reviennent déjà sur ce jugement; car les faits commencent à parler, et contre l'évidence, la malveillance même doit se taire.
11 est bon de relever ici l'erreur où quelques personnes sont tombées en voulant définir les limites des impressions antérieures.
On s'est figuré que la puissance de ces impressions ne pouvait s'exercer qu'en faveur de certaines facultés, et qu'elle était nulle, ou à peu près sur d'autres.
Ainsi, on a bien voulu reconnaître, forcé par l'évidence des faits, que la musique pratiquée ou seulement entendue pendant la gestation, pouvait laisser des traces profondes, capables de modifier les facultés musicales de l'enfant, et créer pour ainsi dire de véritables prédispositions.
Pourquoi donc refuser la même puissance aux autres arts, aux sciences, au génie poétique, etc. ?
La plus simple observation démontre cependant que dans toutes les branches des sciences et des arts, le travail le plus obstiné ne saurait suppléer à ces prédispositions qu'on remarque dans ceux qui se sont fait un nom par des travaux qui exigeaient un certain génie.
Le travail purement machinal, si Ton peut s'exprimer ainsi en parlant de science et d'art, qui ne demande point d'initiative; auquel l'imagination demeure étrangère; qui ne vise qu'à des détails de patience et d'as-
siduitc, n'a, en effet, nul besoin de facultés innées. C'est le genre de talent que possèdent les Chinois. Personne n'imite avec autant de perfection que l'artiste chinois ; mais ne lui demandez pas ce qui fait véritablement l'artiste au génie prompt et inventif? Cette faculté investigatrice , créatrice , ne s'acquiert point seulement par le travail, elle existe en nous par suite des impressions antérieures. C'est à l'éducation professionnelle à la seconder , à en développer le germe.
Mais, s'il est aisé de reconnaître les prédispositions musicales de l'enfant, il est trèsdifficile de découvrir en lui celles qui peuvent en faire un poëte distingué, un savant, un peintre, etc.
Du reste, les parents ne sont guère sensibles qu'à la musique ; l'enfant qui s'exerce avec persistance à tracer des figures , des paysages ; celui qui s'obstine à vouloir découvrir la cause des mouvements de ses jouets,
OU qui cherche à comprendre la mystérieuse puissance qui retient la lune et les étoiles suspendues au-dessus de sa tête, et qui indiquera ainsi ses goûts naissants, ses propensions, ne sera presque jamais secondé par son père ou par ceux qui dirigent son éducation. On attribuera sa passion enfantine à une curiosité surexcitée qu'il faut calmer; on négligera ses précieuses dispositions ; on les étouffera même si elles contrarient certains projets arrêtés d'avance ; comme s'il était juste et prudent d'enchaîner une destinée qui s'annonce ainsi!
11 n'en est pas de même de la musique : cet art charmant peut être cultivé sans trop nuire aux études sérieuses ; ensuite , de prompts succès flattent et entraînent les parents, souvent plus loin qu'ils ne se le proposaient. On se demande alors d'où viennent ces dispositions merveilleuses, et on se souvient que Madame faisait ou entendait force musique pendant sa grossesse ; on le
répète aux amis et connaissances, et si par hasard quelqu'un d'entre eux a lu l'ouvrage sur VÉducation antérieure, s'il parle de la puissance des impressions que reçoit l'enfant encore dans les limbes maternelles, on dira : « Oui, en ce qui concerne la musique, l'auteur a raison; mais il n'est pas prouvé que cette puissance s'étende aux autres facultés de l'âme. »
Ce raisonnement est absurde. Je crois l'avoir démontré suffisamment dans tout le cours de cet ouvrage ; c'est pourquoi, sans m'arrêter ici pour le combattre encore, je vais communiquer de nouveaux exemples tout récents dont l'authenticité ne saurait être mise en doute. Ils ne concernent, il est vrai, que les résultats d'impressions musicales, car le public ne s'attache guère, ainsi que je l'ai dit plus haut, qu'à ce genre de manifestations de la puissance des impressions antérieures; mais on peut hardiment en faire l'application à toutes les facultés qui
président aux connaissances humaines ; qui font l'écrivain de génie, le savant, observateur et non compilateur; l'artiste inspiré, tous ceux, en un mot, qui possèdent une imagination créatrice.
Maintenant, voici ce qu'on écrivait de Bologne il y a deux ans :
« Je termine ma lettre en vous rapportant, « selon votre désir, de nouveaux détails sur le « petit prodige dont notre ville est si fière. C'est « encore un fait qui vient à l'appui de la théorie « de l'éducation antérieure dont vous m'avez i( parlé en m'envoyant un exemplaire de l'ou- « vrage de M. de Frarière. .
a Cet enfant est fils du professeur Ricci ; il « semble avoir sucé avec le lait de sa nourrice « les connaissances musicales les plus surpre- « nantes. Rien ne lui paraît difficile; on dirait « qu'il possède la science infuse, car il ne se « donne pas autant de peine que les autres en- « fants de son âge, et pourtant il les surpasse
« tous en ce qui concerne la musique. Il lui sùlTit « de lire un morceau pour le savoir parfaitement. « Son exécution n'a pas encore la netteté, la puisce sance d'une grande personne; mais on peut, « sans exagération, prédire qu'il sera un jour suce périeur à nos plus grands artistes, à nos plus ce célèbres exécutants. ''^"''^
ce Quant au génie de la composition, il est trop c( jeune encore pour entrer en lice avec nos c( maëstri, et pourtant il les dépassera, cela est (c évident. Il a déjà, comme dit votre auteur, le c( génie créateur qui seul fait les grands compô- (c siteurs.
ce Eh bien ! ces prodigieuses dispositions se ce sont fait jour avant même d'avoir pu exprimer ce par des paroles son goût passionné pour la muce sique. Tout petit, il écoutait avec un plaisit ce infini les mélodies qu'il entendait exécuter ce chez son père; et tandis que les autres enfants ce jouaient entre eux sans prendre garde à la inucc sique, ce petit garçon demeurait immobile et ce attentif.
ce J'ai entendu dire que Mozart avait été dans son
« enlance seiublableau fils du professeur Ricci, et a qu'il témoignail, comme ce dernier, un goût (( très-vil" pour la musique. Le père de Mozart « était très-bon musicien, et je tiens du frère de « l'illustre Wolfgang, mort à Milan, et qui par « parenthèse n'avait aucune disposition pour la « musique , que leur mère s'était passionnée pour ce cet art, et l'avait cultivé pendant les premières « années de son mariage, mais que depuis elle « l'avait abandonné et môme pris en grippe après « ses deux premières couches. Or, le frère de « Mozart était né sous cette dernière influence.
« La mère du petit Ricci est très-fière du ta- « lent de son mari : il est probable qu'elle l'en- « tend avec plaisir; on m'assure même que, « comme la mère de Mozart, elle s'en est occu- « pée beaucoup dans les commencements de sa « grossesse. Au reste, pendant toute cette période « intéressante, onpeut dire qu'elle a vécu dans un « véritable centre d'harmonie.
« Je dois vous dire qu'ici, quoique l'ouvrage « de M. de Frarière ne soit pas encore connu, '( chacun attribue la précoce intelligence musi-
""«' Haie du petit Luigi à la position exceptionnelle « où sa mère s'esf lrouvée pendant sa grossesse.»
Or Yoici ce qu'on lisait dans la. Gazette de Bologne en septembre 1861, juste deux ans après la communication qu'on vient de lire :
« Luigi Ricci, âgé de huit ans, fils du célèbi'e ,i<,<,, professeur de musique , , a dirigé le 15 août
1861 les chanteurs de la basilique de^^Sainti c(, Giusto de Tricste, où Ton exécutait une messe « de sa composition.
ce L'église était pleine de monde ! »
Un journal de Trieste, en rendant, compte de cette exécution, ajoute que œuvre magistrale du petit compositeur a 'produit la plus vive impression sur tous les assistants.
Le journal le Nord en date du 14 novembre 1859 contenait les lignes suivantes :
DKS IMPRKSSIONP ANTIÎR 1 lîUR ES. 7f,
c( La grande cantatrice (madame Borglii-Mamo) « a une fille de trois ou quatre ans qui annonce {( de bien vives dispositions pour la musique. « C'est miracle d'ouïr celte virtuose en herbe, qui « n'a jamais reçu une leçon, comme vous pensez, « chanter d'un bout à l'autre le rôle de Rosine « pour l'avoir entendu étudier à sa mère. Elle « reproduit, avec sa petite voix de cristal, tous « les traits, toutes les finesses, toutes les inten- « tions et toutes les broderies les plus délicates « de l'interprétation maternelle. Aucune nuance « du personnage n'échappe à cette Rosine mouche. « Elle a de quoi tenir, du reste : fille de la Borghi, « elle a pour marraine la Frezzolini.
« Elle s'appelle Erminia, comme la grande « artiste qui promène en ce moment aux Étatsce Unis les restes d'une voix qui tombe et d'une « ardeur qui ne s'éteindra qu'avec la vie.
« Rossini a entendu avec stupéfaction l'ena fantine héritière de ces deux beaux noms artis- « tiques: Erminia Borghi-Mamo! il a surtout (c recommandé, — conseil que la sollicitude ma- « ternelle rendait du reste superflu, de ne pas
(( hâter encore par des excitations prématurées jcc le développement déjà si formel de cette intel-
ligence. - - ;
« Rossini, le dieu de' la musique moderne, « laisse volontiers venir à lui les enfants qu'attire « la céleste mélodie.
,,.!«, Je pourrais citer le fils d'un gentilhommé « breton , d'un éminent officier général , qui « montre, dans un âge à peine plus avancé que « celui de la jeune enfant de madame Borghi, des « dispositions peut-être plus surprenantes encore, tt Ce petit prodige-ci n'est pas seulement un c( surprenant virtuose de naissance sur le piano ; « de plus, il compose, il écrit des sonates et des « symphonies sans qu'on lui ait jamais enseigné « une note. C'est absolument, sur un autre ter- « rain, la précocité de Biaise Pascal'.^' , .^<, Un beau jour, devant notre génie musical à « peine sorti du berceau, sa mère disait à l'auteur « de Guillaume Tell les stupéfiantes aptitudes (( de son fils, et demandait une direction au plus « illustre des maîtres modernes. Sans le pousser, (( répondit Rossini, puisqu'il ne va que trop vite
« de lui-même, peut-être serait-il bon de lui ce apprendre à écrire la musique, de manière à « ce qu'il puisse, par des saignées faites à sa «.^^p^.ïiGi quand lui-même sentira le désir d'é- « pancher le trop-plein des chants qui lui bour- « donnent dans la tête, soulager son besoin d'ex- « pansion musicale. En ce moment, la mélodie « est en lui, mais il est encore incapable d'écrire' (( la moindre sonate pour piano.
« L'enfant écoutait. Le lendemain matin, il se « leva de bonne heure et, quand la mère se «. réveilla, son fils, que l'arrêt du Maestro avait « piqué au jeu, remit à sa mère une belle sonate « tout écrite de sa main en deux heures.
« Je dois ici rendre hommage à un théoricien « hardi, M. de Frarière, qui ne craignit pas dans « une brochure publiée, il y a quatre ans, et qui « fit quelque sensation, d'aflirmer l'existence « d'un phénomène qu'il appelle Véducation « antérieure. Antérieure à quoi? à la naissance' « de l'enfant, s'il vous plaît. Suivant M. de « Frarière, la mère aurait le pouvoir de pré- « parer par sa vie, par son entourage, les ap-'^
« litudcs des êtres qu'elle porte dans son sein.
« Je ne donne ici que le premier mot du sys- « lème qui justement fit son apparition au mo- « ment où madame Borghi-Mamo, en pleine grosce sesse et même bien près du terme, chantait « trois fois par semaine Azucena du Trovatore.
« Elle chantait encore la veille même du jour « où l'on put faire imprimer que la mère et l'en- « faut se portaient bien.
« Alors, les plaisants de dire : Si l'éducation « antérieure est une vérité, et si M. de Frarière « est son prophète, quel musicien que ce petit « ou cette petite Mamo?
« Là-dessus on riait ; mais voilà que l'événe- « ment a donné singulièrement raison à M. de « Frarière, puisque cette enfant semble en effet « avoir reçu des leçons de musique antérieurece ment à sa naissance.
ce De même, pour l'autre prodige : son père est ce un amateur forcené de musique, et quand son ce grade et ses fonctions lui permettent par hasard ce de vivre at home, les trios, quatuor et quince telles font rage dans la maison. Justement, il
« fut plus sédentaire que jamais pendant la gros-
(( sesse de sa femme, dont la phase de gestation
« fut remplie par des concerts perpétuels. Et puis,
« après neuf mois de ce régime, la mère a mis au
c( monde un charmant argument en faveur de
« l'éducation antérieure.
(( Néwo (Henry de Pêne). »
En se laissant aller au plaisir de rire et de l'aire rire de l'idée d'une éducation commencée antérieurement à la naissance, M. Henry de Pêne n'a fait que suivre l'exemple des autres chroniqueurs qui, toujours à l'affût d'un sujet pouvant amuser le public, ne s'inquiètent nullenaent si par leurs plaisanteries ils ne nuisaient point au succès d'une œuvre utile.
M. Henry de Pêne a du moins fait preuve d'une véritable loyauté en écrivant l'article ci-dessus, qui est bien réellement la rétractation là plus formelle et la plus honorable de