Arlisles contemporains, t. IL
qu*il voulait avoir sous les yeux avant de terminer sa planche. La toile, retirée de son cadre, fut placée debout sur le parquet, un peu à contre-jour, de manière que le fond de la peinture se confondait avec les fonds étouiïés de Tappartement. 1^ modèle debout, appuyé sur un fauteuil de soie cerise à ramages, et simplement vêtu dun redingote brune, dont rajustement est plein de distinction, ressortait, dis-je, avec une singulière vigueur sur ce grand fond tranquille, et le fauteuil du tableau (qui, par parenthèse, n'est pas en perspective) semblait appartenir au mobilier de la chambre. Une jeune fille entra, qui, voyant devant elle ce personnage, lui 6t une légère inclination de tête, le prenant, à notre grande surprise, pour un être vivant! Toutefois nous eûmes bientôt reconnu qu'il était permis de s'y tromper, tant il y avait de force dans le relief de la tête et des mains, qui s'enlevaient comme en ronde bosse, grâce à quelques clairs vifs, touchés avec décision. Sans le savoir et sans le vouloir, le ppint^e était arrivé à produire une illusion dont le succès l'aurait surpris lui-même et lui aurait été envié par les réalistes.
Cependant, après le malentendu auquel avait donné lieu le double aspect des ouvrages d'Ingres, les partis s'étaient de nouveau reconnus, et la lutte entre les romantiques et les classiques durait encore, ravivée de temps à autre par les rigueurs du jury d'admission qui était pris tout entier dans le sein de l'Académie, et qui refusait quelquefois avec affectation des paysages de Rousseau, des sculptures signées de Barye.
Ingres était entré à l'Inslitut en 1825, et, bien que son talent parût à l'Académie vicié par l'exagération et entaché de romantisme, elle l'avait agréé comme étant à peu près le seul homme capable de faire digue au torrent. Dans son for intérieur, l'Académie en était encore à Girodet; mais au dehors, elle était disposée à prendre Ingres pour drapeau. Lui, se voyant attaqué, contesté, moqué par une partie de la jeunesse, qui lui reprochait son mépris pour la couleur, son goût poui* l'antiquité et pour a cette race d'Agamemnon » dont on voulait être délivré à tout prix, il
résolut de frapper un grand coup, et d'affirmer plus nettement que jamais son impérieux enseignement et ses convictions obstinées dans un tableau qui ferait le scandale des hérétiques et sa propre gloire. Il peignit le Martyre de saint Symphorien, que lui avait commandé le ministre des travaux publics, pour la cathédrale d'Autun.
Il s'agissait de représenter le martyre d'un jeune Gaulois qui avait refusé d'adorer les dieux antiques, et que l'édit de Dioclétien condamnait à la mort. La scène se passe à Augustodunum ; elle comportait donc le déploiement de la puissance romaine sous les empereurs, en présence de la population indigène, âpre et inculte, mais sensible, à la façon des barbares. Le peintre y pouvait montrer à la fois les sentiments les plus divers ; il pouvait exprimer le fanatisme sublime du martyr et de sa mère, et le fanatisme brutal des bourreaux, accuser enfin le caractère de deux races fameuses, l'une farouche et conquérante, l'autre courageuse et mal conquise. Il s'y prépara de longue main, « en mangeant du Michel-Ange, » comme il disait parfois; il fit des études peintes et de nombreux dessins d'une souveraioe beauté, entre autres une tête de licteur au crayon et à l'estompe sur papier gris, têle à moustaches et aux cheveux ébourifles qui ne se retrouve pas dans la composition définitive, mais (]ui est un morceau digne des plus grands maîtres *. L'étude peinte pour la figure du licteur qui se retourne vers la foule, et dont la tête, vue par derrière, s'attache si fièrement à un cou de taureau, cette étude que possède M. Henri Delaborde porte l'empreinte d'une griffe léonine. Il en est de môme de toutes les autres, notamment de celle qui a été peinte, au tiers environ de la grandeur voulue, pour la figure du proconsul à cheval, ordonnant la marche, d'un bras dessiné dans un effrayant raccourci.
Le Martyre de saint Symphorien devait être prêt pour l'exposition de 1827, mais il n'y ligura point, ainsi que nous l'apprend
4. C'est le dessin qui appartient à M. Gatleaux. La lôte est de grandeur naturelle.
Landon. Il ne parut que sept ans plus tard, et son apparition dans le Salon carré du Louvre fut le signal d'une véritable tempête. Auprès de ses collègues de Tlnstitut, Ingres n'eut pas, à beaucoup près, le succès qu'il avait espéré. Ils lui trouvaient de ces bizarreries et de ces audaces qui étaient de nature à séduire la jeunesse et à l'entraîner aux folies. Je crois même que certains classiques immaculés commençaient à se repentir d'avoir admis dans le sanctuaire académique un condisciple égaré et quelque peu sauvage, un homme toujours porté à rompre avec la tradition de David par des figures outrées qui n'étaient guère, après tout, que la caricature de Michel-Ânge. Le gros du public ne comprenait rien à ces formes surchargées, à cet abus de la musculature, ni à une telle absence d'air et de perspective, ni à cette couleur austère et brumeuse, qui, cette fois pourtant, est si bien venue et si propre à augmenter l'impression douloureuse du spectacle. En somme, les romantiques lui étaient plus favorables que les professeurs de l'Académie, et, sauf qu'ils blâmaient chez le peintre du Saint Symphorien ce dédain affecté du coloris et de l'effet, ils aimaient dans son œuvre les violences qu'elle contient, les hardiesses, les emportements de l'accentuation, et précisément tout ce qui lui attirait les censures du parti opposé.
Quoique nous fussions trop jeune alors, et surtout trop peu iniiié pour comprendre le sens des généreuses querelles dont nous étions le témoin muet et intrigué, il nous souvient de tout ce qui se disait autour de nous au sujet du tableau d'Ingres, qu'on avait placé devant les IVoces de Cana, de Paul Véronèse, car les expositions se faisaient au Louvre, dans ce temps-là, de sorte que les vieux maîtres étaient cachés, pendant deux mois et plus, derrière les modernes ; ce fut par nos soins qu'elles se firent, pour la première fois, dans un autre local, et, pour commencer, au palais des Tuileries.
Parmi les nombreuses critiques formulées à haute voix, il y en avait de justes, et la plupart, il faut le dire, étaient hors de doute, caries défauts d'Ingres, étant tous la condition de ses qualités supérieures, sont aussi évidents que ces qualités mêmes, et sautent au^ yeux de tout le monde.
SA VIE ET SES OUVRAGES. f03
Des deux licteurs qui conduisent saint Symphorien au supplice, celui de droite ne porte pas sur ses jambes, et celui de gauche exhibe une omoplate ultra-saillante, des jambes cordées de muscles et un torse qui semble dépasser les plus extraordinaires développements du corps humain. Le martyr, dont le visage illuminé respire une douceur féminine, lève des bras vigoureux qui ne sont pas en rapport avec sa jeunesse, ni avec le tempérament que sa Vile révèle, bien que Tarliste les eût dessinés d'après un modèle de femme. La jeune Romaine qui presse son enfant sur sa poitrine avec frayeur, et une autre qui est placée à la gauche du saint, et qui est d'ailleurs admirable d'expression, présentent des bras d'une grosseur démesurée, d'une disproportion choquante. Faute d'avoir fait sentir la présence de l'air dans sa peinture, l'artiste y a collé ses figures les unes contre les autres plus qu'il ne convient, même dans la représentation d'une foule, et, contrairement aux lois i-udimentaires de la perspective, il a commis une monstruosité en dessinant la mère du martyr aussi grande que les personnages du premier plan, bien qu'on l'aperçoive à une distance assez considérable, au haut des remparts qui servent de fond au tableau.
Oui, toutes ces critiques sont justes, et, quant à la dernière, il est impossible d'y répondre. On aurait beau dire que le peintre a volontairement violé les lois de la perspective linéaire et de la perspective aérienne; il est clair qu'il n'avait pas le droit de le vouloir. Il y a loin, en effet, de certaines tricheries permises et qu'autoriserait au besoin l'exemple de Raphaël lui-même, il y a loin, disons-nous, de ces tricheries qui trompent le spectateur aux anomalies intolérables, commises de parti pris par Ingres dans le Saint Symphorien.
Tout cela est vrai, sans doute, et on le disait vivement, bruyamment, dans le Salon de ISâ/i, tout retentissant de disputes aussi nobles qu'acharnées. Mais les esprits élevés qui, en dépit de leur propre sagesse, étaient frappés des éclats d'un génie aussi allier, aussi mâle, ne laissaient pas de les admirer tout haut, et nous n'avons pas oublié qu'un artiste qui nous était inconnu, et
qui est devenu, depuis, un de nos amis les plus proches, disait doucement à un détracteur passionné du tableau : c< Vous avez certainement raison^ Monsieur; mais songez qu*on ne remporte guère de grandes victoires sans qu'il y ait des blessés et des morts; c'est à ce prix que sont presque toujours les triomphes de Thomme et ceux du peintre. »
On se rappelle que le Martyre de saint Symphorien a été exposé à TËcole des Beaux-Arts avec les autres ouvrages d*Ingres, dans la salle de Melpomène, dont les murs sont tapissés de copies superbes, d'après les Prophètes de la Sixtine et les Chambres de Raphaël. Eh bien, tout le monde a pu le remarquer aussi bien que nous, le tableau du peintre français ne produisait aucune disparate; il semblait être de la même famille que les œuvres de ces grands maîtres. II les continuait dignement. Ce n'est pourtant pas l'originalité qui manque à ce tableau célèbre, où la personnalité de l'artiste s'est prononcée avec tant de résolution et même d'emportement, et qui tranche sur toute la peinture de David et de son école par une certaine violence dans le dessin des principaux personnages, surtout dans celui du licteur, vu de dos, qu'on prendrait pour rUercule Farnèse en colère. Ingres se distingue aussi de ses condisciples par un ressentiment chaleureux et presque farouche de tous les contours et de tous les muscles, là où il fallait marquer un contrasté énergique entre la force morale de la victime et la force brutale des victimaires.
Peinte avec suavité , d'un pinceau léger et coulant, la figure du martyr, vêtu de blanc, ressort avec un doux éclat sur la bestialité robuste des bourreaux, sur leur musculature athlétique et brunie. A la vue de ce beau jeune homme qui ouvre les bras au paradis en regardant sa mère, quelques-uns ont été émus de compassion, f^ foule s'est arrêtée un instant. Un pâtre gaulois, touché au fond de l'âme, fait le geste d'un homme qui est éclairé d'une lumière soudaine et sur le point de se convertir. Une jeune femme, effrayée de voir la mère du martyr encourager son fils à la mort, presse son nourrisson sur sa poitrine et l'étouiïe de sa tendresse. Un enfant du peuple se baisse pour ramasser une pierre et la jeter à la mère
dé Symphorien ; mais le proconsul à cheval Tait un signe impérieux, et, de cet ordce, le sinistre cortège va reprendre sa marche. C'est le moment que le peintre a choisi, et tout concourt -à le rendre pathétique ; Témotion qui se lit dans la Toule sur tous les visages, Tétonnement du prêtre romain, la pitié des jeunes tilles, la cruauté des enfants de la rue, la plénitude d'une composition touffue, condensée et confuse, comme Test toujours la multitude sur le passage des suppliciés, la couleur qui se fond dans une austère harmonie, et qui« ne présentant que les tons mats de la fresque, élève le tableau à la dignité d'une peinture murale, eniin, et par-dessus tout, l'expression du dessin, qui est moderne par le sentiment et ancien par le savoir, et qui, révélant à chaque trait une âme impressionnée fortement, remue le spectateur à coups redoublés.
Le Saint Symphorien n'eut pas, disons-nous, le succès que le maître avait espéré. L'hésitation du public le déconcerta. 11 eut un instant l'idée de quitter la France. Le gros de l'opinion, il l'eût bravé; mais quelques esprits distingués lui lireut des remarques auxquelles il fut sensible, parce qu'il en sentit la justesse.
Un critique plus attentif et plus fin que les autres, Charles Lenormant, lui adressa une observation qui vaut la peine qu'on en parle : « Il est une tête, dit-il, que M. Ingres affectionne depuis quelques années et quïl applique aux femmes et aux jeunes gens : cette tête est celle de la Victoire (|ui couronne Homère dans le plafond du Louvre. On ne peut nier le maniérisme de ces bouches tordues, de ces nez aplatis, de ces yeux relevés par le coin, comme cjux des Chinoises. M. Ingres abuse de remploi de cette tête, qu'il répète jusqu'à cinq fois dans son nouvel ouvrage, et dont on retrouve quekiues linéaments sur le visage, d'ailleurs profondément expressif, du Symphorien. Ces remarques n'empêchent pas que la variété des têtes et surtout des passions ne soit un des mérites distinctifs de ce tableau. Ainsi que tous les hommes puissants par la forme, M. Ingres a le don d'exprimer la structure d'un visage. et le sentiment qui l'anime, sans en montrer plu& qu'une
faible partie. Voyez la jeune Glle qui croise les mains avec douleur, derrière la femme à Fenfant que j'ai tout à l'heure citée; voyez l'autre jeune fille, probablement la sœur du martyr, dont on n'aperçoit que le front et les yeux derrière la figure de la mère. A la gauche du saint et à la droite du spectateur, vous remarquerez une suite de têtes, un vrai chapelet, remarquable au plus haut degré par la diversité des expressions. »
Ce type de visage, affectionné par Ingres, est un type noble, mais un peu maniéré, en effet. Il présente le double caractère de la volupté et de la force. La grâce en est virile. Une pareille tète a besoin d'être portée sur un col rond et sur des épaules puissantes et d'être accompagnée de bras charnus et robustes. Ce dernier trait, en particulier, est toujours exagéré par Ingres. Depuis l'époque oïl il peignit le Saint Symphorien^ le haut des bras, dans ses figures de femmes, est toujours enveloppé d'une chair abondante, compacte, polie et ferme. Mais cette exagération est en harmonie avec l'épaisseur des muscles du cou , avec la grosseur des lèvres, qui rend la bouche plus développée en hauteur qu'en travers, avec la fente large des yeux un peu retroussés et l'ampleur de l'orbite. L'ensemble de ces caractères, nous le retrouvons chez lui plus d'une fois, notamment dans la muse du portrait de Chérubini et dans YOdalisque peinte pour M. Marcotte [d'Argenteuil, celle dont M. Emile Galichon possède un merveilleux dessin, ici gravé. Un écrivain qui excelle à peindre avec sa plume a décrit la seconde Odalisque d'Ingres comme il avait décrit la première, d'un style aussi délicat que le pinceau de l'artiste, avec autant de sentiment, de grâce et de volupté : « C'est une jeune femme blonde, dit-il, accablée des langueurs énervantes du sérail et penchant sa tête sur ses bras entre-croisés parmi les flots de sa chevelure ruisselante ; son corps, demi-nu, se tord dans une pose contractée par un spasme d'ennui. — Peut-être quelque secret désir inassouvi , quelque folle aspiration vers la liberté agile cette belle créature, enfermée vivante dans le tombeau du harem, et- la fait se rouler sur les nattes et les mosaïques. Une jeune esclave abyssinienne, dont la veste entr'ouverte laisse voir la gorge, fauve
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comme le bronze, est agenouillée près de la favorite blanche et lui joue, sur le tchébégour, quelques-unes de ces mélodies sauvages et bizarres qui endorment la douleur comme un chant de nourrice. — r Au fond, se promène d*un air maussade et soupçonneux un eunuque noir, attendant la fin de la crise ou la redoutant. — Tous les détails de costume et d^ameublement ont celte scrupuleuse fidélité locale qui est un des mérites de M. Ingres. 11 est impossible de mieux peindre le mystère, le silence et Tétouflement du sérail ; pas un rayon de soleil , pas un coin de ciel bleu , pas un souffle d*air dans cette chambre ouatée, capitonnée, imprégnée des parfums vertigineux du tomback, de Tambre et du benjoin, où s'étiole, loin de tous les regards, la plus belle fleur humaine ^ n
Lorsqu'il peignit cette seconde Odalisque, Ingres n'était plus à Paris. Il avait été nommé, en 1834, directeur de l'Académie de France à Rome. Il s'était retrouvé avec bonheur dans cette ville où sa jeunesse s'était écoulée obscure et pauvre, et où il revenait victorieux enfin de la fortune, reconnu et salué maître. Il partit, en I83Ù, avec sa femme, accompagné d'un ami, M. Lefrançois, qui lui était absolument dévoué et qui se lit un plaisir de lui épargner les petits soins et les formalités du voyage. Quelque temps après, dans un voyage fait par Ingres, de Rome à Venise, ce jeune homme se noya dans le Lido, et ce fut pour Ingres un chagrin cruel, comme on peut le voir dans une lettre adressée par le peintre à son ami M. Gatteaux.
A Rome, Ingres eut tout de suite pris l'ascendant qu'il était digne d'exercer. Ordinairement, les pensionnaires n'ont avec le directeur que des rapports de politesse, et d'ailleurs ils ne sont pas
4. Les Beaux-Arts en Europe, par Théophile Gautier. Première série. Paris , Mirhel Lévv, 4^55.
tenus à autre chose. On croit, dans le public, que le directeur de l'Académie de France est un chef d*écoIe, un instituteur suprême : c'est une erreur. Le directeur n'a que la haute administration de TÂcadémie. Il veille à l'accomplissement des devoirs imposés par la loi aux pensionnaires, et au respect de leurs droits, à la régularité des envois de Rome, et, en général, à tout ce qui concerne la bonne tenue du prytanée de l'art et sa dignité. Toutefois, quand le directeur est un artiste hors ligne, un de ces hommes qui portent avec eux la prépondérance naturelle aux esprits ou aux talents tout à fait supérieurs, son action peut être considérable, et de simples observations peuvent, dans sa bouche, avoir l'importance d'un conseil ou l'autorité impérieuse d'une leçon. Il en fut ainsi tant qu'Ingres gouverna l'Académie de France à Rome ; elle se transforma sous sa direction en une véritable école, une école libre sans doute, mais volontairement soumise.
I^ peinture, la sculpture, la gravure, la musique même, tout se ressentit de rinfluence irrésistible d'Ingres. Encouragé, soutenu par lui, son ancien élève, Hippolyte Flandrin, fit des envois admirables, entre autres le Saint Clair rendant la rue aux aveugles, et cette belle étude d'un jeune homme nu, assis sur un rocher au bord de la mer, et qui paraît plongé dans une rêverie profonde. Simart modela sous ses yeux son Discobole et sa statue d'Orest^ réfugié à l'autel de Pallas, « la plus belle statue des temps modernes, » disait Ingres, qui, dans son enthousiasme, ne savait pas marchander les éloges.
La musique? On sait quels étaient sur ce grand art les sentiments d'Ingres. On sait quelles furent ses prédilections. Gluck, Haydn, Mozart, Beethoven ; tels étaient ses dieux. Malgré son culte pour l'Italie, il n'aimait pas la musique italienne, et il n'avait aucun goût même pour celle de Rossini, qui lui paraissait un coloriste, comme qui dirait un Rubens. On faisait souvent de la musique de chambre à la villa Médicis, on y exécutait des quatuors de Boccherini ou de Hœndel, des sonates de Haydn, des morceaux de Mozart. Ingres avait quelque prétention à jouer du violon. De
bonne heure il avait appris la musique chez son père et, dans sa jeunesse, il avait joué, nous l'avons dit, sur le théâtre de Toulouse* . Mais c'était surtout par ses discours, ses admirations,' ses exclamations, qu'il inspirait aux pensionnaires Tamour de la grande musique classique, de celle dont les inventeurs sont, à leur manière, des Raphaël ou des Michel-Ange.
Bien qu'il passât pour être exclusif et qu'il fût loin de s*en défendre, Ingres conseillait aux jeunes peintres de ne pas s'en tenir à l'étude de Raphaël et de l'antique, et d'explorer les ouvrages des vieux maîtres florentins, siennois ou ombriens du xiv*" et du xv*' siècle, qui étaient alors oubliés et fort peu regardés. Si l'on faisait un voyage, si l'on visitait une ville, une église, il exigeait qu'on en rapportât comme une conquête quelques traits dérobés à leurs œuvres les plus ignorées; il gourmandait ceux dont les albums et les cartons n'étaient pas pleins au retour. Toutefois, il entendait que chacun restât libre et choisît le genre de nourriture le plus conforme à son tempérament '.
« Je lui rapportai un jour, me dit Henri Lehmann, une collection de croquis d'un voyage en Toscane. li s'exalta surtout à la vue d'une Mater dolorasa de Fra Bartolommeo, et d'un Christ de Francia. Je fus heureux de les lui offrir. Après quelque hésitation, il s'écria : « Mais je vous prendrais là le plus pur de votre sang. » Il finit cependant par accepter et me fit lui-même un calque de la Mater dolorosa que je possède.
Du reste, tous ceux qui vécurent à l'Académie de Rome, depuis le mois d'août i83& jusqu'en mai 18A.1, ont conservé de ce temps-là un bon souvenir. Ils se rappellent, sans la moindre rancune, les brusqueries de ce maître bourru et violent, mais honnête et convaincu, qui avait ;eté le grapin sur eux. Us ont du plaisir à raconter les boutades de cet homme fantasque, orgueilleux, bizarre
4. Voir la Notice sur Hippolyte Flandrin, par M. Saglio, dans le tome XI de la Gazette des Beaux-Arts,
5. Il ne sera pas sans intérêt, certainement, de donner ici la liste des peintres, sculpteurs, architectes, graveurs en médailles ou en taille-douce , et composi-
et, parfois, singulièrement naïf. Je dis naïf, car les choses qui tiennent au train ordinaire de la vie, les plaisanteries si naturelles à Tesprit français, les récits d'atelier, il ne les comprenait point, et il était resté sur ce point d'une simplicité primitive, d'une ingénuité antique. — De ces naïvetés, on en citerait beaucoup ; mais il suffit d'une seule, d'un Caractère héroï-comique, pour faire juger l'homme. Pendant qu'il était directeur, le choléra. s'était déclaré à Rome, et les malades y mouraient par centaines, sans que M. Ingres en sût rien. Sa femme, dans son aveugle affection pour lui, le lui avait rigoureusement caché et avait soustrait tous les journaux où il aurait pu apprendre ce que lui seul dans Rome ignorait. Un jour, en montrant l'horizon à MM. Lefuel, Famin et autres, du haut du Pincio, Ingres leur disait: « Voyez quelle belle ville! quel climat! quel beau ciel!... — Oui, dit M. Famin : c'est un climat admirable, en effet; il est mort hier quelque deux cents personnes du choléra... — Du choléra! s'écria Ingres, comment! le choléra est dans Rome et on ne m'en a rien dit! » A l'instant même, le directeur convoque tous les pensionnaires et, en leur présence, il inflige le blâme le plus sévère à M"' Ingres pour lui avoir laissé ignorer ce qu'il était de son devoir de connaître, et faisant des excuses solennelles
leurs de musique, qui sa trouvèrent à rAcadémie de France à Rome, en qualité de pensionnaires, du temps que M. Ingres en était le directeur.
Peintres : 4830, M. Signol; 4831, H. Schopin; 4832, M. Hipp. Flandrin; 4833, M. Roger; 4834, M. Jourdy; 4836, MM. Papety et Blanchard; 4837, M. Murat; 4838, M. Pils; 4839, M. Hébert; 4840, M. Brisset.
SccLPTBORS : 4830, M. Husson; 4832, MM. Briant et Jouffroy; 4833, M. Si-' mart; 4836, MM. Bonnassieux et Ottin; 4837, M. Chambard; 4838, M. Vilain; 4839, M. Gruyère.
Architectes: 4830, M. Garrez; 4834, M. Morey; 4832, M. Léveil; 4833, M. Baltard ; 4834, M. Lequeux; 4835, M. Famin; 4836, MM. Boulanger et Clerget; 4837, M. Guénepin; 4838, M. Uchard; 4839, M. Lefuel; 4840, M. Ballu.
Graveurs en médailles et en taille-douce : MM. Oudiné, Farochon, PoUet, Faro Vauthier.
Paysage historique : 4833, M. Prieur; 4837, M. Buttura.
Compositeurs de musique : 4830, MM. Berlioz et Montfort ; 4834, M. Prévost; 483S, M. Ambroise Thomas; 4833, M. Thys; 4834, M. Elwart; 4835, M. Boulanger; 4836, M. Boisselot; 4837, M. Besozzi; 4838, M. Bousquet; 4838, M. Gounod; 4840, M, Bazin.
à touie rÂcadémie, il promet pour son compte de De pas quitter son poste* On vient ensuite à parler de la maladie et des moyens de s'en préserver. Les journaux publiaient, suivant Tusage, des prescriptions hygiéniques et ne manquaient pas de recommander rabstinence des fruits, le régime, la distraction. « Messieurs, dit Ingres, vous savez que le meilleur préservatif contre le choléra est de s'égayer l'esprit, de se distraire... Eh bien, puisque nous sommes tenus de nous amuser, nous nous réunirons ici tous les soirs, si vous voulez, et... nous lirons Plutarque \? »
La naïveté ! elle est bien souvent la compagne du génie ; elle en est la grâce ; elle empêche que le peintre ne devienne l'esclave de ces petites convenances qu'il est facile d'apprendre et qu'il est bon de dédaigner. Elle le préserve de la banalité, et mieux vaut cent fois l'étrange que le banal. Je le demande, quel est le peintre qui, ayant à faire le portrait de Gherubini, l'aurait conçu comme l'auteur de V Apothéose d'Homère l'a imaginé, c'est-à-dire en manière aussi d'apothéose ? Nos lecteurs connaissent ce portrait. Jamais une même toile n'avait contenu à la fois tant de vérité positive et tant d'idéal. Jamais on n'avait osé un tel mélange ou plutôt un pareil contraste de poésie et de prose flagrante.
4. Ingres écrit le 9 septembre 4837 à M. Marcotte, a II n'est que trop vrai que nous sommes envahis par le choléra avec toutes ses fureurs. Le fort du fléau s'est élevé à son plus haut degré, il y a huit jours, à 300 morts... Aujourd'hui, la maladie décroît et nous n'avons plus que 4 50 environ de morts. On espère donc que le mal devra s'éteindre, lentement, il est vrai ; ,moi et ma femme nous sommes calmes et résignés; il n'en a pas été de même des pensionnaires qui voulaient tous s'éloigner; mais cela ne leur a pas été possible, attendu que nous sommes traqués et braqués dans Rome. L'effroi était assez motivé,' car à deux cents pas de nous, à la Trinité (du Mont), le couvent fit une perte subite de sic religieuses; enfin nous el notre nombreuse famille augmentée encore de deux charmants ménages, MM. Baltard, Desgoffes et leurs enfants, nous sommes tapis à la villa, sous une bonne hygiène, comme des oiseaux qui attendent, sous un grand arbre, que l'orage soit passé. »
Cherubini (»st représenté à l'âge où il n'est plus qu'un vieillard à la peau ridée et flétrie, qui a été beau, cependant, et qui conserve encore des traits réguliers et de l'éclair dans les yeux. Il est venu s'asseoir Tatigué, découragé, sous un portique du théâtre ou du temple qui ont retenti de ses mélodies. Son costume est celui d'un bourgeois du temps, un habit noir recouvert d'un roanleau-carrick. Il est nu-tête, grisonnant, accoudé et pensif. Son regard fixe, sous des sourcils contractés, est celui d'un homme qui écouterait une musique intérieure. A son insu, la Muse inspiratrice est descendue auprès de lui, tenant sa lyre d'or, et, la main étendue sur le front du compositeur, elle magnétise son génie, pour ainsi dire; elle y fait éclore des pensées nouvelles. Couronnée et vêtue comme l'Apollon Musagète, cette déesse des mélodies sacrées n'est pas éclairée d'une autre lumière (jue le poëte, elle respire le même air, elle a marché sous le même portique, et pourtant, chose incroyable, ce contraste entre la réalité et le symbole, entre le costume moderne et le costume antique, entre ce personnage en carrick et une divinité du Parnasse, n'a rien de choquant, rien même qui produise une indécision malheureuse dans l'esprit du spectateur. Ici encore, comme dans V Apothéose d'Homère, la disparate est sauvée; mais combien le problème était plus difficile à résoudre là où le peintre n'avait aucune transition à ménager! Pour faire accepter une opposition aussi hardie, un rapprochement aussi brusque, aussi imprévu, Ingres a eu soin de rattacher la Muse à la terre et d'en emprunter les traits de la nature vivante — ce sont les traits de M"° de Rayneval, — en les particularisant, en leur donnant ou en leur conservant une beauté toute personnelle, des yeux légèrement retroussés par le coin, une bouche à grosses lèvres, prompte au sourire comme au dédain, les narines mobiles, une physionomie enfin assez individuelle et accidentée pour qu'elle ne ressemble pas à une statue et qu'elle appartienne à l'Olympe terrestre. Voilà comment, dans ce portrait d'une vérité si naïve et si frappante, une figure symbolique a pu y trouver place sans y apparaître comme une froide allégorie, incompatible avec l'image de la vie, et de la vie à sa plus haute puissance. A mon sens, il n'est
rien de plus osé en peinture que cette apothéose d^un personnage en habit noir, sur lequel plane une divinité pour lui seul invisible. Supposez, en effet, que Gherubini n'ignore pas la présence de la Muse, aussitôt vous avez franchi la ligne qui sépare une idée ridicule d'une inspiration sublime*
Ceux qui parlent de détruire l'Académie de France à Rome ne savent pas tous les ravages qu'une pareille mesure produirait dans
l'Ecole française. Un pays comme le nôtre, où l'ironie gauloise, toujours armée, toujours prête, interdit l'audace, siffle l'extraordinaire et rend impossible toute fantaisie en ramenant les rêveurs au terre-à-terre des choses convenues et rebattues, est un pays bien peu favorable au grand art. Un peintre qui vivrait en plein Paris, côte à côte avec nos railleurs, ne se hasarderait pas à composer tin portrait de Gherubini comme celui d'iDgres. Il faut pour cela le 'séjour d'une ville où l'art est libre, où il est chez lui, où les traditions sont plus fortes que les opinions, le séjour de Rome, enfin, et l'isolement qu'on y peut trouver, et le recueillement qu'elle procure. Qu'on nous supprime la villa Médicis, et nous n'aurons plus en France que des peintres de genre.
A Rome, Ingres, occupé aux fonctions de sa place, travailla peu. Mais tout ce qu'il peignit là fut excellent ; il y fit VOdalisque à l* esclave; il termina la Stratonice qu'il avait commencée en 1835, et il commença le portrait de Gherubini qu'il devait terminer plus tard, à Paris. Dans la correspondance que nous avons sous les yeux, une seule lettre de lui est datée de 1838, et elle est, par erreur ou distraction, datée de Paris, bien que le peintre n'eût pas quitté Rome.
^ « Mon cher ami, mon bon Gilibert, c'est moi, non mon ombre, mais moi, ton Ingres à tort et à travers, toujours ton fidèle,
comme il a toujours été, malgré ses imperfections et inGr mités de caractère, homme manqué, incomplet, heureux, malheureux, nerveux à Texcès, toujours irrité de ce qui lui paratt mauvais ; car s'il n'est vertueux, il aime la vertu et n'est nullement méchant. Il a un bon cœur, aime excessivement et tendrement. Il est paresseux à prendre la plume pour faire comprendre ses véritables sentiments, apathique parfois et peut-être par lassitude, au point de dire de son pinceau : Qu'est-ce que cela prouve et à quoi cela sert-il?
ce Oh ! souvent, dégoûté de tout, attristé, ulcéré, souvent j'ai pensé à Montauban, à y aller vieillir auprès de toi, de nos amis qui m'y conservez votre précieuse estime! Nous en faisons, avec ma bonne femme, de petits châteaux en Espagne qui nous rendent heureux. Là, me revoir une bonne fois, sans bruit, réhabitant de notre jolie ville, jouir de son beau climat et de tout ce que la nature y prodigue ! . . . Gomihe je me plais à retrouver Rome et le Poussin dans ses campagnes ! »
Ingres, à vrai dire, était fait pour les sujets antiques. Là il respirait à l'aise, il se sentait dans sa sphère, étant surtout propre aux deux choses qui constituent la grande peinture, le nu et la draperie. Plus son art offrait de difficultés, plus il avait de facilité à les vaincre. Mais sa préoccupation constante fut de trouver, dans l'antiquité grecque, des motifs nobles, des motifs susceptibles de beauté, d'expression et de grâce.
Il était singulier que l'histoire d'Ântiochus, amoureux de sa belle-mère Stratonice, n'eût pas encore tenté un grand maître. Je ne connais qu'un seul peintre qui ait essayé de traduire le récit de Plutarque et de Lucien. C'est Gérard de Lairesse, un homme d'esprit, une manière de Poussin batave; mais le style, le goût, la délicatesse qu'il y fallait ne pouvaient fleurir sous le climat de la Hollande. Voici comment Lucien raconte l'histoire : je transcris la version donnée par Charles Lenormant : « C'est cette Stratonice, aimée par son beau-fils, dont la passion fut si habilement découverte par son médecin. Antiochus, rougissant de son mal, se
laissait consumer en silence. Il n'éprouvait aucune douleur et pourtant sa couleur était toute changée, et son corps se desséchait de jour en jour. Le médecin , ne découvrant aucune cause manifeste à ce mal, vit bien qu'il provenait de Tamour. Il y avait là beaucoup de signes d'un amour caché : les yeux languissants, la voix éteinte, la pâleur, les larmes. Sachant donc à quoi s'en tenir sur ce point, il plaga la main sur le cœur du jeune homme, puis, faisant appeler tour à tour ceux qui halntaient le palais, il observa chez le malade le plus grand calme à l'aspect de tous, excepté une seule ; c'était sa belle-mère» Â peine a-t^Ue paru, qu'une pâleur mortelle le saisit, la sueur l'inonde, il tremble, le cœur lui bondit dans la poitrine. Le médecin vit bien que c'étaient là tous les signes de l'amour. »
Depuis plus de vingt ans, Ingres avait été frappé de ce récit et des ressources qu'il pouvait offrir à la peinture. Pendant vingt ans et plus, il en rumina le projet. 11 le conçut d'abord simplement, avec trois personnages. Stratonice n'était séparée du malade que par la longueur de sa couche ; elle appuyait même légèrement sa main sur une colonne du lit, comme on le voit dans une première pensée dessinée au crayon ; mais les deux principaux acteurs du drame se trouvaient ainsi plus rapprochés qu'il ne convenait, et le peintre, voulant laisser voir que Stratonice avait deviné oii tout au moins soupçonné l'amour d'Ântiochus, comprit qu'il devait dès lors ménager un peu plus de distance entre la belle-mère et le beau-fils. Toutefois une difficulté sérieuse se présentait. Éloigner la femme aimée du jeune homme amoureux, c'était nuire à la concentration de l'intérêt et, pour ainsi dire, diviser le tableau en deux. Ingres s'est résigné à cet inconvénient de son sujet; mais avec quel art et quelle grâce il l'a racheté ! Gomme il a su ressaisir l'unité du tableau par le clair-obscur, en faisant tomber la pleine lumière sur la figure de Stratonice, pour laisser dans la demi-teinte le drame qui s'agite, mystérieusement et sans bruit, entre le malade, arrivé au paroxysme de la passion, le père atterré par la douleur et le médecin soudainement éclairé, qui, d'une main, s'impose silence à lui-même,
tandis que l'autre main, restée sur la poitrine d'Antiochus, compte encore les battements de son cœur!
Stratonice vient d'entrer dans la chambre, où est couché le jeune prince. Elle est belle comme une Vénus de Praxitèle, qui, pénétrée par la chaleur de la vie, serait descendue de son piédestal ; elle est troublée et ravie, embarrassée et secrètement triomphante. Par un instinct de pudeur naturelle et aussi par un mouvement involontaire de coquetterie, elle détourne un peu sa tête baissée, et, fermant son corps dans sa draperie, elle demeure, pour un instant, immobile, gardant une attitude remplie de grâce, d'hésitation et de volupté. En l'apercevant, le malade cache sa tête dans l'oreiller, et de son bras droit, dont le coude est violemment relevé, il dérobe son visage au médecin qui l'observe. Mais ce mouvement l'a trahi, et le médecin, Erasistrate, a deviné le secret d'une maladie qui avait mis en défaut toute sa science. Séleucus, agenouillé auprès du lit, s'abandonne au désespoir. Il ne sait rien encore de ce qui se passe dans l'esprit de sa femme et dans le cœur de son fils.
Le luxe de cette royale demeure ajoute encore à l'intérêt du tableau en nous transportant au milieu d'un intérieur asiatique, en nous montrant, avec une vraisemblance puisée dans l'érudition, la vie intime d'un successeur d'Alexandre ; et pas un détail inutile, rien de trop ^ On a essayé de la lyre pour distraire la mélancolie d'Antiochus, mais les sons de l'instrument poétique n'ont fait qu'irriter son [amour. La statue d'Alexandre, posée sur un cippe, indique le palais d'un héros macédonien ; le bouclier et la lance sont une allusion aux victoires de Séleucus. Pas une figure non plus n'est inutile. Ici, c'est un compagnon d'Antiochus qui pleure son ami mourant ; là, c'est une nourrice désolée ; plus loin, c'est une suivante qui brûle des parfums. Enfin, dans un coin obscur, on aperçoit une jeune femme qui, sur le point de refermer la porte ouverte à Stratonice, retient encore les deux battants pour glisser
4. L'architecture et le fond de la Stratonice ont été peints, soqs les yeux d'Ingres par M. Victor Baltard, aujourd'hui architecte en chef de la ville de Paris et membre de Tlnstitut.
un regard curieux, comme si elle eût deviné le nœud de Tintrigue. De cette manière, le sujet n'est plus tragique ; Faction reste dans le tableau ce qu'elle est dans Lucien et dans Plutarque, un simple drame, un drame mêlé de larmes et de sourires, comme il s'en passe tous les jours dans la vie.
Que dire de ces draperies si fines, d'une tournure si exprès sive et si noble, de ces draperies dont le pli est d'un choix si pur et d'un goût exquis ? Que dire de ce beau fond de palais, si riche, si précieux, de ces belles colonnes ioniques et polychromes qui portent le baldaquin du lit, et de celles qui soutiennent la toiture de cette chambre, éclairée par en haut comme un temple hypèthre? Comment, enfin, ne pas admirer, dans ce grand petit tableau, une exécution qui réunit la limpidité de la fresque à tous les charmes de la peinture à l'huile, une exécution qui est émue et contenue, qui est tantôt nourrie comme le serait un Gorrége, tantôt légère comme la décoration d'un vase grec? Appliquée aux figures, surtout à celle de Stratonice, cette manière de peindre est d'une délicatesse qui purifie la volupté et qui prête de la chasteté à l'expression de l'amour. Cest ici que l'on peut dire ce qui a été si bien dit naguère par M. Beulé dans son éloge académique d'Ingres : « La perfection devient une pudeur. »
Celui qui admire une œuvre d'art n'imagine guère, s il n'est pas artiste lui-même, les grandes et petitei^ tribulations par lesquelles a passé l'auteur avant d'arriver à la formule dernière de sa pensée. Il y a dans la Stratonice tel geste qui a été vingt fois repris, corrigé, surchargé, jusqu'à ce que, sans être violent et outré, il fût d'une vérité frappante, énergique et mémorable. Le bras droit de VAntiochiiSy par exemple, a pris successivement toutes les variantes de la position qu'il a aujourd'hui, et il a parcouru tout un demi-cercle de repentirs, parce que le peintre avait voulu que ce bras plié et levé exprimât la crainte qu'avait le jeune homme, qu'on ne découvrît son émotion, et fit le geste qui, au lieu de cacher l'amour d'Antiochus, devait précisément le trahir. L'autre bras, perdu dans la mollesse des coussins, et dont la main seule est visible, a été dessiné de bien des manières avant que l'artiste s'aperçût
M qu'il n'en fallait pas, » comme il disait lui-même aux pensionnaires de Rome. La draperie de Séleucus, dont la teinte rouge cornaline est contiguë à la teinte orange de la couverture et forme un accord par analogie, cette draperie, dis-je, a été longtemps cherchée et obstinément recherchée dans ses plis, parce qu'il fallait la faire contraster, au moyen de cassures plus fermes et plus rares, avec la draperie du lit, qui devait être froissée parles agitations du malade. Que de fois la nature a été consultée ! soit qu'un élève d'Ingres, l'un des Baize ou Tun des Flandrin, se mettant à genoux, Ingres lui jetât sur le dos la draperie pour saisir en flagrant bonheur quelques beaux plis, soit que le maftre lui-même, courant ép^u et déshabillé à travers la chambre, et jouant en pensée le rôle de Séleucus, vînt se précipiter haletant sur un matelas pour fournir à ses élèves le motif de cette draperie, qu'il voulait naturelle autant que noble, expressive autant que belle. Et quelle bonne foi naïve dans cet homme petit, obèse et ramassé, qui, sans craindre le comique de son action, sans même le soupçonner, se pénétrait des * passions qu'il avait à peindre, au point de mimer le désespoir d'un héros antique, et frisait le ridicule pour atteindre, s'il était possible, à la suprême beauté !
La Stratonice, terminée en 1839 et destinée au duc d'Oriéans, à qui elle fut remise par M. Gatteaux, fut envoyée à M. Marcotte, qui reçut de son ami la recommandation expresse de ne montra provisoirement le tableau à personne. Aussi Ingres lui écrit-il au mois d'août 18&0 : « Vous avez dû souffrir de celer à Calamatta la Stratonice. Mais je reconnais là votre loyal caractère ; oui, c'est un bon et estimable ami, Calamatta, et vous ne sauriez croire combien je suis heureux de voir à quel point il a votre estime. »
Les artistes, aujourd'hui, ne font guère attention au cadre de leurs tableaux. La toile finie, on commande une bordure au doreur,
lequel a par devers lui deux ou trois modèles d'encadrements à la mode, qui lui servent de passe-partout. Que le tableau soit brUlant ou sombre, qu'il représente un paysage à grand ciel ou une composition toute remplie de figures serrées, on y applique indifféremment un cadre profond ou un profil rabattu, un double rang de perles ou une cannelure. Rien n'est plus commun que de voir au Salon des peintures encadrées à contre-sens. Tantôt elles sont écrasées par l'éclat indiscret d'un cadre cannelé dont les listels scintillants éblouissent l'œil, tantôt elles restent aplaties, faute d'une bande noire, par exemple, qui épicerait le spectacle, et, en le contrariant, le rehausserait.
Ingres était plus attentif à ces détails, et il ne les trouvait pas au-dessous de lui, comme font nos peintres du jour. En adressant à M. Marcotte son Odalisque à r esclave, il lui écrivait : cr Vous ferez faire, je vous prie, un assez beau cadre, bien large et aussi baroque que possible, car c'est du turc, c'est-à-dire tout ce que vous trouverez d'ornements qui se rapprochent du style de ce pays. » Et un mois après, il revient à la charge : « Gomme je vous l'ai recommandé, je voudrais un cadre excessivement large (raisonnable cependant), et à ce propos je désirerais en refaire un autre pour la Stratonice; et pour une bonne fois que je m'explique encore : très-large, pas très-profond et les ornements fins et tous grecs. A V Odalisque, qui est un sujet gracieux et un peu étranger, des ornements que l'on appelle, je ne sais comment, gothiques modernes, me semblent convenir, excepté cependant les clinquants et les velours dans le fond : vous voyez que je suis au courant.
« P. S. Mais, en y réfléchissant, c'est moi qui ferai à mon retour le cadre de la Stratonice, dont le succès m'étonne autant qu'il me rend heureux^ »
L'auteur, en effet, dessina son cadre, et M. Gatteaux en possède le dessin.