LA BAIGNEUSE
(Musée du Louvre.)
the ancients. Le pastiche est poussé si loin que toutes les têtes sont placées de profil, que le sein de Vénus est pointu comme celui des femmes représentées sur les plus anciens vases à peintures noires; enfin les détails du char et la crinière des chevaux sont couverts d’applications d’or en feuille, à l’exemple des grands vases à peintures polychromes de l’école de Xénophantos. 11 semble, d’autre part, que le jeune révolutionnaire se soit déjà tourné, pour leur demander des conseils, vers les peintres antérieurs à la Renaissance classique; les applications métalliques sont communes à ceux-ci et aux céramoplastes grecs ; mais ce qui est indiscutablement inspiré des Primitifs flamands ou des quatrocentistes italiens, c’est le paysage dans lequel se déroule la scène, paysage avec des lointains vus de très haut et remplis de détails dont Eugène Delacroix se souviendra quand il peindra Y Entrée des croisés à Constantinople.
Gomme contraste à cette intéressante peinture, il faut noter l’allégorie intitulée Napoléon passant le pont de Kehl{ 1805), passagère erreur d’un maître peu fait pour marcher sur les traces de Gros, dont il était le voisin d’atelier au couvent des Capucines. On a reproché à Ingres d’avoir emprunté la figure de la Victoire qui traverse la composition à un dessin de David ; ce qui est plus certain, c’est que Bergeret se l’appropria complètement pour ses dessins à la manière étrusque sur la campagne de 1807. Notons, en passant, ce voisinage d’Ingres et de Gros, en nous rappelant ce que Delécluse a dit de l’atelier de ce
dernier, empli du bric-à-brac héroïque et oriental, armes damasquinées, tapis persans, étoffes d’or et de soie, pipes et narguilés qui avaient servi pour peindre les accessoires des grandes toiles épiques consacrées aux gloires de la campagne d’Egypte, Les objets orientaux apparurent en grand nombre à cette époque dans les milieux parisiens qui étaient en rapport avec les compagnons de Bonaparte et de Kléber. Ce fut très probablement alors qu’Ingres exécuta d’après nature les études de tapis, de mosaïques, d’étoffes et d’orfèvreries — elles existent encore au musée de Montauban — dont il se servit plus tard pour ses Odalisques. L’exotisme, en ces premières années du xixe siècle, commençait la conquête des ateliers de peintres. Le glacial Girodet ne collectionnait-il pas dès lors, avec l’approbation de Landon, ces porcelaines et ces laques de Chine que Victor Hugo devait retrouver plus tard dans le mobilier de Charles X? L’impersonnalité du talent a été reprochée à Ingres en cette période de débuts, et ce reproche prouve seulement l’ignorance de ceux qui l’ont émis. On n’est pas impersonnel, en effet, dès que l’on cherche à secouer le joug de l’école, alors même qu’en cette tentative d’émancipation on se met momentanément à la remorque de quelqu’un. Quel artiste, en ces premières années du siècle, peut-on citer qui ait eu la science, le goût et le jugement nécessaires pour rompre aussi radicalement avec les traditions des marbres romains et des peintures de l’école de Bologne qui, pour Louis David, furent les normes infranchissables
du beau ? Dans les portraits peints durant ces six années, il est plus facile, pour ceux qui bornent leur critique myope au travail matériel du pinceau, de constater la marche progressive de l’artiste vers l’émancipation com plète et, enfin, l’éclat imprévu et déroutant de sa puissante personnalité. D’abord quelques toiles sentant fortement l’ancien régime : Ingres 'père , Belvaize de Montauban , puis une œuvre étrange, sœur du portrait de Madame Récamier qui est plus d’Ingres que de David, l’esquisse du portrait de M. Gilibert ; enfin une série d’effigies où la maîtrise s’affirme brutalement : celui de l’artiste lui-même à vingtdeux ans, ceux des membres de la famille Rivière, de M. Bochet, de la Belle Zélie, de M. Vialettes de Mortarieu, du sculpteur Bartolini. M. Delabordc a eu raison de dire qu’en ces œuvres de début Ingres montre aussi audacieusement et aussi magistralement qu’à la tin de sa carrière toutes les puissantes qualités de réalisme qui sont le fond même de son talent. Dès cette époque, du reste, il se montre, sans que nous puissions lui connaître une période de préparation, le maître unique, le maître incontestable des petits portraits à la mine de plomb qui le mettent de niveau avec les plus grands maîtres de l’art. A ce point de vue, le dessin de la Famille Forestier , qui est au musée du Louvre, n’a jamais été dépassé, même par Ingres luimême. Ce serait d’ailleurs le cas de dire qu’en ce portrait de famille le cœur guidait le crayon. Le jeune artiste, chaleureusement accueilli par ces braves gens, songeait à devenir un des leurs. Un petit roman d’amour se trouve
ici dans la biographie de Dominique Ingres qui fut sur le point d’épouser Mlle Forestier, la jolie musicienne qui occupe le centre de la composition. M. Henry Lapauze a pu réunir à ce sujet les documents les plus complets et les plus caractéristiques, qui formeront un des chapitres les plus neufs du livre qu’il prépare sur le vieux maître. Pourquoi celui-ci bouda-t-il son bonheur? Par dévoûment à son art. La famille de la jeune fille, la jeune fille surtout, voulaient le mariage; Ingres remettait jusqu’à son retour d’Italie, où il resta dix-huit années....
Pour être complet, il faudrait énumérer ici les principaux dessins exécutés à cette époque et qui sont au musée de Montauban. C’est seulement en les voyant qu’on peut se rendre compte de l’importance exceptionnelle de cette époque préparatoire dans la destinée du peintre. Tout ce qu’il a créé, tout ce qu’il a pensé est en germe dans ces dessins prodigieux, devant lesquels tant d’hommes, même tant d’écrivains d'art, passent indifférents faute d’initiation. Mais un tel sujet est un monde dont il faut se borner à signaler l’existence.
La période des dix-huit années passées en Italie est si importante dans l’évolution artistique du maître qu’il l’avait subdivisée lui-même en période romaine et période florentine, sentant bien que chacune correspondait à une phase bien définie de son œuvre.
En entrant à la villa Médicis, vers la fin de 1806, le mauvais charme qui pesait sur lui semblait s’être rompu. L’espèce de défaveur qui le laissait en proie à la misère, au couvent des Capucines, faisait place aux bienveillantes attentions des autorités françaises. De grandes commandes officielles lui permirent d’aborder, enfin, cette peinture d’histoire qui était son rêve souverain. Son talent trouvait des appréciateurs ; un fanatique de Virgile, le général Miollis, M. de Norvins, M. Marcotte, des dames comme Mme de Lavalette, Mme Forgeot,Mmc Devauçay, lui commandaient des portraits et des tableaux. Un compatriote, enfin, puissant et illustre entre tous ces Français d’Italie, Joachim Murat, alors roi de Naples, s’intéressa tout particulièrement à ce jeune peintre, né en Quercy comme luimême, lui commanda la Dormeuse de Naples et la Grande Odalisque , et le fit venir à sa cour pour peindre les portraits des membres de sa famille. Ingres commença par celui de Caroline Murat ; mais les événements de 1814 vinrent bouleverser tous les projets, et la faveur de l’héroïque supplicié du Pizzo eût pu lui nuire auprès des représentants à la cour romaine du nouveau gouvernement français. Il n’en fut rien toutefois, on ferma les yeux sur les accointances libérales de l’artiste, mais les hommes de la Restauration furent loin de montrer à l’artiste montalbanais autant de sympathie que ceux de l’Empire. La période des vaches grasses était passée, celle des vaches maigres allait commencer pour durer bien longtemps. La nouvelle société se voila pieusement la face devant les
splendides nudités féminines qu’Ingres avait osé délivrer du manteau pudibond auquel aucun peintre n’avait touché depuis les grands Vénitiens; elle fit détruire la Dormeuse de Naples avec le portrait de Caroline Murat, et elle découragea si profondément l’artiste que sa Source , sa Vénus , son Bain turc restèrent à l’état d’ébauches oubliées au fond de son atelier jusqu’à la fin du régime déprimant que l’étranger vainqueur venait d’imposer à ia France. Les commandes officielles faites par Murat furent refusées; toutefois on eut la pudeur de les remplacer par d’autres commandes mieux en rapport avec les idées du jour, mais, par cela même, peu faites pour un maître qui ne fut jamais rien moins qu’un peintre religieux et resta jusqu’à la fin un païen impénitent, un irréductible adorateur de la beauté. Pendant cinq années, Ingres lutta encore avec assez de succès contre sa vieille ennemie, la pauvreté, peignant quelques tableaux de genre historique, la Chapelle Siætine , le Duc d'Albe à Sainte-Gudule , la Mort de Léonard de Vinci , V Arétin chez le Tintoret , l 'Epée de Henri IV , Henri IV jouant avec ses enfants , Philippe V et le maréchal de Ber wick , etc., quelques portraits, tels que ceux de Mgr de Pressigny, ambassadeur de France à Rome, Cortot, Maltedo, etc., sans compter d’innombrables portraits à la mine de plomb. Et pourtant les ressources diminuaient à ce point qu’il se trouva contraint, pour subsister, de s’entendre avec un garçon d’hôtel qui se chargeait de lui amener les étrangers désireux de faire faire leur portrait au crayon... Cette ressource elle-même vint à manquer;