‹ Ingres, sa vie et ses ouvragesChapitre 12 sur 34 · Comairas fut un de ceux qui copièrent les Loges · texte numérisé non relu

Comairas fut un de ceux qui copièrent les Loges

« Depuis, et comme on dit que l'appétit vient eu mangeant, il me vint la pensée de donner encore plus de développement à cette idée, en couronnant la décoration des bas côtés par les Sibylles de Michel-Ange , et enfin de consacrer ce lieu comme Chapelle du palais des Beaux-Arts^ par la copie exacte de la tribune des chanteurs de la chapelle Sixline S et réunir là, par ce moyen, Tart de la musique, en mettant cet art divin en compagnie de ses divines sœurs, dont votre palais est le temple.

« Cependant je n'aurais jamais osé vous montrer ce petit travail, parce qu'il n'est point de notre compétence, si M. Thiers, qui l'a vu, n'avait insisté pour que je le lui remisse, voulant absolument vous le montrer et en causer avec vous.

a Je jouis, mon cher Monsieur Duban, de tous vos succès, de votre belle position, que votre seul talent vous a méritée; je m'en réjouis avec le plus grand cœur. »

Dans le temps où il écrivait ce qu'on vient de lire, Ingres reçut de M. le duc de Luynes une proposition qui le jeta dans le ravissement. 11 s'agissait de peintures décoratives à exécuter au château de Dampierre, dans une galerie que M. Duban devait reconstruire, et qui devait être ornée avec la dernière magnificence. Deux grandes places, les places d'honneur, étaient réservées à Ingres, et M. de Luynes les lui offrait avec la déférence la plus flatteuse et la plus haute politesse. Le prix de ce grand travail était fixé à soixante-dix mille francs pour les deux tableaux , dont les sujets n'étaient pas encore déterminés. Pour le cas où le maître les voudrait peindre à Dampierre, l'hospitalité du château lui était noblement offerte. Tout le monde y serait à ses ordres en respectant sa Uberté.

4. M. Gatteaux possède le dessin que M. Ingres fit faire de cette tribune des chanteurs.

4n INGRES,

Ce fut vers le commencement de septembre 1839 que les propositions de M. le duc de Luynes parvinrent à Rome à Ingres, qui en fut enchanté, et qui en 6t part immédiatement à ses amis et élèves, Paul et Raymond Balze et Henri Lehmann. Les Flandrin et Âmbroise Thomas avaient déjà fini leur pension et quitté Rome. Henri Lehmann se souvient d'avoir lu la lettre de M. de Luynes. Le duc y parlait de la pensée qu'il avait conçue de faire exécuter dans le château de Dam pierre deux peintures représentant des sujets historiques ou autres, de nature à contenir, pour les futurs habitants du château, un encouragement ou un reproche. Ce que je désire, disait la lettre, « c'est que mes descendants, en passant devant vos peintures, puissent lever la tête avec orgueil ou la baissier avec confusion. » Après réflexion, le peintre, préoccupé avant tout de son art, choisit pour sujets TÂge d'or et l'Age de fer.

Le 19 septembre, Ingres en écrivit à M. Duban :

« Mon cher Monsieur Duban,

« M. le duc m'a fait l'honneur d'une lettre si belle, si honorable pour moi, que je la montre à tout le monde. Enfin, je suis à Dampierre le magnifique avec vous, mon cher Monsieur, avec l'admirable esprit de votre talent et tout ce que votre caractère a pour moi de bienveillant "et de si aimable. Seulement, vous me voyez trop haut et trop en beau; comme M. le duc.

n J'entre donc en matière touchant votre galerie.

« 1^ Quant à la dimension de hauteur des tableaux et celles à partir du sol comme soubassement, je me suis décidé pour les deux exemples de ce calque, d'après les Stances de Raphaël au Vatican. L'un ou l'autre, si d'ailleurs votre choix les approuvait, me serait égal. Le cintre me tenterait ; mais je le laisse entièrement à votre choix ; je ne voudrais rien imposer.

tt 2^ Un point sur lequel j'insisterais serait l'indispensabilité de peindre ces tableaux sur place *. Les raisons sont toutes pal-

4 . Tous les mots imprimés en italique dans cette lettre comme dans toutes celles d'Ingres, que nous avons citées, sont soulignés dans les originaux. En général nous

pables et en foyear d'une bonne exécution. La première serait de peindre monumentalement le tableau pour sa vérilable deslinaUon.

c 3"" Quel genre de peinture emploieron»-noufi ? Il est parlé de toiles; je vous avoue que lorsque je vois même ces cbefed'œuvre peints h Thuile, et noircis et jaunis avec le temps, cela est effrayant. Le bois? mais les planches se déjettoat..» Voici d'autres matières employées : la fresque, ou bien Thuile sur le mur, sur une espèce de stuc, comme cela s'est pratiqué à Fontainebleau. Cette dernière manière me conviendrait assez : c'est à vous de décider, Messieurs.

/i"" La lumière, hélas ! presque toujours ennemie des œuvres d'art, lorsque le soleil les frappe. Il en faut, mais pas trop. Du reste, l'expérience vous donnera les moyens de tout concilier. Je me trouve doublement heureux , mon cher Monsieur, d'être en si bonnes mains, bien persuadé aussi que tout ce que vous faites et ferez à Dampierre sera marqué au coin d'une perfection et d'un goût que je n'ai jamais vus à ce point chez aucun autre. Et je n'ai pas encore vu cette belle École des Beaux-Arts, dont tout le monde dit merveille! Je vous prie d'exprimer à M. le duc l'attachement que m'inspire sa noble et aimable personne. »

Voilà donc des relations commencées sous les plus heureux auspices. Quoi de plus enviable pour Ingres qu'une telle occasion de faire voir toutes les ressources de son talent et le meilleur de son style, sans être gêné par le costume ou par des données historiques, sans avoir à mettre en scène d'autres personnages que des figures nues, des héros ou des dieux? Et quel avantage inappréciable que d'avoir pour théâtre de ses peintures la magniâque galerie que M. Duban allait construire tout exprès, ou du moins renouveler de fond en comble, avec ce goût élevé, pur et délicat que l'on admirait, et avec cette discrétion dans la richesse, qui était pour Ingres la qualité la plus désirable de l'encadrement qu'on pro-

avoQS conservé aussi l'orthographe d'Ingres, qui la savait peu, comme tous les personnages de son temps, et auquel il arrivait souvent de mal écrire le nom môme de ses meilleurs amis.

mettait à ses pensées ! Comme il inclinait à la fresque en mémoire des^gcands^rattfes ^ -aussi parce qu'elle est propice à faire valoir le dessin, il redoutait l'opulence que le propriétaire du château voulait déployer dans la galerie, et il exprimait ses craintes à M. Duban dans une lettre datée de Rome, le 25 janvier iSHiO, et conçue en ces termes :

(c Je vous remercie de toutes vos précautions pour un

genre de peinture qui n'est ny bien connu en France, ny bien naturalisé. Je suis enchanté que M. le duc l'aye adoptée en cette occasion, car elle a toujours été chérie et employée par les plus grands peintres, comme celle qui inspire le plus et à qui son exécution plus facile permet d'enfanter de plus grandes choses ; et c'est tout dire, elle est monumentale.

a Voilà donc une chose arrêtée ; mais s'il m'est pernûs d'exprimer toute ma pensée, que je vous offre toujours, sauf meilleur avis, et comptant sur votre excellent esprit, mon cher Monsieur, je ne sais si la décoration riche de marbres que vous destinez à accompagner nos tableaux à fresque et orner cette belle salle, ne sera pas trop riche et ne fera pas du tort à cette simple et austère peinture à l'eau. Il me semble avoir toujours vu la fresque accompagnée de la fresque. L'emploi le plus grand de ce genre se trouve dans la chapelle Sixtine, les Stances de Raphaël, la Famésine et autres lieux, tous décorés par elle seule, par les plus beaux ornements arabesques et petits tableaux d'architecture, le tout souvent, ou, pour mieux dire, toujours, rehaussé des plus* belles couleurs et d'or. Je craindrais donc quelque chose de trop terne pour la fresque à côté de ces richesses de marbre, qui réclament plutôt la vigueur et l'extrême fini (vigueur comme manipulation) de la peinture à r huile.

« Voilà mon objection. Rien à changer, du reste, à la belle décoration de votre salle, que je trouve superbe. Ces belles consoles qui soutiennent cette tribune, et les belles portes, tout cela à l'exemple de la belle chapelle Sixtine, peut très-bien rester et faire divinement; mais ces riches colonnes, l'entourage et le soubasse-

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ment des tableaux en marbre, j'en doute, par les raisons que je viens d'exprimer... Vous voyez qu'il n'y a en ceci que le genre spécial matériel de la firesque qui pourrait me suggérer ces remarques, et que cela ne touche en rien le beau travail que vous projetez et qui me fait battre le cœur de plaisir.

« Dans le cas où l'encadrement sera de marbre, un marbre gris clair veiné me paraîtra toujours bien faire, puisque vous avez la bonté de me consulter, et je ne trouve qu'à louer dans la hauteur et proportion de la peinture et du soubassement. Tout m'y paroît parfaitement convèaable, et je désire en partager l'honneur avec vous, le seul certaiaement fait pour reproduire avec votre particulier génie ces beaux temps, dont nous sommes, de concert avec M. le duc de Luynes, les plus vifs admirateurs... »

Cette lettre, communiquée à M. de Luynes, qui de son côté avait reçu sans doute de M. Ingres des réponses dans le même sens, dérangea un peu les projets que le duc avait formés avec les conseils de M. Duban. Si le maître persistait à faire de la peinture murale, il ne fallait rien moins que reprendre en sous- œuvre les murs de la galerie poiu* les rebâtir en matériaux choisis, qui pussent garantir au peintre l'éternité relative d'une architecture digne de son œuvre. Le duc de Luynes s'en explique en ces termes à M. Duban dans une lettre sans date, mais qui doit être de la fin de Tannée 1839 ou du commencement de iSliO :

Comme vous me le mandiez, la réponse de M. Ingres dérange un peu nos projets, et voici les réflexions qu'elle me suggère; je vous les soumets : La pensée de M. Ingres de peindre des tableaux sur place, afin que l'exécution en soit plus monumentale et plus conforme à leur véritable destination, est tellement juste à mes yeux, que je l'accepte comme sans réplique. Restent les moyens d'exécution.

« M. Ingres propose la peinture sur bois avec hésitation, et il a raison; elle a trop d'inconvénients et aucun avantage :. le jeu des planches assemblées, les vers..., enfin tous les inconvénients de

la peinture sur toile sans les ressources de rentoilage et de restauration.

« Il parle aussi de p^oture sur stuc et sur le mur. Ici commencent, je crois, les grandes difficultés. Je me rappelle que, selon votre opinion, cette peinture murale était impraticable à cause de l'état de la construction, de la nature des pierres, des tassements possibles et de mille autres raisons, qui m'ont semblé très-puissantes. Dans le même système, M. Ingres parle de la peinture à fresque, et je pense que si l'on pouvait surmonter, pour la partie matérielle, les difficultés dont je viens de parler, la fresque, entre tous les autres moyens, serait celui qui nous garantirait le plus prompt résultat de la part de M. Ingres. Elle aurait biw des inconvénients très-graves : d'abord elle affaiblirait le coloris, déjà si gris, du maître ; elle se subordonnerait nécessairement le système de décoration de la salle et le tiendrait dans un effet peut-être trop modeste pour bien faire.

<( En résumé, Tidée de peindre sur place me parait excellente, quoique M. Ingres, avec son genre de talent, en ait peutêtre moins besoin que personne. J'invoque vos conseils pour savoir si la peinture murale est possible ; si elle ne Test pas, il faudrait nécessairement ramener M. Ingres à la peinture sur toile, qui certes est moins monummtale que celle sur mur. Dans mon opinion, cette dernière est la seule qui puisse accomplir l'œuvre, s'identifier au lieu, en devenir inséparable et satisfaire en même temps l'artiste.

« Ce serait d'ailleurs, dans un édifice privé, une chose toute nouvelle pour notre siècle et qui n'aurait jamais d'imitateurs. Ce serait un moyen d'éterniser la mémoire de nos travaux, même quand le château passerait en d'autres mains que celles de ma famille, et, malgré tous les défauts de la fresque, malgré les inconvénients que je vous ai signalés, soit de la part du maître, soit pour la décoration de la salle, si c'était possible, je n'hésiterais pas à accepter la fresque.

« Tout cela. Monsieur, se recommande à vos sages réflexions. Ce sujet vous aura beaucoup occupé. Veuillez bien me faire part de

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Yos nouvelles lumières ; j'en userai avec empressement, désirant me Bxer à ce qu'il y a de plus raisonné et de plus avantageux. Je ne parle pas de la forme des tableaux. Le cintre peut bien faire ; la forme rectangulaire aussi. Agréez, je vous prie, Monsieur, Tassuranoe de mes sentiments les plus distingués. »

Quoi qu'en dise M. de Luynes dans la lettre que nous venons de citer, ce fut une idée malheureuse que celle de peindre sur mur Y Age d'or et Y Age de fer, et si Ingres avait eu le loisir de conduire son ouvrage dans la liberté du chez-soi, sans changer d'intérieur, sans avoir à confronter sa vie modeste avec une existence seigneuriale, nul doute qu'il n'eût mené à bien ces deux peintures, qui eussent été, dans notre époque, la plus haute expression du style. Mais le sort, nous le verrons, en décida autrement.

Ingres partit de Rome à la Qn d'avril IS&l, et il arriva au commencement de mai à Paris. Il y trouva sa réputation grandie et l'ensemble de l'école disposé à le reconnaître pour chef. Le duc d'Orléans avait exposé la Stratanicc dans un salon du pavillon Marsan, aux Tuileries, et beaucoup de personnes avaient été admises à la voir : nous fûmes du nombre, mais parmi les derniers. L'impression profonde que nous fit cette exquise peinture est encore présente à nos souvenirs. Nous étions seul avec le gardien qui nous avait introduit. Le salon, désert et fermé, ne recevait de jour que par une fenêtre donnant sur le jardin. Au milieu du silence qui régnait dans cette demeure d'un roi moderne, il nous fut plus facile de goûter la restitution d'un palais asiatique habité par un successeur d'Alexandre, et de recevoir ainsi une révélation des choses antiques et des mœurs païennes. Ce fut la première fois que l'idée de style s'offrit clairement à notre pensée. Les lois de l'art, du grand art, nous étaient alors inconnues, et,

dans la naïveté de notre ignorance, nous n*en étions que plus enclin à l'admiration et plus charmé- Un banquet offert à Fauteur de la StraUmice par tous les peintres et les sculpteurs, depuis les membres *de l'Institut jusqu'aux plus humbles débutants, inaugura le nouveau séjour de l'artiste à Paris. Louis-Philippe voulut à son tour rendre hommage au plus illustre représentant de l'art contemporain. Il conduisit Ingres à Versailles et lui fit les honneurs des galeries et des appartements sans fin, où il venait de rassembler tant de monuments dédiés à toutes les gloires de la France. Le soir, ayant ramené Ingres au palais de Neuilly, le roi le retint à dîner et lui donna un concert où il eut la délicatesse de ne faire jouer que les morceaux de Haydn, de Gluck, de Mozart, que le peintre préférait. A partir de ce moment, ce fut dans la noblesse d'alors, je veux dire dans la haute boiu*geoisie, un véritable engouement pour M. Ingres et une émulation de lui plaire. De toutes parts on lui faisait fête, on lui demandait un dessin, un portrait, un croquis; on l'invitait pour le voir et aussi pour le montra ; on lui prenait son temps : il était devenu l'esclave de sa propre gloire.

« Tu connais Paris, écrivait Ingres à son ami Gilibert % A bien! il m'est tombé dessus; j'en suis accablé! Lorsque je crois pouvoir gagner les bords du gouffre, je m'y vois replongé de plus belle. Toutes mes heures, tous mes moments sont comptés et toutes mes soirées précédées de dtners retenus d'avance. Enfin, tous les honneurs et tous les ennuis d'une position digne d'envie, certes, et qui au fond ne me rend pas heureux.

a Je ne veux pas être ingrat, mais ce n'est pas là la vie que j*aime et qui me convient. Celle que j'aime n'est pas ainsi faite ; elle est toute dans le calme et les douceurs du foyer, avec des amis choisis et mon atelier. Là, je suis roi et j'oublie qu'il est des ennuis et des chagrins. Là, je suis heureux avec les difficultés à vaincre de mon bel art. Quelquefois, couronné de ma propre ap-

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