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« Ingres» il est juste d'en convenir, était un être extrêmement difficile à vivre et le plus souvent impraticable. On n'était jamais sûr de ne pas le blesser, même par un éloge ; mais, du moins, avec lui on ne pouvait avoir de froissements que dans Tordre moral. Aussi étranger qu'homme du monde aux choses de la vie matérielle, il en abandonnait le soin à sa femme, qui avait à la fois de la petitesse dans l'esprit et de l'héroïsme dans le caractère. M"** Ingres, première du nom, ne connaissait rien de plus grand que son mari. Il n'était sorte de sacrifices et de privations qu'elle ne se fût jadis imposés secrètement, et qu'elle ne fdt prête à s'imposer encore, pour lui épargner la moindre peine, le moindre souci. Elle avait passé plus de trente ans à lui adoucir toutes les aspérités de la vie, et, pour ainsi dire, à lui capitonner l'existence ; mais, souvent, elle lui créait, sans le savoir, des difficultés de détail qui devenaient grosses par la confiance absolue qu'il avait en elle. Dans ses rap* ports avec l'intendant et le jardinier du château, il y eut quelques malentendus déplorables que les propos envenimèrent, et il se trouva que de misérables questions, indignes d'occuper un seul instant deux hommes tels que M. de Luynes et M. Ingres, les refroidirent sensiblement l'un pour l'autre.
Il faut tout dire au surplus. Dans l'hospitalité offerte à M. Ingres, au château de Dampierre, il y eut des restrictions singulières et assez peu obligeantes. Par je ne sais quel reste d'attachement à l'ancienne étiquette féodale, à des usages qui ne sont plus de notre temps, le propriétaire du château ne songeait point à ordonner qu'une de ses voitures fût mise à la disposition de M. I Ingres. Son hôte, lorsqu'il était appelé à Paris, était obligé d'aller à pied ou dans quelque méchante patache au village de Chevreuse et d'y louer une voiture au sieur Dias, pour aller rejoindre à Versailles le chemin de fer. Il y avait là une cause de
petites blessures sans cesse renouvelées, et ce fait d*un gentilhomme aussi jaloux de ses voitures se concilie bien peu avec la déférence que d'ailleurs on témoignait à M* Ingres et que méritaient de toute manière son illustration, son âge et la dignité de sa vie. A la politesse du duc de Luynes, qui était noble et semblait parfaite, il manquait néanmoins je ne sais quelle nuance de délicatesse et d'abandon qui pouvait seule la rendre exquise.
Il est juste d ajouter que de temps à autre, et par exception, M. Ingres était conduit en voiture dans tel ou tel château des environs où l'on devait donner un concert, exécuter un quatuor. Mais le duc, qui n'avait guère le goût de la musique^ ne s'y rendait point, ou bien n'y allait que par convenance. Autre sujet de mécontentement pour l'artiste, qui ne voulait pas comprendre que toute personne bien née n'eût pas la passion de la musique autant que lui-même.
Cependant, grâce à l'émiaent architecte de Dampierre> les relations du peintre avec le duc de Luynes se maintinrent assez bonnes ; cela tenait aussi à ce que Ingres, par une excessive mobilité d'humeur, passait promptement d'une impression fortement sentie à une impression toute contraire. Il suffisait, du reste, pour le distraire, d'une lettre affectueuse, d'une visite agréable comme celles que lui rendaient M. Hittorff et les siens, qui lui apportaient des sonates de Haydn> M. Marcotte et sa famille et M. Gattaux, qui étaient de ses amis les plus chers, M. et M"** Reiset, M. Yinet, Ary Scheffer.
Ce dernier était un fervent admirateur de son confrare et il le regardait comme le plus grand peintre du siècle, mais son admiration ne datait guère que de dix ans* C'était au Salon de 183/i, en voyant le Saint Symphorien^ que Scheffer avait été soudainement éclairé et comme converti à la vraie signification du style. Lié avec Decamps, il l'avait rencontré un jour allant au Salon, et Decamps lui avait dit : « Venez, je veux vous faire voir un morceau sublime, le Saint Sjftnphorien d'Ingres. — le connais votre engouement pour lui, dit Scheffer, mais je vous confesse que je ne suis pas gagné à
votre cause. Au surplus, je n'ai pas encore vu ce prétendu cheFd*<£uvre. — £h bien, reprit Decamps, faisons une gageure; parions, s'il vous plaît, un dîner. Nous allons entrer dans le Salon du Louvre : je vous laisserai seul devant la toile d'Ingres; si vous trouvez, en conscience, que j'en pense trop de bien, vous aurez gagné le pari; sinon, vous vous exécuterez. — J'y consens », dit Schefler, et il alla se placer devant le tableau et le regarder avec une attention qui devint de plus en plus profonde. Au bout d'un quart d'heure, il courut après Decamps et il lui cria avec émotion : « J'ai p^u ! j'ai perdu ! »
Depuis ce jour, Ary Scheflfer ne cessa de prôner l'auteur du Sainl Symphorien^ et lorsqu'il lui rendit visite à Dampierre, la peinture commencée de VAge d'or le jeta dans une véritable exaltation. C'est Ingres qui le raconte lui-même à Marcotte :
« Nous serions heureux de vous voir et de vous montrer mon travail. J'ai plus travaillé que cela ne parait. Je suis véritablement très-avancé. Cependant il me faut encore deux ans pour terminer. Cela va bieo, à ce qu'il paraît, quoique moi je ne doive être content qu'à la fin, lorsque j'aurai donné cette dernière fleur de main qui embellit et complète tout. En attendant, les encouragements sont grands de la part de ceux qui voient cet ouvrage, notamment le duc, mais surtout Ary Sche£fer, qui en est reparti dans un délire d'admiration : pardonnez-moi ces termes, car je ne les partage pas ; mais enfin, c'est toujours bon signe, et lorsque ces éloges viennent d'un artiste du même genre, d'un émule, je suis touché de reconnaissance pour une si généreuse louange. Au reste, il ne s'est jamais démenti sur moi et je l'en aime d'autant en lui rendant justice aussi sur son talent.
« Vous saurez que j'ai eu encore d'illustres visites, car le ministre de l'intérieur y est venu dernièrement, comme son aimable M"''' Duchàtel me l'avait annoncé. Quant à la première fois, me voyez-vous arriver vingt personnes à la suite, ipoi qui ne comptais que sur la ministresse et M. de Foucauld! J'étais vert, bleu, jaune et rouge. L'enfer était dans mon cœur; mais j'ai fait
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bonne contenance et on dit que j'ai été galant. Jugez alors de ce qui se passait en moi ! Ces vingt personnes ont été stupides devant mon ouvrage, ce qui ne m'a pas surpris. La très-gracieuse bonté de M"' Duchâtel, car eUe est bien bonne et belle, a tout réparé. Elle seule a su voir... mais c'étaient des députés. •• »
On s'étonnerait peut-être que , dans un espace de quatre ou cinq ans, Ingres n'eût pas fini l'une des deux décorations qu'il s'était engagé à peindre, si l'on ne savait combien de fois son travail fut interrompu, soit par des commandes officielles, soit par les exigences tyranniques de tels ou tels grands personnages auxquels il ne savait pas résister et qui voulaient avoir leur portrait, peint ou dessiné de sa main. On a vu dans sa correspondance que l'artiste n'aimait pas les portraits, bien qu'il y réussît en général beaucoup mieux que personne.
Celui de M"''' d'Haussonville était resté quatre ans sur le chevalet, le maître n'étant jamais content de son œuvre. La pose l'avait longtemps préoccupé : celle qu'il a enfin choisie a de la ressemblance avec l'attitude de la Stratonice, en ce que la tète porte légèrement sur un bras nu. Habillée d'un corsage gris. M'"'' d'Haussonville s'appuie contre une console recouverte en velours bleu et surmontée d'une glace. Le portrait tout entier semble vu au travers d'une gaze légère dont le gris touche au lilas. Les yeux du modèle ont un regard noyé qui n'est pas sans charme. Il y a dans sa personne de la distinction et une grâce facile que le peintre n'a pas toujours rencontrée, lui qui est souvent recherché et tendu; mais derrière cette vapeur uniforme qui s'interpose entre le tableau et le spectateur, la vie du modèle paraît engourdie. On est en présence d'une de ces images qui apparaissent en songe avec un mélange de précision dans quelques détails et de vague dans l'ensemble. Il y a loin de là aux portraits si fermes, si limpides, si bien vêtus de lumière, si vivants et en apparence si palpables, de M"^ de Senonnes et de M'"^ Devaugay. Il est clair que la vision du maître