‹ Ingres, sa vie et ses ouvragesChapitre 14 sur 34 · TO · texte numérisé non relu

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 l*époque où il acheva le tableau de Cherubini et la Muse, Ingres venait de faire le portrait du duc d'Orléans que tous les amateurs connaissent par la savante graviu*e de Galamatta. On a beaucoup vanté ce portrait» et il est remarquable, en effet, par une certaine façon magistrale de voir et de peindre. Le modèle est représenté debout jusqu'aux genoux, en petit uniforme de lieutenant général, dans ce même Salon où il avait exposé la Stratoniee. Son altitude est celle d'un prince qui reçoit une visite officielle. J'ai vu souvent la peinture chez mon mattre Galamatta pendant qu'il en gravait la planche, et j'ai toujours trouvé dans le ton des chairs quelque chose de lourd. La fraîcheur de la jeunesse et la lumière n'y sont point. L'exécution, du reste, est souple et leste, légère et sûre, particulièrement dans les accessoires, qui sont rendus à ravir. Aucun réaliste ne ferait mieux toucher au doigt les passementeries de l'uniforme, l'émail de l'épée, les gants d'ordonnance, l'or vert des épaulettes, l'or rouge des galons ; mais cela même contraste avec le peu de vie que présentent les carnations dans cette figure de jeune homme, dont le bras semble coupé au deltoïde. J'en demande pardon aux admirateurs du peintre; il était plus spirituel, et il donnait une idée plus vraie du modèle, le petit portrait du duc d'Orléans, dessiné par Eugène Lamy, portrait qui le représente en pied et en profil, et qui a été gravé par Henriquel. Le style est quelquefois un vêtement incommode, surtout quand il s'agit de certaines figures élégantes et contemporaines auxquelles suffirait l'esprit d'un Paul Delaroche ou la distinction d'un Gérard- Bien qu'il eût la bouche épaisse, la lèvre lourde, et que ce trait lui donnât quelque chose de la physionomie des anciens Bourbons, le duc d'Orléans était un cavalier plein d'aisance et de grâce dans les manières, prompt à tous les exercices du corps, sans roideur et

sans morgue. Ses allures modernes faisaient de lui un homme à la mode, un lùm^ comme on disait alors, et sa mort même fut causée par la confiance que lui inspiraient ses aptitudes gymnastiques ; car voyant ses chevaux emportés, le mors aux dents, il sauta pardessus sa voiture et se brisa le crâne sur le pavé. Cette mort pro* duisit dans Paris une commotion électrique. Ingres, qui avait reçu de lui des témoignages de déférence et de sympathie* en ressentit un violent chagrin et il l'exprima ainsi à son ami Gilibert, dans une lettre écrite en juillet 18&2, quelques jours après l'événement :

c( Hélas, la mort n'a que trop, cette année, exercé son horrible rapacité autour de nous ! Le meurtre de mon aimable prince a déchiré mon cœur. Cherubini l'avait précédé, Baillot, bien d^autrès encore... Ce cher jeune homme, ce digne prince, espoir de la France, à jamais regrettable, si bon pour moi... Ah! il fallait voir ce roi sur son trône, ce père en larmes, et nous tous, passant devant lui, lui apportant notre douleur. Non, Eschyle ni Shakspeare n'ont tracé une plus navrante scène. '^

<c Sur le lieu fatal, la reine a fait ériger une chapelle à saint Ferdinand, et le roi a dit à MM. Montalivet et de Cailleuxque je devais faire les cartons des vitraux, parce que le prince m'aimait et que j'avais été l'ami de son fils. Tu juges si j'apporterai du zèle et du sentiment à ce travail. »

Le moment était venu cependant de tenir les obligations contractées avec le duc de Luynes. Ingres s'était installé au château de Dampierre, dans le pavillon de droite en entrant. Ses fenêtres donnaient sur la cour d'honneur du château, entourée de portiques sur deux côtés. Pour vivre là librement et à sa guise, il avait voulu apporter avec lui son ménage et dîner en son particulier, de façon à pouvoir retenir les amis qui viendraient lui rendre visite et auxquels il avait toujours des chambres à offrir.

Une condition expresse imposée par l'artiste avait été que la galerie resterait fermée à tout te monde, même au duc de Luynes, ^ lequel ne verrait les peintures que lorsque le peintre les jugerait dignes d'être vues. Celte condition, transmise par M. Duban à M . de Luynes, fut consentie de bonne grâce. Ingres eut seul les clefs de la galerie.

Ce fut par VAge d'or qu'il commença. Il y avait beaucoup pensé, pas autant toutefois qu'il l'aurait fallu, à cause des interruptions continuelles de son travail. Ses études préparatoires se bornaient à quelques figures isolées, à quelques groupes sans liaison encore avec un ensemble qu'il avait beaucoup de peine à imaginer. Les cahiers de croquis et de dessins qu'il a donnés à la ville de Montauban portent la trace écrite de ses hésitations et de ses recherches. Je note sur ses croquis les divers épisodes qui doivent entrer dans sa composition future.

<( Jeu de la paume — jeune fille qui entre dans l'eau ; son jeune amant l'y encourage. Elle lève sa jambe. — Jeune fille qui tient un écureuil. — Cheval caressé : on lui fait manger des fruits — des arbres parmi les figures — un jeune homme qui cueille des raisins, — deux amants s'échappent, etc. »

Mais l'économie générale de sa composition, Ingres fîit bien longtemps à la trouver, à en agencer les groupes, à en arrêter l'ordonnance et l'effet. Racontée par lui telle qu'il la concevait, cette composition était poétique, charmante, nombreuse et touffue. C'était un plaisir que d'entendre les descriptions anticipées qu'il en faisait, avec le feu et le mordant qu'il savait mettre dans ses discours; mais sur la muraille on ne voyait encore que des personnages disséminés, des têtes recommencées, des lignes reprises au crayon blanc, des repentirs sans nombre. En 18&â, si j'en juge par ce qu'il écrivait à son ami Gilibert, il possédait en pensée les principaux motifs de VAge d'or. Que ne l'a-t-il achevé tel qu'il le décrit dans la très-intéressante lettre qu'on va lire :

a Bien! mon ami, toutes ces munificences culinaires nous sont

très-bien arrivées; ce délicieux vin blanc, digne de la sensualité d'Horace et de sa poésie, cet excellent souvenir truffé, ces belles pêches, belles comme le prisme d'un beau soleil couchant du Midi, aux couleurs d'or et de feu, d'un goût digne des dieux et de l'âge d'or où je veux les peindre à leur place.

« Nous avons numtalbanisé en ton honneur avec Gattaux, Hittorff, Perrin, qui tous t'aiment comme on le doit. Oui, mon ami, nous sommes un peu plus matériels que toi, sage homme, pour parler comme Hugo. Malgré cela, il me semble que tu es assez versé dans l'art de la cuisine montalbanaise, et ton petit cours sera suivi par la chère femme, qui t'en remercie de tout son cœur.

cf Tous ces mets me rappellent mon cher pays, et il me semble rajeunir, revenir enfant par ces souvenirs. Envoye-moi donc aussi quelques croquis d'un pays qui m'est si cher et dont je suis proscrit! Ma bonne femme et moi, nous faisons bien souvent le projet d'y aller faire une apparition. Nous avons pensé à descendre d'abord chez toi à la campagne, et moi incognito, avec des moustaches, s'il le faut, aller à quatre heures du matin visiter les lieux si chers de notre enfance... Qu'en dis-tu?

« Heureux celui... mais Sophocle l'a dit déjà en paroles de roi et bien mieux que je ne pourrais le traduire. Mais lorsqu'on est peintre de cour et en faveur, on doit, à ce qu'il paraît, se lever de bonne heure, ne sachant à qui parler, à quoi travailler, à qui entendre; la maison pleine d'affaires et de gens qui se heurtent, se croisent; des lettres à écrire, modèle toute la journée, et apporter à ce travail d'enfantement et d'exécution toute la raison, l'étude, le style le plus pur, le plus parfait.

tt Et lorsque, harassé de fatigue au point que les jambes ne vont plus et tombant de sommeil, on croit qu'on va goûter le repos,... faire toilette, aller dans le monde et se coucher à minuit. Cher ami, à soixante ans bien sonnés, c'est trop, c'est trop, et je n'y pourrais tenir si je n'avais l'espoir de me reposer trois mois à Dampierre.

c( Mais après, autre galère!., les portraits... que Dieu les

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confonde! les dames de Rothschild, d'Haussonville; le prince (le duc de Nemours), encore une copie du portrait du duc, la chapelle de Dreux, le dessin pour la gravure d'Homère, et tant et tant d*autres ouvrages qui m*attendent. . . quand ceux qui me feraient tant de plaisir à faire... mais ils me sont défendus!

« Tu vois comme je suis heureux dans une position si enviée. • . excepté par moi.

« En6n ma composition pour Dampierré est toute trouvée, après un travail de trois mois. Rien de pire que l'eau qui dort. Décidément, la comédie est plus difficile que la tragédie; aussi vais-je élever encore Molière dans une nouvelle édition de l'Apothéose d'Homère.

« Quant à mon Age d'or, voici le court programme que j'ai imaginé, un tas de beaux paresseux, car j'ai prisliardiment l'âge d'or comme les anciens poëtes l'ont imaginé : les hommes de ceUe géné^ ration n'ont point connu la vieillesse; ils vécurent longtemps Unirjours beaux et jeunes. Donc, point de vieillards. Ils étaient bons, justes et s'aimaient. Ils n'avaient de nourriture que les fruits. Veau des fontaines, le lait, le nectar. Ils vivaient ainsi, en mourant s'en-' dormaient, et devinrent de bons génies qui avaient soin des hommes^ Astrée, la justice, les visitait souvent et ils Vaimaient, et Saturne, dans le ciel, contemplait leur bonheur.

« Moi donc, pour mettre toutes ces bonnes gens en scène, i| me fallait bien un petit brin d'action. Je l'ai trouvé dans un sentiment religieux. Tous réunis dans un préau élevé sur lequel sont une treille et des arbres chargés de fruits, ils ont élevé là un autel de gazon. Un homme, acolyte d'un jeune garçon et d'une jeune fille, élève une noble action de grâces, tandis que les enfants portent dans leurs mains, l'un des fruits, l'autre une coupe de lait.

c( Derrière ce prêtre s'agite une danse religieuse, exécutée par des jeunes filles et un garçon maladroit qui joue des flûtes et qui est ramené à la mesure par la jeune fille qui conduit la danse, en frappant dans ses mains. En descendant sont échelonnées beaucoup de figures, amants heureux, familles heureuses avec leurs enfants qui attendent sûrement l'heure du repos, et toutes sont groupées

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aatour d'un bassin de crystal qu'alimente une source sortant de sous l'autel.

« A droite est la m^yestueuse figure d'Astrée avec ses divines balances. Autour, des jeunes gens et des hommes faits. Tant que vous imiterez la justesse de cet instrument^ dit Astrée, vous serez heureux. Un jeune homme baise le bas de son vêtement.

« Sur le premier plan» un jeune homme, de la nature des faunes, regarde sa jeune femme qui tient son enfant endormi. De l'autre côté, une femme, appuyée sur son mari, regarde avec intérêt leur jeune enfant se traînant pour aller à un lapin qui broute tranquillement.

a Tout cela est dans des natures très-variées (à la Raphaël). Une jeune fille couronne de fleurs son amant ; d'autres font embrasser de jeunes enfants. Voilà les principales idées. J'ai pensé que tu aurais plaisir à les connaître, comme j'en ai à te les raconter. »

Au point où il en était, Ingres aurait eu besoin d'être soutenu et encouragé, car il avait encore d'énormes difficultés à vaincre. Eperonné par la louange, il pouvait s'élever jusqu'au génie, de même que, sous le coup d'une critique injuste, il était capable de réagir avec vigueur et de se venger par un chef-d'œuvre; mais une chose lui était mortelle, c'était la froideur. Depuis qu'il avait su le désir exprimé par Ingres, le duc de Luynes s'était fait un devoir de respecter la liberté du maître, et il ne s'était même jamais permis d'aller frapper à la porte de sa galerie. Ingres était désespéré de ce respect et d'avoir été pris au mot. Il se sentait humilié autant que surpris du peu de curiosité que lui témoignait son Mécène. « Votre duc me glace, » disait-il aux amis de M. de Luynes ; et comme il était venu se plaindre à l'un d'eux d'une indifférence qu'il regardait comme injurieuse : « Vous oubliez, lui fut-il ré-

pondu, la condition que vous-même avez posée, à savoir que personne ne serait admis à voir votre travail sans votre permission expresse. — Eh! c*est vrai, je l'ai voulu! mais il faut que M. le duc ait bien peu de goût à mes peintures pour avoir gardé tant de réserve... Nous autres artistes, vous le savez, nous sommes un peu comme les femmes, nous voulons Tamour ou la haine, mais pas la tiédeur. » On juge quel fut Tétonnement de M. de Luynes lorsqu*il apprit qu'il aurait dû manquer à sa parole et, par politesse pour le peintre, lui faire violence. Enfin il prit jour avec M. Ingres pour voir cette peinture ébauchée de l'Age d'or.

Connaissant désormais la susceptibilité excessive du maître, M. de Luynes se disposait à lui adresser les éloges les plus flatteurs; mais à l'aspect de toutes ces figures nues déjeunes garçons et de jeunes filles, il fut un peu étonné, et, à travers les hommages d'une admiration qu'il s'efforçait d'exprimer le plus vivement possible, il laissa percer un fond d'embarras et quelque chose qui ressemblait h un désappointement. Ingres ne s'y trompa point. Toutefois, les observations du duc ne portèrent que sur l'inconvénient d'un si grand nombre de nudités dans un ouvrage qui devait orner, après tout, une demeure privée, et rester continuellement exposé à tous les regards de sa famille présente et future. Tout en reconnaissant que le nu était ici justifié par le sujet même et purifié par le style, il représenta avec douceur que la duchesse de Luynes, vouée à la dévotion, serait probablement effarouchée des images dont se composait ce Paradis païen..., mais ces remontrances furent inutiles. Le peintre se retrancha dans la liberté de son art, et le duc n'insista point, espérant que la composition serait plus tard amendée et présumant, d'après les nombreuses indications de la craie sur le mur, que rien n'était encore définitivement arrêté. Ce qui prouve, du reste, que les remarques de M. de Luynes n'étaient pas tout à fait sans fondement, c'est que l'artiste écrivait à son ami M. Marcotte, en le priant de venir à Dampierre : « Quant à Marie et à ses chastes beaux yeux. M"* Marcotte verra et jugera si sa fille peut voir ^ »

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