LE VOEU DE LOUIS XIII
(Cathédrale de Montauban.)
portables de ce paysan du Danube, venu des bords du Tarn pour régenter l’oligarchie des arts?
D’autre part, les romantiques, qui, après avoir sournoisement profité de ses audaces, l’avaient accueilli au moment du triomphe inéluctable comme le chef rêvé, ne lui pardonnèrent pas son allure bourgeoise et rangée, son exclusivisme rageur, son défaut relatif d’imagination, son dédain de la couleur, et surtout son option trop marquée pour le parti abhorré des académiciens. Ingres, du haut de son œuvre impeccable comme sa vie privée, les méprisait tous et, emporté par sa verve méridionale au delà des bornes que son ingénue sincérité elle-même n’eût pas dû atteindre, il le laissa trop voir, s’exposant ainsi sans défense à toutes les haines de ce monde des arts, les plus furieuses qui soient peut-être, malgré le célèbre adage de Boerhaave sur les médecins.
Ingres finit par se rendre compte de tout cela et souffrit encore plus, peut-être, des revers de sa gloire que, mdis, de sa misère et de son obscurité. Mais il avait une foi entière en son étoile et, au lieu de désespérer ou de céder, il résolut d’élever le terrain de la lutte à un tel niveau que ses détracteurs désemparés renonçassent à l’y suivre, et, en un an seulement, il peignit Y Apothéose d’Homère, admirable profession de sa foi artistique qui désarma un instant presque tous les partis contraires. On constata, comme il était facile de le faire, certaines tares plus ou moins graves, un mépris un peu trop accusé peut-être de la perspective aérienne et le despotisme trop
draconien avec lequel la couleur était uniquement mise au service du dessin. Le grand public ne comprit rien, comme de raison, à une composition qui ne parlait ni à ses sens ni à son imagination, mais les artistes et les esprits cultivés — sauf, bien entendu, les critiques de ce bienheureux temps dont l’ignorance n’eut d’égale que la mauvaise foi — Ingres ne le sut que trop ! — furent contraints de rendre hommage à la mâle et puissante inspiration qui, prolongeant l’action de la culture hellénique à travers les âges, avait imaginé de grouper en deux glorieuses théories les homérides anciens et modernes autour de leur ancêtre divinisé, l’harmonieux aveugle de Mœonie, auquel ils viennent porter l’impérissable hommage de leurs œuvres, tandis qu’une messagère des dieux pose sur sa tête le laurier de l’immortalité, et qu’à ses pieds rêvent ses deux tilles épiques, Y Iliade et Y Odyssée.
Admirable conception qui n’a aucun précédent véritable dans l’histoire de l’art, car YÉcole d'Athènes de Raphaël, de laquelle on a prétendu la faire descendre, n’est que la résultante d’une idée courante dans la vieille scolastique, une seconde mouture de la Dispute du saint Sacrement . Ingres était alors à l’apogée de son talent ; sûr de ses forces prodigieuses, il allait droit au but à pas de géant; la somme de travail nécessaire pour mener à bien, dans le court délai d’une année, une composition de pareille importance, avec les études préparatoires qu’elle coûta, dépasse toute croyance, et jamais plus il ne devait retrouver cette décision et cette énergie ; le grand
APOTHÉOSE D HOMÈRE (Musée du Louvre.)
maître, arrivé à ce ; sommet, n’eut plus l’élan nécessaire pour bondir encore plus haut. Du moins il se maintint, et, alors que tous les autres déclinaient si rapidement, il sut rester, sauf de rares défaillances, tout entier jusqu’à la fin.
A peine Y Apothéose d'Homère était-elle terminée qu’il se remettait à l’ouvrage, se consacrant presque exclusivement au Martyre de saint Symphorien , sans négliger toutefois ses prestigieux dessins à la mine de plomb dont le recueil' s’enrichit alors des portraits de contemporains divers, artistes, érudits, académiciens amis, jeunes femmes, dont il est impossible de donner la liste ici. Entre temps, et comme repos, il peignait quelques répliques remaniées des petites compositions antérieures, telles que YÉpée de Henri IV, Raphaël et la Fornarina, etc. L’incubation de l’œuvre destinée à confondre tous les rivaux, à écraser toutes les protestations, dura jusqu’à 1833.
Ingres s’était désespérément attaché au Martyre de saint Symphorien, le repeignant plusieurs fois en entier, y accumulant tout ce qu’il avait de talent, de science et de passion, tout ce qui peut jaillir de l’alliance fiévreuse du style et de la volonté. Or, ce sont précisément ces lenteurs, ces indécisions, ces reprises constantes qui ont empêché cette œuvre d’être le chef-d’œuvre complet, incontesté, qu’on était en droit d’espérer. Le désir, le besoin même de produire ce chef-d’œuvre pour fermer la bouche aux détracteurs, semble avoir aggravé, en très notable proportion les conséquences de ce manque de
décision qui caractérise dès lors l’état d’esprit du peintre. Un redoutable écueil était, en outre, dans la donnée même du tableau, dans son caractère à la fois historique et religieux, mystique et archéologique. L’option s’imposait entre une restitution fidèle, scientifique du martyre d’Àutun et la glorification mystique de l’héroïsme chrétien du jeune Symphorianus. Ingres s’obstina à concilier et à fondre ensemble les deux données, et fut ainsi condamné à des partis pris violents et puérils à la fois, au manque de naturel et de simplicité qui déparent si notoirement cette admirable page et y font se rencontrer des enfantillages dignes d’Ary Scheffer et des éclats de génie dignes de Michel-Ange, dont Ingres, en son langage imagé, ne craignait pas de dire qu’il avait mangé. Le style ne s’est jamais élevé plus haut que dans cette toile, qui vivra éternellement malgré tout, ne fut-ce que par l’incomparable figure du martyr qui en occupe le centre et où l’on s’est enfin décidé à voir la plus belle conception de l’héroïsme chrétien que jamais artiste ait réalisée.
Tel quel, le Martyre de saint Symphorien était peu fait pour conquérir les suffrages de la foule. Les artistes euxmêmes ne le comprirent guère, sauf Decamps et Ary Scheffer. Les adversaires de tous les partis en profitèrent pour tomber sur l’ennemi commun, que ses partisans euxmêmes n’osaient guère soutenir, et l’accueil fut, en somme, si désastreux qu’Ingres put croire, avec quelque apparence de raison, la place intenable pour lui à Paris.
Cliché Neurdeiu.