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et c*est ainsi qu'elles représentent la poésie d'Homère qui, toujours héroïque, n'est jamais tendue; qui, toujours au-dessus du vrai, n'est jamais en dehors de la vérité.
S'il est permis, disions-nous, de se former quelque idée de la peinture antique d'après les fresques de Pompéi et d'Herculanum, on peut croire que rien n'y ressemble plus que la peinture d'Ingres. Ce qui pourtant la dislingue du style des peintres grecs, tel que nous l'imaginons, c'est une certaine pointe d'exagération et un accent passionné qui appartiennent à l'esprit moderne; car jamais on ne trouverait ce caractère dans l'art impersonnel de la belle antiquité.
Quelle audace de la part d'un peintre qui travaillait au milieu de nous, exposé aux traits incessants de notre raillerie gauloise, quelle audace, disons-nous, que d'introduire dans \ Apothéose cTHomèrej au-dessous de Virgile qui amène Dante et d'Apelles qui conduit Raphaël par la main , tout auprès de Pindare , de Périclès et de Platon, Corneille et Poussin, Racine et Fénelon, Molière avec sa fine moustache. Despréaux avec sa lourde perruque! El nonseulement ces contrastes n'ont rien de choquant, mais toutes les incohérences que l'on aurait pu redouter se résolvent à merveille. Tout se concilie, se fond, s'harmonise, bien que chaque figure conserve l'intégrité de son caractère, la physionomie de son temps, les allures particulières de son esprit, et cela parce que le peintre a puisé son style au sein de la nature, qu'il a idéalisé le réel, souvent même le vulgaire. Un jour qu'il nous montrait un autre petit tableau où il a représenté à mi-corps Homère marchant appuyé sur son jeune guide : a Cette tête, nous dit-il, est celle d'un Piémontais que je vis passer dans la rue et qui voulut bien poser un instant chez moi. J'en ai fait un Homère : il m'a suffi pour cela de lui crever les yeux, n
— Vous lui fîtes, seigneur, En lut crevant les yeux, beaucoup d'honneur.
Nous reviendrons sur V Apothéose d'Homère comme le peintre y est revenu lui-même , et nous pourrons alors nous appuyer sur
ses propres opinions pour critiquer la première Apothéose au moyen de la seconde. Toujours est-il que telle qu'on la voit au Luxembourg, depuis que MM. Balze et Dumas en ont exécuté une belle copie pour le Louvre, V Apothéose d'Homère est un morceau plein d'originalité en même tenrps que de traditions , classique au plus haut degré par la pensée , mais nouveau par la forme , et peutêtre le plus noble, le plus grand de tous les hommages rendus par le génie moderne au génie antique.
On a dit souvent et nous avons dit nous-mêmes que Ingres . était un homme tout d'une pièce, et cela est vrai si l'on considère la roideur de ses convictions et sa fidélité absolue aux principes qu'il s'était faits d^s sa jeunesse, principes qu'il a suivis, professés et illustrés pendant plus d'un demi-siècle. Cependant, à y regarder de bien près, on s'aperçoit que son génie n'était pas aussi, simple, aussi un qu'il le paratt. L'éducation avait créé en lui une seconde nature sans détruire la première.; Abandonné à lui-même, Ingres eût été, — je reviens à cette idée, — un réaliste énergique et puissant, un réaliste pur, et je m'explique parfaitement qu'un peintre f qui le connaissait bien m'ait dit un jour : « Je soupçonne que la
famille de ce Montalbanats était d'origine espagnole; il y a du sang espagnol dans le tempérament de son génie. » En effet, toutes ' les fois qu'il se trouvait en présence de la nature ]|^ Ingres la voyait
et la rendait avec une vérité qu'on pourrait appeler photographique^ ) ,; s'il n'y avait pas mis toujours du sien, et souvent il la reproduisait avecl'intensité, j'allais dire la brutalité qu'aurait pu y mettre un Znrbaran. Ses premiers dessins étaient d'une naïveté adorable, comme la Famille Forestier^ ou bien d^une exactitude rigoureuse avec insistance, comnjie ceux qu'il fit dans le goût de Cranach ou d'Albert Durer, et qui représentent, par exemple, un autel en perspective, avec des flambeaux, un reliquaire et un rideau pendu à
sa tringle. Quelques traits de mine de plomb ou de pierre noire lui suflisaient à exprimer la ressemblance d*un torse ou la réalité d'un objet matériel. J'ai vu de lui des pistolets qui étaient dessinés à faire la joie d'un armurier et d'un damasquineur.
Dans l'atelier de David , ce réaliste fut muselé. Sans éteindre l'enthousiasme de son élève pour la nature , David lui en inspira un autre, qui, à tout prendre, était le même dans une région plus élevée : je veux dire l'enthousiasme pour l'antique et pour le style. Il se fit alors dans les idées du jeune disciple, comme dans celles de son camarade Bartolini , une combinaison heureuse des deux éléments dont se compose l'art. L'idéal et le réel ne furent plus qu'un à leurs yeux, et, sans se rendre compte de leurs opinions à la manière des philosophes, ils comprirent à la manière des artistes, c'est-à-dire instinctivement, que l'idéal était l'essence du réel, le noyau caché dans le fruit; qu'ils étaient, non pas l'un à côté de l'autre, mais l'un au sein de l'autre. Ils découvrirent ainsi, à leur insu , le principe de cette identité sublime de la nature et du style, qui a fait la gloire de Schelling et la fortune esthétique de Hégel.
Ingres fut donc, poussé dans une voie uniforme par deux tendances qui paraissaient contraires et qu'il sut concilier. Il fut toute sa vie un naturaliste passionné, mais redressé, un réaliste contenu. Il eût été l'esclave de la nature, si David ne lui avait appris à en devenir le maître. Un tel artiste devait exceller au portrait, car le portrait, dans son acception la plus haute ^le portrait comme l'ont entendu les grands peintres, ce n*est pas seulement la vérité d'une vie entière résumée en un seul moment, ou, si l'on veut, l'individu présenté dans la généralité de son être, mais encore le particulier rattaché à un type. C'est ici qu'Ingres va nous apparaître comme un artiste vraiment supérieur. ^
Dans la grande exposition qui fut ouverte en 1867 sur le quai Malaquais, plus de quarante mille personnes ont vu les portraits de M. Berlin aîné, de M. MoIé, de Cherubini, de Bartolini, de M"* de Rothschild, de M'"" Forgeot, et vingt autres. Eh bien, il faut convenir que ce public, —c'était, il est vrai, un public choisi, — ne se Test pas fait dire à deux fois: il a compris sur-lechamp; il a été saisi du premier coup et Trappe d'admiration. Qui ne le serait en voyant le portrait de M. Bertin aîné, ce portrait d'une écriture si simple et si énergique? Avec quelle force cet individu, particularisé au dernier point, nous représente le type de la haute bourgeoisie à laquelle il appartient, et dont il résume la physionomie générale !
Nous l'avons décrit ailleurs : est-il nécessaire de le décrire encore? Familièrement assis et accablé de son embonpoint, le modèle appuie ses deux mains tournées en dedans sur ses cuisses écartées, et de ses bras arrondis il semble soutenir le poids de son obésité. L'expression inlerrogativede son œil perçant, le léger désordre de ses cheveux, le* nœud lâche de sa cravate, l'ampleur de son gilet, que remplit le développement de la poitrine, la tournure d'une vaste redingote dont les plis traliissent les habitudes d'un corps toujours grossissant, les larges manches d'où sortent des mains boudinées, aux doigts fuselés et délicats; tout cela spécifie la personne ne varietur, et cependant, chose admirable, cette individualité définie à l 'emporte-pièce, elle a aussi une vérité générique; elle est une image vive de toute la bourgeoisie du dernier règne, avec sa force intelligente, sa bonhomie orgueilleuse, le sans gêne de ses allures, et l'aplomb que lui donnait la fortune, et la fermeté qu'elle puisait dans ses privilèges, patiemment conquis, obstinément dérendus.
Nous ne sommes ni le premier ni le dernier à faire l'éloge du
portrait de M. Bertin; mais, pour être tout à fait juste, nous proposerons un léger amendement aux louanges de nos confrères et aux nôtres. La couleur de ce portrait tourne au gris et la lumière en est sourde. Il y a loin de là aux belles mains , aux carnations vivantes du portrait de M"""" de Senonnes , aux tons lumineux du portrait de M"' Devauçay, à la chaleur ambrée -de VŒdipe. La couleur d'Ingres, claire en Italie, est devenue bise en France; elle s*est attristée sous un climat relativement brumeux, et, par malheur, c'est surtout dans les chairs qu'elle a perdu sa fraîcheur et sa lumière , car les vêtements , les accessoires sont toujours restés chez lui parfaitement rendus et excellents par la justesse du Ion local.
Gela fut remarqué par un critique éminent dès le temps même où fut exposé l'ouvrage dont nous parlons : « Dans le portrait de 1807 (celui de M"* Devauçay), dit Charles Lenormant % le bras et le châle de la femme âont d'une plus belle couleur que ces mêmes objets n'auraient pu l'être chez Gros dans son meilleur temps. La redingote et le gilet de M. Bertin, si on les voyait indépendamment de la tête, feraient dire à tout le monde : Le peintre qui a fait cela est un coloriste. » Mais comme naturellement le public regarde aux chairs, ce qu'elles ont ici de monotone, ce qui leur manque de sang, de transparence et de bbnd^ dut choquer toutes les personnes pour lesquelles le choix exquis de la forme ne pouvait compenser les austérités de la couleur.
Ingres, du reste, rendit un peu mieux la chair dans le portrait de M. Mole, dont les demi-teintes sont cependant encore un tant soit peu lourdes et grises. Le portrait se détachant sur un fond neutre est surprenant de relief. Les mains osseuses du modèle, dessinées et comme sculptées à la Michel-Ange, sortent de la toile avec une rare énergie. Me trouvant un jour dans l'atelier de Galamatta et de Mercuri, ocx^upé à labourer le cuivre sous la direction de ces deux maîtres, je vis arriver le portrait de M. Mole, peint par Ingres, portrait que M. Galamatta était chargé de graver, et