‹ Ingres, sa vie et ses ouvragesChapitre 13 sur 34 · Lettre datée du % octobre · texte numérisé non relu

Lettre datée du % octobre

probation, je suis heureux surtout quand je revois longtemps après, dans le monde où je les ai lancés, ces enfants qui m'ont coûté tant de soins et de sollicitudes tendres et courageuses.

« J'aime à me claquemurer dans mon atelier avec la nature, les modèles les plus beaux, qui me révèlent les beautés classiques des Phidias et des Raphaël et m'assurent, dans mes croyances, doctrine et foi. Auprès de ces divinités, je ne me reconnais d'autre mérite que celui de l'imitation : oui, je sens que leur grâce est descendue jusqu'à moi, et je me prosterne.

« J'ai mis la main à un dessin colorié de notre Homère, et tous ceux qui l'ont vu en disent merveilles; M. de Forbin, à la tète, en a parlé et en parle dans tous les salons. Ton Racine y est el occupe une belle place et sur la même ligne que Corneille, mais à mon corps défendant. Sache que je suis tout à fait dans l'antiquité et que toute comparaison de l'antique au moderne me parait un blasphème. Plus Racine est Racine, plus il est coupable à mes yeux. Quant à ton autre blasphémateur et indigne Voltaire, en matière de goût et de haute poésie, je le laisse se battre avec Racine, et peu m'importe.

« Mon saint est déjà admiré du petit nombre des bons esprits qui l'ont vu. Ce succès précurseur ne me rend que plus exigeant pour moi-même. Il est très-avancé d'ensemble ; rien de Gni, mais tout est trouvé ;}e n'ai plus que l'exécution de plaisir \ »

Ici se place une circonstance intéressante de la vie que nous avons entrepris de raconter.

La tête de Gherubini avait été peinte à Paris, mais le peintre méditait d'agrandir le portrait, d'y mettre les mains et d'y ajouter

4. Noos ne savons de quel saint il peut être ici question. Depuis le saint Symphorieti qui fut terminé en 1834, Ingres ne fit aucun tableau de sainteté, si ce n^est le Jésus CM milieu des docteurs, les cartons pour les vitraux des chapelles de Dreux et de Saint-Ferdinand, et un tableau représentant la bienheureuse Germaine de Pibrac, qui lui avait été commandé pour une église de Montauban. Dans les copies des lettres à M. Gilibert, qui nous ont été confiées par M. Gambon, après les mots « mon saint », on lit entre parenthèses (Symphorien) mais ce doit être une erreur.

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la figure de la Muse qui s'y trouve aujourd'hui. Pour cette figure, il fit à Rome un dessin, d'abord d'après M"""* Des^fie, ensuite d'après M"* de Rayneval, sœur du premier secrétaire de l'ambassade française (depuis ambassadeur à Rome) , et Henri Lehmann en ébaucha la peinture dans une répétition du portrait de Cherubini sur une toile agrandie tout exprès. Les mains de Cherubini, en l'absence du modèle, furent peintes par Lehmann d'après celle de Gounod, alors pensionnaire de l'Académie de France à Rome, dans cette même répétition du portrait appartenant à la famille , celui dont M"* Duret, petite-fille de Cherubini, possède une fort bonne copie peinte par elle-même. Ingres fut si content de ces mains qu'il les fit copier dans le tableau original. Les choses en étaient là quand Ingres revenu à Paris, voulut décidément transformer en apothéose le portrait du grand artiste pour lequel il professait une admiration passionnée. Un jour, ayant rencontré Cherubini à l'Institut, il lui redemanda ce portrait pour y faire, disait-il, une légère retouche. Cherubini ne se fit pas prier, et il envoya le portrait le lendemain. Une fois en possession de la toile, plutôt que de recommencer sur de nouveaux frais, Ingres fit agrandir le châssis en haut et sur les côtés, a6n de pouvoir ajouter dans le fond la figure idéale de la Muse étendant sa main protectrice siu* le génie du compositeur. Un autre eût pris la peine de raccorder les deux figures, dont la première est d'une vérité saisissante, au moyen de quelques touches de nature à idéaliser aussi le portrait ; mais Ingres, à qui l'imprévu des contrastes ne déplaisait point, affecta au contraire de laisser à la tète de Cherubini toute la réalité qu'il y avait mise, afin d'opposer avec plus d'énergie l'apparition symbolique de la muse à la figure vivante du musicien.

La peinture achevée, Ingres prit soin de la placer dans un jour favorable et mystérieux, et il invita Cherubini à la venir voir; mais il ne voulut pas être présent à la scène d'étonnement et aux élans de reconnaissance qu'il prévoyait. Ce fut M""" Ingres qui attendit seule le poëte pour être témoin de sa surprise et de son ravissement. Assis devant le tableau de son apothéose, Cherubini le contempla longtemps avec une tranquillité désespérante et en gar-

dant UD silence dont M°^ Ingres fut accablée. J'imagine pourtant que cet homme en apparence impassible et immobile comme son image était ému intérieurement, et qu'il prêtait l'oreille à quelque secrète inspiration. • • Il se leva enfin, murmura quelques mots de politesse et se retira.

Le peintre qui épiait ce moment accourt après la sortie de Cherubini et demande à sa femme quel a été l'effet produit par le coup de théâtre qu'ils avaient ménagé. — Rien ! dit M"* Ingres, absolument rien ! aucune marque de surprise ni de joie, aucune trace d'émotion ! — Ingres était atterré. Il ne comprenait rien à cette insensibilité d'un homme de génie en présence de son effigie divinisée.

A quelques jours de là, Cherubini, étant venu rendre visite à Ingres, fut reçu à son tour froidement, et c'est à peine si l'on fit attention à un rouleau de papier qu'il remit pourtant d'un air solennel, et qui était une pièce de musique de sa composition, un canon écrit à la gloire d'Ingres. Après avoir jeté un coup d'œil sur le papier, le peintre le confia à M'"'' Hittorff et à son illustre collègue et ami, Auguste Couder, qui en déchiffrèrent les parties et en trouvèrent la musique majestueuse et d'une rare beauté. Il fut convenu entre M . Couder et M*""* Hittorff qu'on ferait à Ingres la surprise de lui chanter ce canon, un soir, chez cette dame, qui donna tout exprès un grand dîner. C'était le 15 mars 18/t2. Ingres se fit attendre; il arriva triste et sombre. « Qu'avez-vous, mon ami? lui dit Couder. — Je suis désolé, répondit Ingres : Cherubini est mort ce matin. » En apprenant cette nouvelle, les convives renoncèrent tacitement au complot formé par eux d'exécuter à l'improviste le canon qu'ils avaient appris et répété. Après le dtner, pourtant, on se ravisa, et tandis que Ingres paraissait absorbé dans ses pensées, on le réveilla tout à coup par les belles phrases de la musique composée en son honneur. Il fondit en larmes.

Ce canon inédit, nous avons eu la pensée de le faire graver sur le manuscrit que M. Auguste Couder a eu l'obligeance de nous prêter. Nos lecteurs en jugeront.

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