PORTRAIT DE BERTIN
(Musée du Louvre.)
C’était encore une exagération, une dangereuse erreur, car elle acheva d’aigrir son caractère impressionnable et le rejeta dans les bras de la vieille tradition despotique et mesquine, dont il avait cependant si cruellement souffert lui-même.
Seulement, comme les académiciens avaient crié haro! avec non moins d’ardeur que les dissidents, il les engloba, eux aussi, dans son hautain et légitime mépris, se jurant à lui-même — et l’on sait s’il tint sa parole ! — de créer son école particulière basée sur le culte de Raphaël vu à travers son interprétation personnelle.
Au point de vue des intérêts supérieurs de l’école française, cette résolution pouvait être fort grave ; mais, l'autoritarisme étant le péché mignon de tous les maîtres, et les médiocrités pliant seules aveuglément, tandis que les personnalités véritables savent se réserver en dépit de tout — Chassériau est là pour le prou ver, — il n’y a plus à faire de cette détermination un grief aussi sérieux que ses contemporains le firent à l’artiste. Les conséquences de sa folle détermination retombèrent sur lui-même exclusivement ou, du moins, sur son œuvre qui, depuis ce moment, se ressent de l’abandon des principes qui l’avaient vivifiée jusque-là; ce n’est pas l’Ingres d’avant le Saint Symphorien qui eût peint des œuvres comme la Naissance des Muses et le Jésus parmi les docteurs!
Lourdement tombé de son rêve et profondément blessé dans sa dignité, Ingres fit le serment de ne plus exposer aux Salons annuels et résolut même de fuir pour toujours sa patrie. Le serment fut tenu; quant à la résolution, un moyen terme intervint : Ingres demanda et obtint d’être envoyé à Rome en qualité de directeur de l’Académie de France. C’est la cinquième période qui commence, intermédiaire entre la lutte, calmée par l’éloignement, et le triomphe définitif. Ingres partit vers la fin de 1834 pour Rome, où il allait remplacer Horace Vernet, qui, en ces temps lointains, était certainement plus goûté que lui. Il y retrouva une partie de ses élèves et se voua à eux avec son exaltation coutumière. Dès son retour à Paris, il avait dû ouvrir un atelier dont l’histoire n’est pas à négliger dans celle de la peinture française. Amaury DuvaJ, qui en fut le premier élève, en a été l’agréable chroniqueur ; un jeune peintre, M. Maurice Denis, en a tout récemment souligné l’importance et dégagé l’esprit, peut-être en donnant trop de place aux peintures religieuses de quelquesuns des élèves du maître, mais en ne dépassant certainement pas la mesure pour ce qui est de disciples tels que les Flandrin, Amaury Duval, Chenavard, et surtout Mottez et Théodore Chassériau. Pendant le directorat deM. Ingres, de 1834 à 1841, la villa Médicis abrita tour à tour Signol, Schopin, Hippolyte Flandrin, Papety, Brisset,
Pils, Hébert, parmi les peintres ; Jouffrov, Simart, Ottin, Bonnassieu , parmi les sculpteurs; Baltard , Famin, Lefuel, Ballu, parmi les architectes, et, parmi les compositeurs de musique : Berlioz, Ambroise Thomas, Gounod, etc. Tous plus ou moins s’attachèrent sincèrement au maître et subirent son influence; mais, comme il arrive toujours, la doctrine ainsi transmise se corrompit ; le père du réalisme vit ses disciples exclusivement voués à un certain idéalisme pédant, distingué, exsangue, qui faisait dire judicieusement à Charles Baudelaire : « Ce n’est pourtant pas ainsi, il faut le répéter sans cesse, que M. Ingres comprend les choses, le grand maître ! » Mais par quelle aberration étrange s’obstine-t-on à faire le maître responsable des élèves et à exiger qu’une école ne fournisse que des hommes de génie, comme si les Michel- Ange n’enfantaient pas toujours les Bernin !
Installé dans la splendide villa du Pincio, où il avait passé jadis de si heureuses années, et dominant précisément cette via Grcgoriana, où il avait produit ses œuvres les plus vivantes et les plus opposées à la manière académique, le maître ne se souvint plus des exemples de salutaire indépendance qu’il avait donnés en ces temps lointains, et ne songea plus qu’à façonner les pensionnaires pour en faire les propagateurs exclusifs de sa doctrine. Aussi sa production en fut-elle notablement ralentie : en ses six années, il peignit seulement la Stratonice , qui lui avait été commandée par le duc d’Orléans (1840) ; la Vierge à r hostie, terminée la meme année pour l’empereur de
Russie ; Y Odalisque à r esclave , dite Y Odalisque Marcotte (1839), du nom de l’ami à qui elle était destinée ; enfin, le a tableau-portrait » de Chérubini, commencé en 1839 et terminé seulement à Paris , en 1842 .Ingres est encore tout entier dans ces œuvres ; la plus remarquée et la plus célèbre est la Stratonice , dont il avait conçu la pensée au début de sa carrière artistique, mais qu’il avait laissée de côté pour n’ètre pas accusé de marcher sur les brisées de son maître David, devenu son ennemi.
George Sand, qui tenait la plume pour Eugène Delacroix, après avoir dit de la Stratonice d’Ingres que c’était « un tableau charmant d’une niaiserie bizarre», critiqua, avec une vivacité et une propriété des termes qui décelait son inspirateur, le froid papillotage de tons discordants, le dévergondage de teintes locales crues et acides qui proviennent de l’infinie profusion des détails. Cette faute ne revient pas uniquement au signataire du tableau ; elle doit être surtout imputée à la pédanterie de certains spécialistes. On sait avec quelle maîtrise Ingres mettait en œuvre la couleur locale dont il est le créateur incontestable. Dans le Virgile , par exemple, l’antiquaire le plus scrupuleux ne saurait trouver où reprendre, et cependant les accessoires ne tiennent pas trop de place ; ils se subordonnent aux figures pour préciser de leurs sobres indications le temps et le lieu. Livré à lui-même, Ingres n’eût pas autrement compris le sujet de la Stratonice ; mais il fallait compter sur les progrès accomplis par l’archéologie scientifique, particulièrement représentée, en la circons-
tance, par l’architecte Ilittorf qui, trop [Rein de ses théories excessives sur la polychromie monumentale des Anciens, les imposa si complètement qu’il fut chargé de peindre le fond du tableau. De là cette débauche de mosaïques, de bronzes et de marbres de couleur contre laquelle on protesta. De là, encore, des anachronismes étranges et dont l’artiste, livré à lui-même, ne se fût pas rendu coupable, par exemple la rencontre, sur les murs du palais d’Àntioehus, de fresques pompéiennes bien connues, avec des motifs empruntés à des vases grecs plus vieux de quatre cents ans ; pis encore, de là est sorti cet abus du bibelot archéologique, cette pédanterie satisfaite à peu de frais dont la peinture française a tant pâti depuis. Ingres disait d’ailleurs de la Stratonice et de la Petite Odalisque, auxquelles il travaillait simultanément : « Ces petits ouvrages, je ne les termine que par respect humain et pour tenir mes engagements. Cependant, ce sont des nains dont il faut faire des géants. J’y use toute ma patience... » Et les géants furent ! Stratonice n’est-elle pas une de ces figures qui, à peine créées, prennent rang dans l’immortelle phalange des types privilégiés que l’art ou la poésie évoquent du réel pour les transporter dans l’idéal? Les mêmes critiques pe uvent être adressées à Y Odalisque à P esclave, oi\ se retrouvent les marqueteries de couleurs et la profusion de détails si chère à Hittorf, mais celle-là aussi « est un géant » et dépasse de beaucoup la portée ordinaire des peintures de genre et des études de nu. Maître alors de tous les secrets du corps humain, possédant, à
l’égal des plus grands, le secret de réaliser plastiquement les rêves colossaux dont il était hanté, Ingres dessina supérieurement, quoique à peu près sans modèle, cette belle Gircassienne, tordue et convulsée d’ennui sur les riches tapis du harem, et symbolisa dans son corps admirable on ne sait quelle dangereuse volupté, quelle mélancolie perverse, quelle floraison décevante et capiteuse dont, seules, certaines poésies de Baudelaire peuvent faire sentir la profondeur infinie.
Longtemps on s’est moqué des prétentions d’Ingres comme musicien et, plus d’une fois, il avait dû prêter le flanc à la raillerie pour l’étalage d’une vanité naïve et d’un enthousiasme excessif, comme tous ses enthousiasmes. En réalité, il ne voulut jamais être qu’un simple musicien amateur ; jamais, quoi qu'on en ait pu dire, le violon ne le disputa chez lui au pinceau, mais resta toujours le plus aimé de ses consolateurs. Ingres jouait assez bien d’ailleurs de cet instrument pour pouvoir, sans trop de désavantage, accompagner Mendelssohn et sa sœur, à la villa Médicis, en de charmantes fêtes musicales, dont quelques lettres de Fanny Mendelssohn nous ont conservé l’agréable souvenir. L’amour de la musique, après l’avoir consolé de beaucoup de peines, lui fournit l’occasion d’un chefd’œuvre, le portrait de Chérubini. Ingres avait peint ce portrait à Paris, mais la tête y était seule ; à Rome, il médita de le compléter et d’y ajouter la figure d’une Muse posant une couronne de laurier sur le front du compositeur. Les études en furent activement poussées à la villa
psi
Cliché Neurdein.