‹ Ingres d'après une correspondance inéditeChapitre 20 sur 40 · Petits mannequins et poupées à ressort · texte numérisé non relu

Petits mannequins et poupées à ressort

rj. — Avant de nettoyer un vieux tableau et un jeune aussi, il faut passer un peu d'esprit de vin et l'ôter de

suite ; puis avoir du papier non collé, l'appliquer dessus avec de la colle de farine claire, attendre qu'il soit sec et l'enlever : il emporte ainsi beaucoup de crasse. 8. — Couleurs bien broyées.

Les qualités essentielles de la couleur résident dans l'ensemble des masses, ou noirs, du tableau et, de plus, dans le brillant et la distinction particulière des couleurs des objets. Par exemple, voir briller un beau linge blancsur un corps brun olivâtre et distinguer surtout une couleur blonde à côté de la brune et des figures colorées par leurs teintes locales. Cette réflexion m'a été inspirée par le hasard, qui m'en a fait voir des preuves sur mon Œdipe. Une draperie blanche paraissait sur la cuisse vue dans le miroir, et si éclatante, et si belle, à côté de cette belle couleur de chair chaude et dorée.

Pour peindre à la Vénitienne, l'épreuve m'en fut donnée par une esquisse de M. Lewis, peintre anglais. Cette esquisse était faite d'après le beau Titien de notre Musée, Jésus porté au tombeau. Ce peintre, pour arriver à imiter ce maître, a peint sur une toile sans autre impression qu'une légère teinte de colle, comme il paraît que tous les peintres vénitiens en ont usé, et le plus souvent sur du coutil. Il a reconnu avec vérité que, pour obtenir du transparent cette belle chaleur de teinte, il fallait tout glacer, et par conséquent peindre tous les dessous en gris plus ou moins colorés, espèce de monochrome :

i° Les chairs vierges en gris violet très léger ;

'2° Les chairs brunes en plus fort ;

3° Les cheveux de même ;

4° Les draperies vertes, jaunes ;

5° Les fleurs blanches f mais avec un sentiment de

6° Les rouges idem ; \ leur propre couleur ;

7° Les ciels, idem ;

8° Il faut en général peindre dur, heurté et franchement:

9° On peut ébaucher très légèrement, toujours dans cette même pratique, mais, à la seconde fois, il faut heurter et beaucoup empâter ;

io° Il faut que le tableau aye (sic) en général un sentiment de couleur ;

ii° Il faut le laisser sécher, au moins un grand mois, avant de le reprendre en définitif et tout en glacé, excepté le linge blanc.

Il est beau de noircir les paupières : voyez le Jules II de Raphaël. Il est beau de calamariser les yeux des femmes. Observation sur la nature.

Faire une petite chambre à la Poussin, indispensable pour les effets.

Pour arriver à la belle forme, il faut modeler rond et sans détails intérieurs.

Toutes les fois que j'ai été me rassasier la vue par les compositions des vases étrusques, j'en suis sorti plus que jamais persuadé que c'est d'après ces exemples du beau qu'il faut qu'un artiste travaille et imite, lorsqu'il peut, les Grecs ; qu'il ne peut faire des Grecs qu'en les imitant et les suivant pas à pas ; et, plus que cela, qu'il peut, sans être un froid plagiaire, en prendre des compositions entières et les traduire sur une toile. Il y aurait encore du génie à savoir ainsi les recréer par la perfection des couleurs et cet achevé de la Nature, déjà si bien exprimé en ces simples traits.

Raphaël a peint les hommes bons et purs. Tous ses personnages ont l'air d'honnêtes gens, parce qu'ils sont beaux.

Je fus voir avec Paulin le Stanzede Raphaël. Jamais je ne les vis si belles et j'y remarquai encore plus que jamais combien cet homme divin l'emporte sur les autres hommes. Je fus plus convaincu encore qu'il travaillait de génie, qu'il possédait toute la Nature dans sa tête ou

plutôt dans son cœur, et que. lorsqu'on en est là, on est comme un second créateur. Sa Dispute et surtout sa Messe de Bolsène m'y ont paru des chefs-d'œuvre. Dans cette dernière, quels beaux portraits î Et, dans l'autre, quelle belle et noble symétrie ! Symétrie qu'il a employée presque toujours dans ses belles compositions et qui leur donne un air si grand et si majestueux. Dans YHéliodore. il a mis, selon sa coutume, et c'est beau, des groupes principaux sur les côtés, et il a laissé un vide, au milieu. De même à YEeole d'Athènes. Ses plis ont l'air de faire place à d'autres, tant ils imitent leur matière et leur mouvement naturel. Il faudrait un livre, pour s'étendre sur ces belles qualités et inventions : mais je dirai que le Vatican vaut bien plus, à lui seul, que tous les musées de l'Europe réunis ensemble. Ce Vatican est tellement varié de genres qu'il paraît avoir touché à toutes les cordes de la nature et jusqu'à tous les genres d'effet. Son Saint Pierre est accompli de beauté. Et tout cela est peint et construit d'après des dessins ! Adonc, continuons et tâchons, s'il est possible, d'imiter Raphaël et de le deviner, moi, assez malheureux pour regretter toute ma vie de n'être pas né dans son siècle et de n'avoir pas été un de ses élèves.

Ne pouvant peindre à la fresque, il faut exécuter tous mes grands tableaux à la détrempe. Et puis, du vernis à l'huile.

On ne peut bien imiter le beau procédé de la couleur des anciens peintres, surtout des Vénitiens, qu'en ayant des glacis ; car il taut surtout que la belle peinture soit transparente. Beaucoup de draperies, peintes blanches et glacées en couleurs. Je crois que le Titien, Andréa del Sarto et Fra Bartolomeo di San Marco ont presque toujours employé ce moyen ; témoins, la belle Descente de Croix de l'un, gravée par Bartolini, et la belle Sagra Famiglia de l'autre.

Pour les portraits, beaucoup de fond au-dessus des têtes ; un côté clair et l'autre sombre. Il faut avoir la petite Uranie en statue et les petites Cérès.

On dit que Raphaël dessinait ses draperies d'après les élèves qui travaillaient avec lui, parce qu'ils savaient mieux que d'autres personnes s'accommoder d'une manière qui fit paraître les plis plus beaux. Voilà ce qu'il m<» faut suivre, à la lettre. Je bannis les mannequins, excepté pour les portraits, et seulement pour les a flûtiaux de femmes, qui demandent un fini détaillé.

Les peintres marquent beaucoup d'orgueil lorsqu'ils emploient inconsidérément trop de blanc dans leurs tableaux. Il faut plutôt l'amoindrir et l'éteindre, pour le réserver dans les occasions des éclats de lumière qui font l'effet et qui donnent le jour au tableau. Le Titien disait qu'il serait à souhaiter que le blanc fût aussi cher que l'outre-mer ; et encore Zeuxis, qui était le Titien des anciens peintres, reprenait souvent ceux qui ignoraient combien cet excès était préjudiciable à l'effet de leurs tableaux .

Nicolas Poussin avait appris à Guaspre à voir la Nature grande dans le paysage, et il le dirigeait encore dans les figures ; aussi les ouvrages de ce peintre expriment-ils assez d'élégance et d'érudition. Il peignait avec une grande facilité et pouvait faire un tableau dans un jour. Il a fait plusieurs tableaux à la colle ou tempera qui paraissaient, par leurs clarté et faiblesse de ton, être des préparations sur lesquelles il revenait avec de riches glacis à l'huile. J'ai cru voir chez plusieurs anciens peintres, surtout chez les coloristes, cette méthode de préparer les tableaux avec des couleurs à la colle et de les terminer ensuite à l'huile.

Depuis deux siècles, notre théâtre n'a plus de rival et, quoi que disent les Romantiques d'outre-mer, il faut bien qu'on finisse par convenir que la scène sur laquelle on représente les chefs-d'œuvre de Corneille, de Molière, de Racine et de tant d'autres, est préférable à celles où se jouent les monstruosités de Shakspeare et d'Otway, les romans dialogues de Schiller et les rapsodies de Kotzebue. C'est une partie de notre gloire nationale.

A l'extrémité d'un des faubourgs de Vienne, on traverse, près de la barrière de Mariahilfif, une petite rue pavée et où l'on passe si peu qu'elle est couverte d'herbe. Vers le milieu de cette rue, s'élève une humble et petite maison, qu'habite le père de la musique, le plus grand génie de son siècle, — le dix-huitième, qui fut l'âge d'or de cet art divin. On frappe ; une bonne petite vieille, une ancienne gouvernante, vous ouvre d'un air riant. Vous montez un petit escalier de bois et vous trouvez, au milieu de la seconde chambre d'un appartement très simple, un vieillard tranquille, assis devant un bureau, absorbé dans la triste pensée que sa vie est tellement nulle en tout le reste qu'il a besoin de visites pour se rappeler ce qu'il a été autrefois. Lorsqu'il voit entrer quelqu'un, un doux sourire paraît sur ses lèvres ; ses yeux se mouillent, son visage se ranime ; il reconnaît son hôte et lui parle de ses premières années. Vous croyez que l'artiste existe encore, mais bientôt il retombe dans son état de léthargie et de tristesse.

François-Joseph Haydn naquit le dernier jour de mars 1732, à Rohrau, bourg situé à quelques lieues de Vienne. Son père était charron et sa mère, avant de se marier, avait été cuisinière au château du comte de Harrach, seigneur du village. Le père de Haydn réunissait à son métier la charge de sacristain de la paroisse. Il avait une belle voix de ténor, aimait son orgue et la musique, quelle qu'elle fût. Dans ses voyages, il avait

appris à jouer un peu de la harpe. Les jours de fête, après l'office, il prenait sa harpe et sa femme chantait. La naissance de Joseph ne changea pas les habitudes de ce ménage paisible. Le petit concert de famide revenait tous les huit jours, et Tentant, debout devant ses parents, avec deux petits morceaux de bois dans les mains, dont l'un servait de violon et l'autre d'archet, accompagnait constamment la voix de sa mère. Haydn, chargé d'ans et de gloire, se rappelait encore les airs simples qu'elle chantait, tant ces premières impressions avaient touché cette àme, toute musicale.

Un cousin du charron, nommé Franck, maître d'école à Haimbourg ('?). vint à Rhorau un dimanche et assista à ce trio, Il remarqua que l'enfant, à peine âgé de six ans, battait la mesure avec une exactitude et une sûreté étonnantes. Ce Franck savait fort bien la musique ; il offrit à ses parents de prendre le petit Joseph chez lui et de la lui enseigner. Ceux-ci reçurent la proposition avec joie, dans l'espérance de réussir plus facilement à faire entrer Joseph dans les ordres sr crés sïl savait la musique.

Il partit pour Haimbourg. Il y avait à peine séjourné quelques semaines qu'il découvrit, chez son cousin, deux tympanons, sorte de tambours. A force dessais et de patience, il réussit à former sur cet instrument, qui n'a que deux tons, une espèce de chant qui attirait l'attention de tous ceux qui venaient chez le maître d'école.

La nature avait doué Haydn d'une voix sonore et délicate. Franck, donnant à son jeune cousin, d'ailleurs, plus de taloches (selon que le racontait Haydn) que de bons morceaux, mit le jeune tympaniste en état non seulement de jouer du violon et d'autres instruments, mais encore de comprendre le latin et de chanter au lutrin de la paroisse, de manière à se faire une réputation dans tout le canton.

Le hasard conduisit, chez Franck, Reûter, maître de chapelle de Saint-Étienne, cathédrale de Vienne : il

cherchait des voix pour recruter des enfants de chœur. Le maître d'école lui proposa bien vite son petit parent. Haydn vint ; Reûter lui donna un canon à chanter à première vue. La précision, la pureté des sons, le brio avec lequel l'enfant chanta, le frappèrent ; il fut enchanté de la beauté de la voix: il remarqua seulement qu'Haydn ne trillait pas et lui en demanda la cause en riant. Celui-ci répondit avec vivacité:

— Comment voulez-vous que je sache triller, si mon cousin même l'ignore !

— Viens ici, je vais te l'apprendre î lui dit Reûter, enchanté du succès de son élève.

La leçon faite, l'enfant trille sur-le-champ, et bien. Heiiter, enchanté, prend une assiette de belles cerises que Franck avait fait apporter pour son illustre confrère, et les verse toutes dans la poche de l'enfant. Haydn a souvent rappelé ce trait ; et il ajoutait, en riant, que, toutes les fois qu'il lui arrivait de triller. il croyait voir encore ces superbes cerises.

Reûter ne retourna pas seul à Vienne ; il amenait avec lui Haydn, qui avait huit ans environ.

Dans sa petite fortune, on ne trouve aucun avancement non mérité, aucun effet de la protection de quelque homme heureux et riche. A dater de .cette époque, Haydn a dit n'avoir pas passé un jour sans travailler seize heures, et quelquefois dix-huit. Il fut toujours son propre maître, encore qu à Saint-Etienne, le travail obligé des enfants de chœur ne fût que de deux heures. Dès l'âge le plus tendre, la musique lui avait fait le plaisir le plus vif. Entendre jouer d'un instrument était plus agréable, pour lui, que de jouer avec ses camarades. Quand, badinant avec eux, dans la pièce voisine de Saint-Etienne il entendait l'orgue, il les quittait bien vite et entrait dans l'église.

Moins précoce que Mozart, qui, à treize ans, composa un opéra applaudi, Haydn, à cet âge, fit une messe dont Reûter se moqua avec raison. Cet arrêt étonna le jeune

compositeur ; mais, déjà plein de raison, il comprit sa justice ; il sentit qu'il fallait apprendre le contrepoint. Mais de qui ? Reuter ne l'enseignait point aux enfants de chœur et n'en donna jamais que deux leçons à Haydn. Mozart trouva un excellent maître dans son père, violoniste estimé. Il en fut autrement du pauvre Haydn, enfant de chœur abandonné dans Vienne, qui ne pouvait avoir de leçons qu'en les payant et qui n'avait pas un sou. Son père, malgré ses deux métiers, était si pauvre que, Joseph ayant été volé de ses habits et ayant mandé ce malheur à sa famille, son père, faisant un effort, lui envoya six florins pour remonter sa garde-robe. Enfin, aucun des maîtres de Vienne ne voulut donner des leçons gratis à un petit enfant de chœur sans protection.

Ce qui suit est un fragment de lettre, collé en face du fol. 73 (verso, sur le cartonnage du registre. Il n'en reste qu'une page, coupée même au bas sur une ligne, et un fragment de l'autre page dont il reste seulement le mot Institut).

« Beethoven se promenait souvent seul aux environs de Vienne, pour se livrer à ses inspirations. Il était presque sourd. Un jour, il s'était agenouillé sur un chemin pour écrire ce qu'il Venait de composer. Un convoi survient, suivi d'un nombreux cortège ; Beethoven reste immobile. La préoccupation de son génie, non moins que sa surdité, le rendent étranger à tout ce qui se passe autour de lui. Mais on l'avait reconnu. Le cortège et le convoi s'arrêtent : « Attendons qu'il ait fini », s'était-on dit unanimement. Et on attendit, en effet, que Beethoven se fut relevé. Quel bel hommage rendu à ce grand homme i C'est que le génie en travail est en communication avec- Dieu même. Voilà ce qu'on sent à Vienne, chez un peuple éminemment religieux et sensible ; et voilà pourquoi ce peuple a pu, sans impiété, faire incliner un mort devant un vivant.

» J'avais promis, Monsieur, de vous transmettre... (Bas de page coupé) (Verso) avant de le rendre, j'avais note ce trait touchant.

» Adieu, Monsieur ; offrez, je vous prie, mes bien respectueux hommages à Mme Ingres. Et au plaisir de nous revoir bientôt ensemble, sur ces routes où Beethoven sait si puissamment émouvoir nos âmes. »

« Les Français ont nat irellement la mauvaise coutume de n'estimer pas assez les hommes savants qui naissent parmi eux et d'estimer trop ce qui vient des pays étrangers. Plusieurs croient qu'ils ne paraîtraient pas habiles connaisseurs, s'ils ne trouvaient à redire à ce que l'on fait ici ; et, pour donner des marques qu'ils ont beaucoup de discernement et de connaissance des bonnes choses, ils sacrifient volontiers l'honneur de leur pays pour priser davantage les ouvrages de leurs voisins. »

Ainsi disait Félibien à l'occasion de la préférence que l'on avait donnée au Bernin sur les architectes français. N'avait on pas fait venir le « chevalier» à Paris, pour qu'il y exécutât la colonnade du Louvre ? Tous savent que, quoiqu'il fût un homme de génie, il trouva à qui parler, et il eut la modestie de se retirer. Celui qui le remplace aujourd'hui se nomme Canova; c'est le meilleur de l'Italie, mais il n'a du Bernin que son mauvais goût d'une autre sorte. Il ne s'en est pas tiré avec autant de modestie et de bonne foi, ces deux qualités qui parachèvent le grand homme.

Félibien continue en disant que, par toutes les grandes choses que fait le roi, aidé de son illustre ministre, nous espérons bientôt guérir ces ignorantes personnes d'un mal qui dure il y a trop longtemps ; et que, reconnaissant de bonne foi les avantages que nous avons sur les autres peuples, on ne sera plus si injuste envers notre patrie, de croire que les Français sont incapables de faire de grandes

choses et de se passer des autres nations dans toutes sortes d'arts.

Il y a plus d'analogie qu' on ne pense entre le bon goût et les bonnes mœurs. Il est un sentiment exquis des convenances que donne un heureux naturel et que développe une éducation libérale. J.-A.-D. Ingres.

Et maintenant que les Registres d'Ingres sont passés en revue, depuis la première page où il a écrit : « J'arrivai à Paris, un mois avant la journée du 18 Fructidor, sous le Directoire,» jusqu'à la dernière, où, dessinant à 86 ans un morceau de Giotto, il a répondu à quelqu'un qui lui demandait pourquoi : « Pour apprendre ! » essayons d'évoquer la longue vie du maître à travers les quatre salles qui nous conservent, exposés ou en cartons, ses cinq mille dessins annoncés, — le plus beau lot de cet inappréciable héritage. Dans ce musée hospitalier, où la ciel reste sur la porle. devant ces cartons ouverts et ces passe-partout qu'aucune main indiscrète ne fera passer ailleurs, espérons-le, nous jouirons de la même liberté que Paul Flandrin qui, en en feuilletant un jour quelques-uns dans l'atelier d'Ingres, disait :

— Comme tout cela va, bras dessus bras dessous, avec les grands maîtres !

Pour ne pas s'égarer dans cette frondaison touffue du Bois Sacré ingrien, le voyageur divisera utilement ces cinq mille feuilles en deux parts :

i° L'ensemble des dessins divers exécutés par Ingres, en dehors de ses œuvres peintes ;

2° Les études faites par Ingres pour ses œuvres peintes ou seulement ébauchées.

Dans la première catégorie, nous rangerons ^33 dessins exécutés de 1791 à l8oG, et au nombre desquels nous

remarquerons, en passant, des copies des Amours des Dieux, d'après les illustrations de Jules Romain et les gravures de Marc- Antoine ; des études d'après les Antiques et la Renaissance, Alexandre présentant sa maîtresse à Apelle, le peintre et le monarque se donnant la main, « comme une majesté à une majesté » ;* la Nymphe Salmacis et Hermaphrodite ; elle le tient dans ses bras au bord d'une fontaine, etc. — Les Nos 26 et 27 représentent la Villa Médicis en 1806, avec la chambre que le pensionnaire y occupait alors. — N° 29, une Rue de Rome, avec la basilique de Saint-Pierre dans la brume. — N° 46 (sous verre), Chapelle Rorghèse. — No 48, un cardinal à cheval. — N° 5i, une Contadine de la Campagne romaine. — Nos 106 et 107, des Vues de Rome prises d'une terrasse. — N" 129, le Vatican. — N° i33, la Place de Saint-Pierre et sa colonnade. — N° 141, la Campagne de Rome. — N° i53, vue prise à V Académie de France. — N° i65, Vue de Rome, prise de la Villa Médicis. — N° 188, un Moine. — N° 222, une Femme et ses deux enfants. — N° 237, un Moine au confessionnal. — N° 320, un Cardinal vu de profil. — N° 437 et suivants. Meubles de la Chapelle des chanoines de Saint- Pierre. — N° 461, deux Gardes pontificaux. — Nos 470 et suivants, Pic VIT officiant et sa chapelle. — N° 4^6, Hallebardiers du Pape. — No 498, le Cardinal De Gregorio. — N° 5 18, Détail des costumes cardinalices. Etc., etc., etc. — De 1824 à i834< au premier retour d'Ingres en France, où il séjourna dix ans, nous comptons un lot de io3 dessins, parmi lesquels sont à remarquer ceux qu'Ingres consacra à la Révolution de Juillet et qui expliquent sa lettre du 12 août i83o à Gilibert sur « ces événements si éminemment glorieux, encore teints du sang le plus pur par le crime le plus exécrable surtout qu'un roi puisse commettre », c'est à dire Charles X, crui n'avait pas même demandé qu'on lui présentât le peintre de Y Apothéose d'Homère, le jour où fut inauguré ce pla-

fond du Louvre. Ingres ne fut, d'ailleurs, patriote qu'une autre fois dans sa vie, le 24 février 1848, quand Hippolyte Flandrin le rencontra, sur le quai Voltaire, brandissant son parapluie comme une épée :

— Où courez-vous ? lui demanda son élève.

— A la défense de nos rois ! lui répondit Ingres, peintre ordinaire de la Maison d'Orléans (1).

Au n° 89 de cette série, commentée de nombreuses notes en marge, nous lisons celle-ci sous le titre • Le mérite des femmes (2). Une femme nue, tenant un enfant.

(1) Cf. Momméja, Bulletin des Sociétés savantes, 1891.

(2) C'est, sans doute, le titre d'un des nombreux tableaux qu'Ingres se proposa de peindre et pour lesquels il assembla en pure perte de volumineux documents. En voici une liste, entre tant d'autres, qu'il traça de sa main : Hésiode : le Combat des dieux et des géants. — Hercule, aprè* le meurtre d'Iphitus, va consulter l'oracle de Delphes et enlève le trépied à la pythonisse, qui ne lui prédit pas ce qu'il veut. — Homère raconte qu'Agamemnon partant pour Troye (sic) avait laissé à Clytemnestre un poète mucisien (Therpendre ?) — Phidias et son Jupiter lui répondant, par le tonnerre, qu'il est content de lui. — Homère, chantant ses poésies ; personne ne l'écoute.

— En Grèce, une jeune fille apercevant l'ombre de son amant. Ainsi une passion volage produisit l'art des plus parfaites illusions. — Diogène et les statues au céramique. — Sophocle et son fils : il fait Œdipe à Colone — Socrate chez Aspasie: (illisible).— Alexandre et Héphestion. — Alcibiade et le rhéteur.

— La Stratonice. — Le fils de Trajan, chez les Dieux. — Les triomphes du roi Persée. — Le Christ, d'après Lentulus.

— La Vierge, d'après Nicéphore.— Hercule, suivi de Raphaël et de Michel- Ange, terrasse la Médiocrité. — Les modes dorien, phrygien, lydieu. — La lyre à sept cordes de Mercure, avec une carapace de tortue et des cornes de bœuf d'Apollon. — Les sept cordes des Atlantides. — L'art, l'if torturé que nous sommes. — L'inscription de Pythagore. — Alexandre ne veut de lyre que celle qui servit à Apollon. — Impossible de passer pour Achille, eût-on sa taille. — Le 7 mai 1864, j'ai donné, au Président de la classe des Beaux-Arts, ma démission. — Agrandir mon buste en marbre. — Mes souvenirs. L'historique des arts. — Le ciel semble jaloux de la terre lorsqu'il lui ravit Raphaël et Mozart, pour en orner trop tôt les cieux. Etc., etc.

Trois hommes l'entourent. (Ecrit, à gauche de la femme) : elles valent mieux que nous ! (Au-dessous) : attaquée et entourée de tous les séducteurs, elle résiste et est vertueuse. (Écrit à droite) : quelques-unes oui, mais ?... — Plus loin, un autre dessin représente La Médiocrité, avec cecominentaire d'Ingres : « Rampante et superbe à plusieurs corps. Elle caresse, elle s'insinue. Hercule la terrasse, de son pied qui l'écarté. (Et plus bas) : l'Univers couronne la Médiocrité. Elle foule à ses pieds le vrai mérite. » Ingres, mécontent de l'insuccès de son Martyre de Saint Symphonien et des critiques qu'il provoqua au Salon de i834. s'était proposé d'exécuter ce tableau en réplique, quand il partitpourla direction de l'Académiede France à Rome (i). — De i834 à 1841. pendant le séjour d'Ingres à la villa Médicis, 100 dessins. — Enfin, de 1.84 1 à 1867, depuis le deuxième retour d'Ingres à Paris jusqu'à sa mort, i5i dessins au nombre desquels, en marge du n° $>&. nous lisons : Le baiser à l'œil (M. et Mrne D... Il veut embrasser sa femme, mais il vient de manger de l'ail). Le n° 90, Allégorie sur la mort du duc d'Orléans, porte le commentaire suivant : « La Mort, fâchée d'avoir tranché

(1) Louis- Philippe, roi des Français, à tous présents et à venir, salut.

Sur le rapport de noire Ministre, secrétaire d'État au Département de l'Intérieur, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

Art. I. — M. Ingres, peintre, membre de l'Institut, est nommé Directeur de l'Académie de France à Rome.

Art. II. — Il jouira en cette qualité, à compter du l*r janvier i835, du traitement de 6.000 francs et des autres avantages attachés à son emploi.

Art. III. — Notre Ministre, secrétaire d'État au Département de l'Intérieur, est chargé de l'exécution de la présente ordonnance.

Donné au Palais de Neuilly, le 5 juillet i834.

Signé : Louis-Philippe,

Par le Roi, le Ministre secrétaire d'Etat au Dép. de l'Intérieur,

Signé . A. Thiers.

les jours de S. M. R. duc d'Orléans, laisse lomber sa taux. Derrière elle, le crime debout, qui la nargue. A côté, le duc recueilli parles anges et transporté au ciel, accompagne de la Religion et des Vertus. » Enfin, le n° 97, où nous arrêterons cet inventaire au pied levé, représente La Politique, avec ce commentaire de Fauteur : « Un homme nu. le pied sur des marches, renverse un trône. Au fond, le faubourg. »

La deuxième catégorie des dessins qu'Ingres lit pour ses œuvres peintes est. de beaucoup, la plus importante et se trouve, en majeure partie, encadrée et sous verres dans les salles du Musée de Montauban. On appréciera l'importance de ce lot quand on saura que, pour la seule composition de X Apothéose iï Homère . cette collection hors de pair ne compte pas moins de i3o dessins. On en trouve presquautant pour X Age a" Or où, sur l'encadrement, on peut lire : « Que les membres soient, pour ainsi dire, comme de justes colonnes, tels les maîtres des maîtres.» N'est-ce pas au bas d'un croquis pour V Entrée de Charles V à Paris qu'Ingres a écrit ce conseil, bon à relever au passage : « Il faut composer comme Raphaël, c'est-à-dire adopter sa manière de s'y prendre, qui était de composer avec la nature et de ne s'occuper, aussi bien dans une composition de cent figures diverses, d'abord que des principales, comme s'il n'y devait être nullement question des autres ». C'est cette partie des dessins d'Ingres qu'il faudrait avoir le temps de suivre et d'étudier feuille à feuille: comme on suit, d'un autel à l'autre, les reliques sacrées d'un temple qu'un maître, en se divinisant aussi à sa manière, a pu élever impérissablement à sa grande mémoire. Il importerait d'étudier, d'un exemple à l'autre, autant d'insurpassables chefs-d'œuvre d'un enseignement qui a fait, de ce professeur des beaux-arts, le plus indiscutable maître de son époque. Tous les genres sont ici, excepté ceux dû laid quïngres n'a jamais vu dans la nature4 : tous, depuis le

muscle le plus solidement construit jusqu'au visage le plus idéalement figuré ; le colosse, dont la force est un • poème, et la femme dont la beauté est un chant ; le chien qui dort dans sa souplesse au repos, le chat qui tomberait d'un toit et dont il faut savoir fixer le mouvement avant qu'il touche terre, la fleur dont la ligne ferait sentir le parfum, jusqu'au bruissement de la feuille ' dans l'air et à l'évanouissement de la fumée dans l'espace : « Dans la nature, tout a une forme, écrit-il. Voyez la fumée. Le dessin, c'est la forme. » Mais il faut nous restreindre, et ce livre trop long doit finir. Tout au plus pourrons-nous, en passant devant les plus attachants dessins de cette collection incomparable, évoquer les plus vivants souvenirs dont le maître de tant de portraits qui respirent encore sur ces feuilles composa la seule émotion à laquelle cet impassible Olympien fut sensible, — l'amitié « exclusive » Ingres n'en voua qu'à quelques rares humains, pour en rapporter davantage à l'Art, seule passion dont palpita, quatre-vingts ans, l'argile de cet homme dont les Antiques faisaient jadis leurs dieux. En léguant cette Collection à sa ville natale, Ingres avait dit : « Les Anciens, quand ils allaient à la campagne, emportaient leurs œuvres d'art. » Et voyez si celui de Montauban a manqué de s'y traiter en praticien des arts du temps des Césars vainqueurs, en se faisant accompagner jusqu'à son tombeau, par des simulacres touchants, les images de ses femmes inconsolables et de ses amis incapables de lui survivre.

Voyez cette douce Madeleine Chapelle, l'Antigone des mauvais jours, sous les nombreux crayons qui nous révèlent sa beauté faite de plus de tendresses naturelles que d'artificielles énigmes. Sous le chapeau de mode ou sous les simples bandeaux des cheveux, elle est, ici et là, partout, l'humble servante de son « cher petit homme », qui en fait son modèle de toutes les manières, jusques et y compris celle de la Vierge dans ce vœu dé Louis XIII, dont vous n'avez pas oublié le pauvre roman de misère. Vierge de la

Pietà, selon la première manière que le maître s'était proposée, ou Madone de Y Assomption et tantôt droite ou tantôt assise, selon les modifications qu'Ingres dut faire subir à ses hésitations de quatre années, douloureuse ou triomphante, elle est toujours, pour son homme et son dieu, la servante soumise qui passe, avec la même grâce et la même simplicité, du sanctuaire où se peint un chefd'œuvre, à la cuisine où se prépare le dîner. Et même, gare au coup d'œil de son Olympien terrible, si le repas d'Amphytrion n'est pas ce qu'il attendrait pour ses hôtes. On connaît celui de la Villa Médicis, qu'Amaury Duval nous a conté : « A peine le rôti servi, je compris que quelque chose d'extraordinaire venait de se passer, à la figure de M. Ingres, à ses tournoiements sur sa chaise, à son tapotement de doigts sur la table. Puis, il ne mangeait plus et jetait sur Mme Ingres des regards furieux, qui finissaient en sourires quand il pensait qu'on pouvait s'en apercevoir. Autour de Mme Ingres, impassible, nous restions consternés ; moi surtout qui, en élève soumis, craignais d'avoir été cause, par quelque parole inconsidérée, d'un état si étrange. Un mot échappé à un convive, mit fin à cette position et changea le cours des idées de M. Ingres. « Je ne peux pas comprendre, avait dit cette personne, qu'on admire Watteau et qu'on prononce même son nom ici. — Gomment ! s'écria M. Ingres, savez-vous. Monsieur, que Watteau est un très grand peintre ? Connaissez-vons son œuvre ? C'est immense.... J'ai tout Watteau chez moi, moi, Monsieur, et je le consulte. Watteau!... Wratteau!... » On peut juger de notre position à tous, surtout à cause du malheureux qui avait émis cette opinion. C'était heureusement un ami de M. Ingres, et il put s'en tirer adroitement ; mais M. Ingres ne l' écoutait pas et continuait à dire, entre ses dents : « Très grand maître, Monsieur, très grand maître, que j'admire!... » Mme Ingres donna le signal un peu plus tôt. probablement pour mettre fin à cette scène, et l'on se

rendit au salon où j'allais tout de suite savoir, d'elle, le mot de l'énigme qui m'avait tant occupé : elle se mit à rire et me dit : « Vous ne croiriez jamais ce qui l'a mis dans cet état? Eh bien ! je vais vous le dire : c'est parce que j'ai fait servir un rôti de veau, et qu'il n'admet pas qu'on serve ce plat quand on a du monde. » Le maître n'admettait pas cet animal des tables bourgeoises, aux sacrifices de son autel. Et quand, en 1849. ce ^ut la servante fidèle qui fut sacrifiée à son tour, — avec quels torrents de larmes, on ne l'a pas oublié? — on sait aussi comment l'inoubliable fut remplacée, deux ans après, par Delphine Ramel de beauté plus aristocratique, qui n'eut qu'à prendre, pour le beau portrait que le Musée de Montauban conserve, la pose si étudiée mais si noble d'une autre Vierge à la Chaise, à qui son septuagénaire toujours vert allait donner, quinze ans de vie encore, les attraits enchanteurs d'un voyage de noce. Si l'Iliade aux durs assauts fut le livre de Madeleine Chapelle, et si Y Odyssée aux explorations curieuses fut celui de Delphine Ramel. c'est que le maître devint souverainement aimé de ces deux femmes, si exemplairement aimantes, s'appela l'heureux Homère de Montauban à qui revient le rare privilège de ce même chef-d'œuvre d'amour et de fidélité en deux volumes. Dans la suite des beaux portraits au crayon de cette galerie, faut-il vous rappeler celui de cette Transtévérine, sœur sensuelle de la Fornarina, qu'Ingres exécuta en peinture à Rome en 1807 pour le compte de M. de Senonnes, son amant qui en devint le mari fou jusqu'au point d'en rougir, plus tard, et faire retrouver ce merveilleux portrait dans une arrière-alcove de château d'où il passa, pour le prix de T20 francs, dans la boutique de l'antiquaire Bonessin, de Nantes, où M. Wismes le découvrit et en fît l'acquisition pour le Musée de cette ville, au prix dérisoire de 4.000 francs. Et le portrait de Mme Devaucey, peint à Rome1 un an après celui-ci, d'après l'esquisse que le Musée de Montauban conserve ; cet

autre chef-d'œuvre indiscuté d'Ingres dont le Musée de Chantilly se pare, comme d'un rival de son énigmatique sœur la Joconde. en sait-on la triste fin d'histoire ? Elle fut racontée par Ingres lui-même à son élève Amaury Duval, au moment du Salon de i833,où ce portrait, peint à Rome, en 1808, put être enfin exposé avec celui de M. Armand Bertin et partagea, avec celui du directeur des Débats, l'admiration unanime qui, Tannée suivante, fut loin d'accueillir aussi bien le Saint Symphorien du même maître. « Une dame âgée et assez pauvrement costumée était venue, un jour, lui demander un moment d'audience. « Vous ne me reconnaissez pas, dit elle à M. Ingres, dont la ligure indiquait visiblement rembarras, et pourtant vous avez fait mon portrait. Mais j'étais jeune alors et, disait-on, jolie. Je suis Mme Devaucey. » M. Ingres s'avança vivement vers elle, lui prit les mains et remédia, comme il le put, à son manque de mémoire. . En 1808, Mme Devaucey habitait l'Italie et faisait les beaux jours de Naples et aussi, disait-on, d'un ambassadeur qui y résidait alors. Ayant eu le désir de se faire peindre, elle s'adressa à M. Ingres, alors élève de Rome, qui se trouvait là, sous sa main. Est-ce le hasard ou le goût qui la guida dans ce. choix? On peut, dans tous les cas, féliciter le modèle. . . Quand M. Ingres lui eût demandé le motif de sa visite, elle lui confessa simplement que, dans un dénûment presque complet, elle se trouvait absolument obligée, à son grand regret, de vendre le portrait qu'il avait lait d'elle. Persuadée qu'il mettrait à lui rendre ce service plus d'intérêt que qui que ce fût, elle avait eu la pensée de s'adresser à lui et de lui faire connaître, en même temps, le motif qui la forçait à se séparer d'un si bel ouvrage. M. Ingres m'avoua avoir été vivement ému de cette infortune noblement avouée par une femme qu'il avait connue dans une si brillante position. Il l'assura de son zèle à lui rendre ce service et me dit avoir réussi assez promptement à vendre ce portrait à un appréciateur bien

connu des artistes (M. Reiset), et pour une somme qui pût la mettre au moins à l'abri du besoin.»

Voici encore le crayon pour le portrait de M. Bertin qu'Ingres avait conçu, d'abord, debout et s'appuyant du bras gauche à un meuble. Il lui faisait tenir, tantôt son chapeau, tantôt sa canne. Les mois passaient et, raconta-til lui-même à Duval, « je ne trouvais rien. Certes, mon modèle était beau; j'en étais enthousiasmé, mais ce que je faisais était mauvais. » Mme Ingres l'interrompit en s'adressant à moi: « Il faut toujours qu'il recommence. Moi, je trouvais ça très beau. — Ne l'écoutez pas, mon cher ami. C'était mauvais, et je ne pouvais pas l'achever ainsi. J'avais eu le bonheur de tomber sur le meilleur et le plus intelligent des hommes. M. Bertin venait de Bièvres exprès pour poser; il m'avait donné déjà un grand nombre de séances, et je me voyais dans la nécessité de lui dire que tout cela était peine perdue. J'étais désolé, mais j'eus ce courage. Savez-vous ce qu'il me répondit : — « Mon cher Ingres, ne vous occupez pas de moi ; surtout ne vous tourmentez pas ainsi. Vous voulez recommencer mon portrait ? A votre aise ! Vous ne me fatiguerez jamais et, tant que vous voudrez de moi, je serai à vos ordres ». Cela me remit la joie au cœur, ajouta M. Ingres. Je le priai de prendre, ainsi que moi, un peu de repos et, plus lard, j'ai trouvé et j'ai fait le portrait que vous avez vu. » Amaury Duval continue son intéressant récit en nous rapportant aussi les impressions que M. Bertin lui confia : « Ingres pleurait, me disait-il, et je passais mon temps à le consoler. Enfin, il fut convenu qu'il recommencerait. Un jour qu'Ingres dînait ici, nous prenions, comme aujourd'hui à cette même place, le café en plein air. Je causais avec un ami et j'étais, paraît-il, dans la pose du portrait. Ingres se lève, s'approche de moi et, me parlant presqu'à l'oreille : « Venez poser demain, me dit-il; votre portrait est fait ». Le lendemain, en effet, je reprenais mes séances qui furent de très courte durée ; en moins d'un

mois, le portrait fut achevé ». Et vous savez, par ce chefd'œuvre des portraits modernes que le Louvre conserve à l'admiration des âges, entre le Balthazar Castigiione de Raphaël et le Doge Dandolo du Titien, dont Ingres soutient sans faiblesse la redoutable comparaison. Vous savez quelle synthèse robuste et cossue de la bourgeoisie de i83o ce maître portraitiste a composée avec son superbe sujet: cette tête solide et ronde, comme un monde, sur Taxe inébranlable des épaules ; ces mains maîtresses de leur force, comme les genoux auxquels elles commandent, pleines de vie, la volonté du repos ou celle du mouvement ; cette redingote opulente, comme un coffrefort, d'où ne transparaît qu'un soupçon de jabot blanc et de fines manchettes. Ces deux Antinous des arts et des affaires gardaient à l'intérieur le secret de leur force et de leur beauté : cette mesure qui fut, pour Ingres et pour Bertin, la formule supérieure du plus impeccable artiste et du plus avisé économiste de leur temps.

Faut-il encore, avant de reprendre la porte de ce petit Musée si plein d' œuvres qui le font un des plus riches de France, arrêter votre attention fatiguée devant ces autres portraits d'amis et d'élèves que le maître s'est plu à grouper ici, pour en faire le plus sympathique ornement de sa gloire posthume ? — Voici le bon Gilibert, que les lettres d'Ingres vous ont intimement fait connaître et dont vous apprécierez encore mieux la valeur que son grand ami lui avait reconnue, quand une main plus heureuse vous fera lire aussi ces lettres de l'ami auxquelles un tel maître attachait tant de prix. — Voici le précieux Debia dont le tableau des Nymphes, que ce Musée possède, explique l'intérêt qu'Ingres prenait à cet habile peintre « poussinesque » dont les lettres nous ont aussi révélé la valeur d'écrivain: «Les journaux nous apprennent votre prochain départ pour l'Italie, écrivait-il encore, le i5 novembre i834, dans une de ces lettres que nous aurions voulu citer plus souvent. Cette terre classique des beaux- arts vous

réclame. Vous quittez la France, pour six ans... Adieu, vous qui possédez les rares qualités si dédaignées aujourd'hui et qui font de vous un étranger dans votre patrie. Adieu, cher et digne ami, dont les talents supérieurs ne peuvent pas plus être compris que les qualités et les vertus qui vous distinguent à mes yeux. Allez, comme Poussin, vous consoler, sous le ciel de l'Italie, des dégoûts que les Vouet de l'époque ne vous ont pas épargnés. Mes vœux accompagnent le couple modèle d'amitié conjugale ». — Voici l'habile Armand Cambon, aussi aisé à tresser sur la tête du vieux Ingres une couronne d'or, avec la collaboration financière de ses compatriotes montalbanais, qu à brosser pour le compte de sa propre gloire artistique, une de ces peintures plus colorées peut-être que n'en permettait son maître et qui trouvent honorablement leur place dans ce même Musée qu'Ingres doit surtout à son reconnaissant élève : « ... Je suis heureux de saisir l'occasion de votre Exposition artistique, écrit Ingres à M. Prax-Paris, maire de Montauban, le 29 mai 1862, pour vous prier de vouloir bien me seconder dans le désir que j'éprouve de témoigner nos remercîments à M. Cambon (1) pour tous les

(1) Cambon (Henri-Joseph-Armand) était né à Montauban, le 22 février 1819, chez un notaire de cette ville. Après ses études de droit, il fut conduit par son père à Paris et présenté, en 1843» à son parent Ingres dont il fréquenta l'atelier, sans abandonner ceux de Delaroche et de Picot, dont il était l'< lève. « Gomme tous les artistes exceptionnellement doués, Omb«»n était paresseux, dit son biographe Pierre Lespinasseau Balletin Archéologique de Tarn-et-Garonne (ann. 1908, 1" trim.). Aussi bien échoua-t-il au concours pour le Prix de Rome. De 1846 à 1884, il exposa ses œuvres à presque tous les Suions de Peinture, excepté en 1847, ou son envoi fut refusé, malgré les éloges qu'en avait écrits prématurément Delécluze aux Débats. L'année suivante, il concourut pour une composition de la République. Sur les 400 esqui-ses présentées, 20 furent retenues et celle de Cambon fut du nombre ; mais les modifications qu'il apporta à l'exécution du carton définitif ne le firent

soins qu'il a bien voulu prendre en cette circonstance et, en même temps, pour rendre justice à son véritable talent d'artiste très distingué et dont la modestie est beaucoup trop grande. Ce que je désirerais donc, c'est que vous voulussiez bien poser sur son portrait, qui est très beau, une des branches de laurier, dont vous avez bien voulu orner le mien. Ce sera un acte de satisfaction et de justice... » — Voici Hippolyte Flandrin, le plus doux et le plus prestigieux des élèves d'Ingres et que son maître aima entre tous, parce que cette colombe du Calvaire saurait exécuter les compositions de haut vol auxquelles l'imagination, courte et païenne de cet aigle de l'Olympe, n'oserait prétendre dans l'art chrétien. Quelle ascension de Bethléem au Thabor et du Thabor à Gethsémani fut réservée à ce bon disciple de génie, qu'un génie enseignait. Vous savez leur arrivée de Lyon à Paris par ce rude hiver de 1829, où la lampe d'étude fut le seul foyer des deux frères se réchauffant au lit commun, leur seule ressource de chaleur à la nuit tombante. Le jour encore, on s'en

classer que sixième. Ses principales œuvres sont : le Christ servi par les Anges, « que Gautier a appelé une très remarquable toile » ; le Christ au Jardin des Oliviers, pour l'église de Saint Etienne de Tulmont ; — les Saints Anges, pour l'église Sainl-Eustache, à Paris ; — un Christ en Croix, pour un Palais-de-Justice ; divers tableaux de fantaisie, où les brillantes étoffes semblent avoir trop séduit le pinceau de l'artiste, et plusieurs portraits dont le plus heureusement peint fut peut-être celui qu'Armand Cambon fit de lui-même, en 1877, et qui figure avec honneur au Musée de Montauban. L'ami d'Ingres a consacré ses dernières années à disposer les nombreux dessins du maître dont il restait le légataire, dans les salles que la ville de Montauban leur avait affectées. Mais plus heureux qu'Ingres, Cambon est mort dans sa ville natale, en i885. Paris n'en conserva pas moins le portrait de cet arliste que moins de facilité eût fait plus remarquable : il figure sous les traits d'un noble et calme Saint Barlholomé, dans le chœur de l'église de Saint-Germain-des-Prés, qu'Hippolyte Flandrin a peint avec la maîtrise que l'on sait.

tirait avec dix sous coupés par moitié : « Notre déjeuner monte à chacun 5 sous, écrit-il à ses parents pauvres, le i4 avril 1829. Ensuite, nous travaillons jusqu'à 6 heures ; et nous allons dîner pour chacun i5 sous ; ce qui fait par jour, entre nous deux, 40 sous. Nous mangeons, dans un restaurant très propre, les choses les plus simples et les plus naturelles ». Et puis, ce fut l'entrée à l'atelier de M. Ingres qui « passe, écrit-il encore, pour avoir de plus grands talents que M. Hersent. Ensuite, son Ecole est beaucoup mieux réglée et plus tranquille.» Et, en i833, advint le prix de Rome où l'élève précéda de deux ans l'arrivée de son maître pour y peindre ce Jésus et ce Dante, qui furent les premières de ses grandes œuvres et qu'Ingres eut tant de fierté à voir exposées à l'admiration de tous : « ...Ce qui m'a fait bien plaisir, c'est le contentement que témoignait M. Ingres le premier jour de l'Exposition, (à la Villa Médicis, le 9 mai i835). A mesure que l'on plaçait ma figure (l' Euripide ou le Potytès ?) puis mon tableau de Dante, ses yeux brillaient de joie ; et, en passant près de moi, il me serra furtivement la main ». Et puis, ce fut le retour en France, où l'attendaient, dans tant d'églises, ces épopées chrétiennes où l'artiste et le saint dépensa toute sa foi et tout son art, sinon toute l'âme, qui repartit en Italie, en 1864, pour s'envoler, si jeune encore, vivre le reste de son immortalité parmi ces panathénées glorieuses lu ciel dont il avait peint, sur terre, si glorieusement les processions harmonieuses. « Je ne mange plus que des fleurs ! », disait le pauvre agonisant qui, par un miracle de poésie bien dû à ce martyr de l'art chrétien, avait fini par ne trouver au pain et aux autres aliments de ce bas monde que la saveur du printemps éternel qui commençait pour lui. — Voici Desgoifes, dont la fille Aline avait épousé Paul Flandrin, Desgoffes, ce paysagiste de l'Age d'Or, dont son maître avait dit : « Si je n'étais Ingres, je voudrais être Desgoflcs », et dont il célébra la tardive croix de chevalier de la Légion d'honneur par ce billet du

s6 août 1857 : « ... Enfin on a été juste, cette fois. Que ne l'est-on toujours ! A part la joie de ce qu'on vient de faire pour vous avec tant de justice, vous avouerez qu'on aurait pu aussi ne pas préférer Winterhalter à Flandrin. qui avait à l'Exposition deux chefs-d'œuvre de portraits. (Lesquels était-ce des portraits de M. et Mme Sieyès, de M. Marcotte, d'Ambroise Thomas, de Napoléon III ou du Prince Jérôme ?) Et tant d'autres de nos amis, Gatteaux par exemple ! Mais je fais taire encore une fois mes justes haines pour la mauvaise direction des Beaux-Arts, et je ne me réjouis encore que de vous, cher ami. Puisque vous n'êtes encore qu'au milieu de votre carrière, vous aurez un juste et glorieux avenir. Vous êtes sur la brèche, combattez beaucoup avec courage pour la bonne cause, vous et les miens. Car, pour moi, tout est fini : on me fait avaler le calice jusqu'à la lie...»

11 faut laisser ces souvenirs dont le Musée de Montauban déborde, et nous arrêter de boire à cette coupe si pleine encore. Aussi bien cet insatiable mécontent, à qui rien n'a manqué de ce qui fait un génie heureux au milieu des plus nobles ouvrages qu'il soit donné de produire à la plus longue vie d'un artiste toujours œuvrant, nous apprend-il lui-même qu'il est arrivé au terme de sa course, à son jardin de l'agonie et devant son calice d'amertume. Est-ce parce que cet Antique, de la race marmoréenne de l'impassible Phidias, a trop lu sa divine Iliade et trop fait son modèle de l'invulnérable Achille, dans le tumulte des camps stériles de Bellone ? Est-ce parce que ce Renaissant, de la famille humanisante de l'amoureux Raphaël, désespérait d'ouvrir enfin à l'idéal de la foi chrétienne son vieux cœur de payen trop classique et de trop académique barbare? Il aima trop, pour sa tête romaine, le laurier des vainqueurs; et, pour durer plus impérissablement, celui des Césars est tressé d'or ou de bronze. Pour faire croître sur sa tombe celui des bons poètes que le pays natal préfère, il eût fallu le cultiver de ses

mains aux lieux où il eut, un jour, son berceau et où il ne revint qu'en passant, comme un aigle qui vole. Comme un oiseau qui fuit, ses bons et justes concitoyens l'ont aussi laissé passer dans leur mémoire. A l'un d'eux à qui je viens de demander le nom de cette espèce de consul antique drapé dans sa blouse de travail, comme dans sa toge d'honneur, sur la belle promenade montalbanaise où l'immense plaine se déroule, à l'infini de l'horizon, jusqu'à la ligne bleue des Pyrénées dont le plus haut sommet, visible à l'œil nu, est la Maladetta, — le « mont maudit » de cet Hyperborée français aux neiges éternelles, — cet homme froid, comme elles, devant cette statue qui ne rappelait à son âme aucun souvenir de famille, s'est contenté de lever, vers le piédestal de ce lourd monument où l'on a représenté, — est-ce comme un reproche encore, — V Apothéose d'Homère, le bout de sa canne indifférente et de me faire lire, sans rien de plus, ce nom de fer sur cette chose de bronze :

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