LUI
Le château de Dampierre est situé dans le canton de Chevreuse, au beau milieu d'un vallon formé par deux coteaux parallèles et arrosé par une petite rivière, l'Yvette. En y allant par Versailles, on ne rencontre sur la route que de misérables hameaux et les ruines de l'abbaye de Port-Royal, dont il ne reste plus que quelques dépendances, bâtiments délabrés dans un lieu désert ^ Quand on arrive au château, qui est devenu depuis deux siècles la propriété de la famille de Luynes , on est tenté de croire que la révolution française est un rêve. On se sent en pleine féodalité, sur les terres d'un seigneur des anciens jours. Il semble que rien ne soit changé là depuis Louis XIII, et que les paysans qui habitent les masures du village tapi sur le penchant du vallon soient encore des serfs, comme autrefois. Les rues sont silencieuses, les cabarets même paisibles, et toute l'existence des habitants paraît d'une tranquillité profonde. Le bas de la colline qui fait face au château
4 . Nous avons fait cette intéressante excursion le 88 février 4868, en compagnie de MM. Henri Delaborde, Anatole Gruyer et Challemel-Lacour.
est échancré régulièrement en hémicycle, et creusé en bassin pour recevoir les eaux qui ont leur source dans les hauteurs. Auk deux extrémités de Thémicycle s'élèvent deux fontaines qui jaillissent par de beaux mufles de lion en bronze. La grille du château ouvre sur un vaste préau qui conduit à la cour d'honneur, laquelle est flanquée, à droite et à gauche, de deux longs pavillons en portiques, c'est-à-dire en arcades sur pieds-droits. Par ces arcades, qui sont ouvertes de toutes parts, on aperçoit deux autres cours, dont l'une, celle de gauche, est ornée d'un groupe en bronze, Thésée et le MinoUxare, moulé sur le marbre de Ramey fils, qui est au jardin des Tuileries, à Paris. Le pavillon de droite est celui que M. Ingres et sa femme ont habité pendant sept ou huit ans, trois ou quatre mois de l'année.
Le château, bâti en briques et pierres, a maintenant l'aspect régulier, froid et digne d'une demeure seigneuriale au temps de Louis XI H. Construit, ou du moins reconstruit au xv!"" siècle par le cardinal de Lorraine, Dampierre, tel que nous le voyons gravé dans le livre de Ducerceau, formait un ensemble de bâtiments agglomérés sans ordre extérieur. Mais il est clair que le château fut complètement remanié au xv!!"" siècle dans le goût de Mansart, et ramené à un plan symétrique. Le pavillon central, orné au premier étage de deux ordres de colonnes, surmonté d'un fronton, est en retraite et dessine, avec les bâtiments en avant-corps, une petite cour à laquelle on accède par un pont, car tout le château est aujourd'hui, comme jadis, entouré de larges fossés pleins d'eau. Le jardin, dessiné à la française avec des buis, des bassins, des cascadeS; des statues et de grandes allées solennelles, dont l'une conduit au sommet de la colline opposée à la façade postérieure du château, un vaste parc coupé par des pièces d'eau où l'on a distribué des îles ombreuses, tout cela compose un séjour qui doit avoir du charme, précisément à cause du sentiment de mélancolie qui s'attache aux paysages fermés.
>Âu pied du grand escalier, dont les murs sont peints de
marbre et décorés de niches et de vases en trompe-rœil , est placée la statue de Pénélope endormie, très-belle figure de Cavelier. Au premier étage s'ouvre la galerie de l'Âge d'or, qui mesure toute la profondeur de l'édifice, entre cour et jardin. Pour refaire cette galerie, qui devait recevoir le jour d'en haut, il a fallu supprimer un plafond et l'étage du comble, tout en ménageant un passage nécessaire entre les deux corps de logis qu'on allait ainsi séparer. M. Duban y a pourvu très-habilement par deux tribunes à consoles qui ont changé en superbes motifs d'ornements ce qui était une nécessité imposée au constructeur. Ces tribunes encadrent à merveille la longue chambre dont les deux parois latérales devaient être peintes par Ingres; elles en redoublent la lumière par les deux grandes ombres qu'elles projettent aux deux extrémités de la longueur. D'excellentes frises de Simart, représentant les travaux de la moisson et de la vendange, animent la partie supérieure à la hauteur des tribunes. Des médaillons du même sculpteur, accompagnés de petites figures par Hippolyte Flandrin, remplissent les compartiments du soffite. Dans la partie inférieure s'élèvent , sur des piédestaux à hauteur d'homme, des cariatides adossées et polychromes portant les consoles qui soutiennent la tribune. Enfin des rinceaux dorés complètent cette riche décoration et encadrent les surfaces cintrées réservées aux peintures d'Ingres.
Quand on a tiré pour nous l'épais rideau de velours grenat qui recouvre maintenant Y Age d'or, nous avons été tout d'abord surpris de voir cet ouvrage beaucoup plus avancé qu'on ne l'avait dit. Des quarante figures environ qui le composent, — et ce sont des figures un peu au-dessous de la grandeur naturelle, — il y en a huit ou dix qui sont finies, ou à peu près, et dignes du maître. La scène se passe sous un beau ciel , dans un paysage arcadique à la Poussin, bouché par des montagnes boisées qui cependant laissent
apercevoir un peu de lointain. La végétation en est abondante, vigoureuse, spontanée, et, bien que toutes les formes et tous les accidents du paysage soient empruntés de la campagne vivante, Tensemble a quelque chose d'idéal et d'enchanté qui reporte le spectateur aux temps fabuleux, à la jeunesse du monde.
Au centre de la composition s'élève un autel de gazon sur lequel un homme un peu plus âgé que les autres, prêtre officieux de la tribu , semble prononcer une action de grâces en élevant ses bras vers les dieux, pendant qu'un jeune garçon apporte des fruits dans une corbeille où uoe jeune fille les prend pour les ranger en offrande. En avant de l'autel, un chœur de nymphes danse en rond, au son des flûtes agrestes, tandis que l'une d'elles, montée sur un tertre, marque la mesure en battant des mains. A droite un beau jeuoe homme est couché sur le gazon à côté de sa femme, qui regarde leur enfant occupé à se traîner auprès d'un lapin. Tout près, en tirant encore sur la droite, on remarque un beau garçon élégant et svelte, qui, assis au bord d'un ruisseau, une jambe pliée en hauteur et l'autre étendue, se prépare à se plonger dans l'eau. Des groupes de figures qui ont noirci, d'autres que le rideau cache en partie, remplissent au troisième plan toute la partie droite du tableau.
Du côté opposé, non loin du cadre, domine une figure imposante et plus grande que les autres, celle d'Astrée, devant laquelle se pressent des familles heureuses qui écoutent religieusement ses paroles. Au premier plan de ce côté, est ébauché un groupe de trois figures assises sur l'herbe ; c'est une mère qui sourit à son enfant en s'appuyant sur son époux. Dans le haut de la composition, deux figures volantes et symétriquement placées se détachent sur le fond sombre de la verdure, et ces deux figures, il faut bien le dire, ne sont ni heureusement jetées ni bien nécessaires ; elles appartiennent d'ailleurs à ce genre académique de l'allégorie dont Ingres lui-même entendait rajeunir les traditions surannées en puisant au plus profond de la nature. Mais comment juger un peintre de cet ordre sur de simples projets que sans doute il aurait corrigés
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encore, et qui peut*étre auraient à la fin disparu? Pourquoi s'arrêter à des morceaux évidemment défectueux dans ieurs indications, lorsque certaines parties, que Ton voit achevées déjà ou tout près de rétre, sont si admirable? Parmi les danseuses, par exemple, il en est une, celle qui est vue le plus de face, dont le bras mal attaché présente ou plutôt annonce un impossible mouvement ; mais d'autres ont une grâce à la fois naturelle et surnaturelle, une dignité aimabje dans l'abandon et je ne sais quoi de divinement terrestre qui les rend susceptibles de figurer sur un bas-relief antique ou dans une peinture du grand Mantegna. Celte qui bat des mains, comme pour ramener le joueur de flûte à la mesure, est une figure tout à fait charmante de formes et de pantomime, et dont la beauté à l'état d'ébauche nous fait remonter au style grec des époques florissantes. Le dessin est ici, comme partout, facile et animé, souple et ressenti.
Ce qu'il y a de commun du reste entre cette peinture et celle des maîtres d'autrefois, ce qui fait que Ingres est de leur famille, c'est que chez lui le savoir est doublé de naïveté et que la naïveté est une qualité supérieure, inconnue aux décadences. Il y didans Y Age d'or des traits d'une familiarité imprévue et touchante, de cette familiarité qui n'appartient qu'aux maîtres, aussi bien en fait de littérature qu'en matière d'art. L'éloquence de Bossuet, la sculpture de Phidias, les cartons et les fresques de Raphaël, en offrent des exemples saisissants. Voyez, dans la irise du Parthénon, ce jeune dieu qui croise ses mains sur son genou avec un laisser-aller d'une élégance olympienne, ou bien ce cheval des Panathénées qui baisse la tête et allonge son encolure pour chasser une moudie qui le pique. Voyez, de même, dans le chœur des nymphes de l'ii^e e^'or^ ces deux petits garçons qui, mêlant sans le savoir leur grâce enfantine avec la grâce voluptueuse et chaste des jeunes filles, cherchent à couper la danse et se poursuivent au travers du cercle mouvant des danseuses.
Le jeune éphèbe, qui, au moment de se jeter à la nage dans le ruisseau, allonge une jambe comme pour tâter l'eau du bout de
son pied, est encore une de ces figures qui eussent été excellentes une fois conduites à leur fin. Il faut aussi remarquer entre les personnages qui se pressent autour d* Astrée une figure entière déjeune femme, qui, debout, appuyée sur son amant, et tournant ses regards Ters la déesse, présente ce type d'une beauté étrange et quelque peu maniérée, que le peintre affectionnait, qu'il a répété souvent, qu'il accentuait avec passion, et qui, pour la tête, ressemblait à la Victoire dans Y Apothéose d'Homère.
La passion ! c'est le secret des belles choses produites par Ingres. Lui qui ne cesse de recommander qu'on respecte la nature, il Taccuse pour son compte avec toute la chaleur qu'il a dans le sang ; il l'exagère, il Toutre-passe et quelquefois il la violente. Aussi, quand il se trompe, ce n'est point à demi, et ses défauts crèvent les yeux, parce qu'ils touchent à la chargé. Comme son ami le sculpteur Bartolini, il avait pour principe d'empreindre le vrai, improntare il vero; mais ce vrai, il l'attaquait si vivement, il y insistait avec tant de vigueur et d'émotion qu'il le faisait sien, et qu'à cette empreinte première il ajoutait l'empreinte de son âme.
Dans l'état où nous l'avons vue, la peinture de Y Age d'or est désaccordée, car elle n'a plus même le commencement d'harmonie qu'elle a dû avoir il y a vingt ans. Le fond de paysage, très-bien exécuté par M . Alexandre Desgoffe, s'étant rembruni, n'est plus à son plan et tombe sur les figures. Au contraire, le devant du préau, peint par Ingres plus récemment, est encore d'un vert tendre, et forme une masse blonde. Ce qui est déplorable, c'est de voir l'ensemble de cette peinture pousser au noir, et cela parce qu'on l'a étouffée sous un rideau lourd qui intercepte fortement la lumière et l'air. Faute de pouvoir respirer, si je puis parler ainsi, la peinture à l'huile tend à s'obscurcir en peu de temps, à se carboniser ; elle devient jaune dans les clairs, noire dans les ombres. Mais pourquoi M. le duc de Luynes a-t-il ainsi condamné ce grand ouvrage à l'oubli et à Tennui ? Cela ne peut s'expliquer que par un
sentiment qui, tout légitime qu*il a pu être d^abord, est aujourd'hui bien regrettable.
J*ai oublié de dire pour quelle raison les peintures de Dampierre ont été faites à Thuile. Par respect pour la tradition, Ingres aurait voulu peindre à fresque ; mais il en fut rebuté en songeant qu*il serait obligé d'avoir avec lui un maçon, qui, tous les matins, lui ferait son enduit. Pour cela il aurait fallu d^ailleurs que sa composition, bien arrêtée d*avance, pût être calquée sur le mur ; mais, nous Tavons dit, l'agencement des groupes, le concours des figures à l'unité, l'ordonnance, en un mot, était justement ce qui lui coûtait le plus de peine. Il possédait sans doute la pensée générale de son sujet, et il en sentait la poésie qu'il a si bien exprimée dans sa lettre à son ami Gilibert ; toutefois cette pensée était vague et cette poésie confuse. Il avait conçu un projet plutôt que dessiné un plan, et ses incertitudes, ses retours, sa disposition continuelle à s'amender et à poursuivre le mieux, lui rendaient bien difficile l'emploi de la fresque. On peut dire qu'il inventa sa composition au fur et à mesure qu'il la peignit; aussi est-elle un peu décousue et morcelée en épisodes.
Ingres, cependant, regrettait au fond du cœur de n'avoir pas suivi l'exemple des grands maîtres italiens. Un jour qu'il parlait de la fresque avec son ancien élève Amaury Duval : « Pour moi, ditil, l'assistance forcée d'un maçon me serait insupportable. — Cela n'est pas aussi gênant que vous le pensez, répondit Amaury. J'ai d'ailleurs éprouvé qu'on peut se passer du Limousin en apprenant à appliquer soi-même l'enduit, car vous savez que j'ai peint à fresque, à Saint-Germain-en-Laye, toute la décoration de l'église. — Vous avez peint à fresque?... » dit Ingres. Et il parut vivement contrarié.
Il est certain que la fresque n'aurait pas eu ici les inconvénients de la peinture à l'huile, et qu'elle n'aurait pas noirci derrière le rideau qui cache maintenant VAge d'or. Mais que dis-je ? Il y a plus qu'un rideau devant la peinture d'Ingres. Gomme pour mieux accuser son intention de laisser dans les ténèbres cet ouvrage et
de le rendre invisible, — il le faisait peut- être aussi dans i'intérét d*lDgres, dont la peinture d'ailleurs n'était guère en état d'être montrée, — le duc de Luynes a placé au beau milieu du tableau, et tout contre le mur, une statue colossale, la Minerve chrysélépbantine de Simart, dont la place était si bien marquée sur le petit côté de la galerie ; de sorte que, le rideau tiré, il est encore difficile de voir le morceau le plus aimable de VAge d'or, la danse en rond des jeunes fiU^. Quant à 1*^4^6 de fer, Ingres en fit seulement le dessin, qu'il trouvait superbe ; mais il ne toucha point à la muraille, si ce n'est pour y indiquer à la craie quelques figures. M. Pichon y avait peint, d'après les dessins de M. Duban, un temple antique sur une acropole. Ce beau morceau a disparu sous une tenture que recouvrent des panoplies clouées au mur. 11 semble que, dans la pensée de M. de Luynes, il ne dût rester aucune trace du séjour d'Ingres à Dampierre, de ses travaux inachevés, de tant d'années perdues, de tant d^espérances trompées, et qu'il voulût s'en interdire à lui-même jusqu'au souvenir.
Avant de quitter Dampierre, nous avons voulu voir, dans l'église du village, la chapelle funéraire que M. de Luynes a fait élever sur le caveau de sa famille. Là se trouve le tombeau de la dernière duchesse de Luynes, c'est un sarcophage portant une figure en marbre d'une beauté saisissante et qui, vue sous le jour mystérieux de la chapelle, donne le froid. Le sculpteur, M. Bonassieux, pour se conformer aux intentions de M • de Luynes, a mis dans le visage de la morte, non pas le sceau de la mort, mais le calme du sommeil. L'idée de réveil et de vie future est ainsi présente dans ce mausolée. La figure est noblement couchée tout de son long, la tête appuyée et relevée sur des coussins, 1^ mains ramenées sur la poitrine laissent échapper un chapelet. Le corps est enveloppé d'une draperie assez adhérente pour accuser en masse les formes de dessous, draperie chaste et religieuse, dont les plis rares, cassés nettement, purement et sévèrement, expriment la virginité que redonne la mort aux êtres qui ne sont plus.
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Les relations d'Ingres avec le duc de Luynes ont donné lieu récemment à des attaques très-inconsidérées et très-vives contre le peintre. On Ta représenté dans quelques journaux comme un homme qui avait usé et abusé d'une hospitalité seigneuriale, qui avait prolongé à plaisir son séjour dans un lieu de délices, et qui avait reçu de M; le duc cent mille francs pour un travail mené avec lenteur et laissé à Tétat d'ébauche. Ces reproches sont injustes, ces dires sont inexacts. Ingres était un homme extrêmement modeste dans ses goûts, insoucieux du luxe et très-ignorant de tout ce que signifie le mot confortable. Il n'était avide que de louanges, et pour ce qui est de l'argent, il l'estimait sans doute parce qu'il le regardait comme une condition d'indépendance; mais, pour toutes les richesses du monde, jamais on ne lui aurait arraché une concession de nature à entamer sa dignité ou les droits de son art.
On peut soutenir que le fait d'abandonner les peintures de Dampierre, sans même en finir une, constituait un préjudice considérable porté au duc de Luynes ; on peut prétendre qu'en droit rigoureux le propriétaire du château, qui s'était privé d'en jouir pleinement pendant sept ou huit années, après s'être imposé d*énormes dépenses (environ 400,000 francs) pour construire et embellir une galerie digne du mattre qui la devait décorer et des chefs-d'œuvre qu'on attendait de lui, on peut prétendre, dis-je, que le propriétaire du château était fondé à réclamer en justice des dommages-intérêts pour la perte matérielle .qu^il avait subie et surtout pour la perte morale, car ce dut être un cruel dâ)oire pour * M . de Luynes de renoncer au magnifique espoir que le château de ses ancêtres serait à jamais illustré par les plus belles peintures du xix* siècle, et que son nom serait inséparable désormais de cdui qu'aurait immortalisé un grand artiste.
Mais les œuvres d'imagination, les conceptions du génie ne
sont pas soumises, Dieu merci, à la jurisprudence commune. L'âme d'un peintre ne saurait se régler comme une montre, ni son travail se mesurer à la toise, et c'est la gloire de l'esprit d'échapper par sa subtilité et sa liberté aux lois mathématiques et positives de la matière. Aussi bien, les amis d'Ingres peuvent dire à leur tour que les quelques figures à peu près terminées qui restent sur la muraille de Dampierre valent dix fois l'indemnité de vingt mille francs (et non pas de cent mille francs) reçue par Ingres ; il leur est permis d'affirmer que la rupture dont nous allons parler tenait à deux causes majeures, plus fortes que la volonté, plus impérieuses que la justice, je veux dire l'incompatibilité absolue d'humeur entre le Mécène et le peintre, et la mori de M*^ Ingres.
Cependant, comme le travail des peintures n'avançait point et qu'il n'y avait pins de raison pour croire qu'A serait mené à fin, des explications eurent lieu, modérées dans la forme, vives au fond, et lorsque après de longues froideurs un rapprochement fut ménagé par l'intervention habile de M. Gattaux, Ingres et le duc se rendirent chez un notaire, M'' Thktc^ pour passer l'acte dont ia teneur suit :
« Entre les soussignés :
« M. Honoré-Théodoric-Paol-Joseph d'Albert de Luynes, membre de l'Assemblée législative, demeurant à Paris, en son hôtel, roe Sain-t-Dominique-Saint-Germain, n®31, d'une part;
« Et M. Jean-Dominique Ingres, membre de l'Institut, professeur à rÉcole des Beaux-Arts, ancien directeur de TAcadénne de France à Rome, commandeur de la Légion d'honneur, demeurant à Paris, au palais de l'Institut, d'autre part;
n Préalablement à l'acte qui va faire Tobjet des présentes, il a été dit et exposé ce qui suit :
« En 1839, M. Ingres consentit à faire au château de Dampierre, appartenant à M. de Luynes, dans la grande galerie du premier étage, deux peintures murales : VAge (for et VAge de fer. Il fut stipulé au profit de M. Ingres une indemnité de soixante-dix mille francs pour prix des deux peintures. M. Ingres est très-avancé dans l'exécution du premier tableau, VAge d'or; il a achevé le fond du second tableau, VAge de fer, et il a reçu de M. de Luynes, sur l'indemnité de soixante-dix mille francs, un à-compte de vingt mille francs.
(( Aujourd'hui, en présence des circonstances et de Tincertitude de l'avenir, les comparants ont désiré arrêter entre eux les conventions suivantes :
« i^ M. Ingres continuera à travailler aux peintures murales entreprises au château de Dampierre jusqu'à leur complet achèvement qui devra avoir lieu, celui dé VAge (Tor, dans deux ans, et celui de VAge de fer, trois ans après;
« 2« Les cinquante mille francs que M. de Luynes reste devoir à M. Ingres, au moyen de Tà-compte qu'il a d^à reçu, lui seront payés ainsi qu'il suit : quinze mille francs, aussitôt après l'achèvement de VAge ior; vingt mille francs, à moitié de l'achèvement; quinze mille francs de solde après le complet achèvement;
(( 3<» Ces deux peintures resteront la propriété exclusive de M. de Luynes, M. Ingres ne se réservant sur elles aucun droit, pas même celui de les faire reproduire par la gravure ou de toute autre manière. Néanmoins, il sera loisible à M. Ingres, et cette faculté lui est toute personnelle, dans un délai de quatre ans après l'achèvement de chaque tableau, de faire reproduire par la gravure ledit tableau, mais seulement sur ses études particulières, et sans que H. de Luynes puisse être tenu de mettre en quoi que ce soit ses galeries à la disposition des artistes. Cette faculté temporaire accordée à M. Ingres ne nuira pas, pendant ce temps, au droit entier et absolu de M. de Luynes;
« h^ En cas de décès de M. Ingres, ou si, par des motifs dont il sera seul juge, il croyait devoir renoncer à ce travail avant l'entier achèvement des deux peintures ou de l'une d'elles, M. de Luynes ne sera pas moins propriétaire exclusif des peintures incomplètement exécutées, ébauchées ou simplement préparées, comme il est dit ci-dessus au premier paragraphe de l'article S qui précède ;
« 5^ En cas de décès de M. Ingres, le chiffre de l'indemnité due par M. de Luynes sera réglé sur le degré d'avancement des peintures, soit à Tamiable, soit par deux arbitres qui, en cas de dissentiment, s'en adjoindront un troisième; leur décision sera souveraine et sans appel;
u En cas d'abandon des travaux par le fait de M. Ingres, avant l'achèvement des peintures, M. Ingres déclare qu'il s'en rapporte à M. de Luynes pour Qxer l'indemnité qui devra être attribuée aux travaux exécutés, sur les cinquante mille francs restés dus, comme on Ta dît plus haut. Conséquemment, aucune expertise ne pourra être faite, aucune demande ne pourra être intentée contre M. de Luynes à ce sujet, M. Ingres reconnaissant que M. de Luynes doit être seul arbitre à cette fixation.
u Fait à Paris,... le k juin 18/(9. »
On voit en quels termes stipulaient les contractants, et combien il était clair que cette paix signée par-devant notaire n'était qu'un replâtrage. Du moment qu'ils en étaient venus à signer de pareils actes et à faire intervenir dans leurs relations les gens de loi, on pouvait prévoir une rupture prochaine; que dis-je! elle était prévue dans le contrat même, puisque M. Ingres, « par des motifs dont il devait être le seul juge, se réservait la faculté de renoncer à son travail avant l'entier achèvement des deux peintures ou de l'une d'elles, o
L'acte du & juin 18&9 causa un profond chagrin à M*"' Ingres. A partir de ce jour, elle devint triste et préoccupée. Pressentant bien que son mari ne terminerait pas les peintures de Dampierre, elle ne supportait pas la pensée qu'on pourrait un jour reprocher à Ingres un manquement à sa parole. Elle avait même besoin d'épancher ce sentiment, et elle dit un jour à un de leurs amis intimes, M. Yinet : « J'ai un chagrin qui me tuera, c'^t de penser que mon mari, Ingres, entendez-vous bien , une fois dans sa vie, n'aura pas tenu ses engagements. » Le chagrin, en effet, empoisonna les derniers jours de M"^ Ingres, s'il n'abrégea pas sa vie. Un mois après la signature de l'acte, c'est-à-dire dans les premiers jours de juillet i8&9, elle tomba malade; ses doigts s'enflèrent, et il s'y forma des plaies qui ne tardèrent pas à s'envenimer en lui causant d'insupportables douleurs. Le 15 juillet, Ingres écrit à M. Marcotte : « Le hasard nous a amené M. Magendie, notre ami, qui, après avoir reconnu par ses mains que tous lés organes étaient parfaits, a déclaré que ce n'était qu'un mal local très-guérissable, quand le premier médecin, M. Petit, l'avait condamnée et avait eu la cruauté de me le faire dire par Gattaux, sans craindre de me porter un coup si affreux que j'ai été à la mort moi-même et au risque de perdre les yeux, tant j'ai pleuré. Enfin Dieu m'a envoyé Magendie pour me rendre plus tranquille. »
La tranquillité d'Ingres et son espoir ne furent pas de longue durée : la gangrène ayant envahi les doigts de la malade, elle expira le 27 juillet 18/i9, dans l'appartement qu'elle occupait avec
soD mari au palais de l'Institut. Le lendemain soir^ Ingres, que M. Reiset avait emmené à EngUen, écrivait à M. Marcotte, pour lui annoncer son malheur, une lettre prea(|ue illisiUe et qui n*est que le gnifonnement d'un homme fonde douleur. « ... Ils m'ont enlevé barbarement d'auprès, et le très-^mi M. Reyset me tient tout près de lui à Angfaiem (Bnghien) où je suis nuit et j. du plus affreux désespoir. Je ne vois plus ; je vous embrasse doulourement. . • »
La mort de M"* Ingres acheva de décourager son mari à l'endroit des peintures de Dampierre. L'idée de retourner dans ce château où il avait vécu des années avec die, de rentrer seul dans cet appartement où tout lui rappellerait son malheur, lui était insupportable. Le séjour de Dampierre, où Ton a dit « qu'il avait goûté les douceurs de l'âge d'or sans avoir réussi à les peindre », avait été pour lui, au contraire, un lieu de gêne. Aux prises avec une vaste composition dont le problème n'était pas résolu, il avait éprouvé là toutes les angoisses de l'enfantement. Le voisinage continuel d'un grand seigneur dont la politesse même était embarrassante et refroidissante , l'inégalité de dewL existences menées côte à côte sous le même toit, pour ainsi dire, la conscience qu*il avait du désappointement causé à son hôte par un travail si longtemps prolongé sans solution, tout cela lui avait fait prendre en aversion le château de Dampierre. La mort de sa femme fît déborder son dégoût. Il déclara que pour rien au monde il ne consentirait à remettre les pieds chez le duc de Luynes^ et qu'il désirait se prévaloir de la clause par laquelle il s'était réservé, dans l'acte du k juin, de renoncer à son travail avant l'entier achèvement des deux peintures ou de l'une d'elles. Il demandait positivement à résilier son contrat.
Le 7 mars 1850, par-devant les mêmes notaires, fut passé Tacte que voici :
a Entre les soussignés :
(c M. Honoré-Théodoric-Paul-Joseph d'Albert de Luynes, membre de l'Assemblée législative, demeurant à Paris, en son hôtel, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, 31, d*une part;
« Et M. Jean-Dominique Ingres, membre de l'Institut, professeur à l'École des Beaux-Arts, ancien directeur de l'Académie de France à Rome, commandeur de la Légion d'honneur, demeurant à Paris, rue Jacob, 27, d'autre part ;
(( Il a été convenu ce qui suit :
« M. Ingres, venant d'être frappé cruellement dans ses affections, a annoncé à M. de Luynes ne plus pouvoir continuer les travaux de peinture qu'il avait commencés à Dampierre.
M. de Luynes avait espéré que la résolution de M. Ingres ne serait pas définitive; mais ce dernier a déclaré y persister. Gonséquemment, M. Ingres déclare qu'il entend profiter de la faculté qu'il s'est réservée par ^n acte sous seing privé, fait entre les soussignés le k juin IS^iQ, d'abandonner, avant leur achèvement, les travaux de peintures murales dont est question audit acte et qui s'exécutaient au château de Dampierre.
« M. de Luynes donne son adhésion à cet abandon, et il reconnaît n'avoir à réclamer aucune indemnité à M. Ingres.
« De son côté, M. Ingres reconnaît que les vingt mille francs qu'il a reçus, ainsi qu'on le voit dans ledit acte, ont satisfait entièrement à l'indemnité qui pouvait lui être due pour les travaux déjà exécutés.
« Au moyen de quoi, M. de Luynes restera propriétaire exclusif des peintures déjà exécutées, aura le droit de les détruire ou de les faire continuer coaune et par qui bon lui semblera, et aura de plus le droit exclusif de les faire reproduire par tous procédés connus, le tout sans que M. Ingres puisse avoir en quoi que ce soit à y rien prétendre, M. Ingres reconnaissant que M. de Luynes a seul le droit d'agir, au sujet de ces travaux, comme si lui, Ingres, y était complètement étranger.
tt Ainsi et par suite de ce qui précède, les soussignés reconnaissent n'avoir réciproquement aucune répétition à exercer l'un contre l'autre.
tt Fait à Paris, le 7 mars 1850. »
Il y a dans cet acte un mot cruel^ un mot qui dit à lui seul combien était profonde l'irritation qui existait entre les contractants, c'est le mot : H. de Luynes, propriétaire exclusif des peintures déjà exécutées, aura le droit de les détruire.
Ainsi furent terminées au bout de dix ans des relations qui
avaient été commencées sous de si nobles auspices. Depuis lors, ni le duc de Luynes ni Ingres n'ouvrirent la bouche sur le passé, et le silence qu'ils gardèrent l'un et l'autre sur les causes de leiu* rupture est précisément ce qui a permis à des personnes mal informées de répandre dans le public leurs inexactes informations.
L'art peut trouver sans doute sa pleine satisfaction et son but en lui-même, et ce serait le détourner de sa destination véritable que d'en faire un moyen de gouvernement, ou l'instrument d'une cause religieuse, politique ou sociale ; mais cependant, sans devenir un officier de morale, sans aspirer au rôle dé prédicant, l'artiste doit avoir une foi, et il n'est pas dispensé de tout sentiment généreux autre que le sentiment du beau. S'il n'a pas mission de moraliser les autres, il n'en doit pas moins veiller sur sa propre moralité, parce qu'elle est une condition essentielle de sa grandeur. Un peintre ignorant de toute philosophie, étranger aux idées générales et indifférent aux destinées politiques de son pays ne sera jamais, dans l'entière acception du mot, un grand peintre.
' Ingres avait reçu peu d'éducation et fort peu d'instruction. Toutefois le sentiment moral était chez lui à l'état d'instinct ; il lui était inné. Toute action basse lui aurait paru être une atteinte à la dignité de son art et de sa personne; on peut dire que la moralité en lui était une conséquence de l'orgueil. Il ne possédait et ne pratiquait qu'un petit nombre de livres, Homère qu'il lisait dans l'emphatique traduction de Bitaubé, les tragiques grecs, Plutarque, Virgile, Horace et, sur la fin, Shakspeare. La fréquentation de tous ces hommes de génie avait monté son esprit et le maintenait à un diapason très-élevé. Mais une chose lui manquait absolument, c'était la notion du juste et de l'injuste en matière politique. Avec une impartialité absolue il avait servi de son crayon et de son talent tous les pouvoirs, le premier Empire, la Restauration, la
SA VIE ET SES OUVRAGES. m
dynastie de Juillet, sans faire aucune différence entre les principes que représentaient ces gouvernements, sauf qu'il se sentait plus de goût pour le despotisme.
En ce qui concerne les questions de droit public, Ingres avait les idées étroites du bourgeois le plus borné ; il touchait au Prud'homme. Le moindre mouvement qui venait déranger l'apparent équilibre des choses lui paraissait un crime irrémissible et le jetait dans une sorte d'épilepsie. Lui, qui n'aurait pas tué une mouche, il • ne parlait, dans sa fureur d'enfant, que d'arrêter, d'exécuter et d'exterminer tout l'univers.
Lorsqu'il eut perdu sa femme, ne voulant plus habiter au palais de l'Institut l'appartement où elle était morte, il vint au ministère de l'intérieur — M. Dufaure était alors ministre — demander une indemnité de logement. Qiargé de la direction des Beaux-Arts, je reçus la visite de M. Ingres que je connaissais à peine. Il se présenta d'un air très-poli, mais très -farouche, comme un homme qui axu*ait été bien aise d'essuyer un refus pour avoir l'occasion de maudire une révolution quelconque dans la personne d'un de ses fonctionnaires. 11 fut un peu surpris de l'accueil plein de déférence et de respect que naturellement je m'empressai de lui faire, et comme sa demande était d'ailleurs très-légitime, elle lui fut gracieusement accordée. Ingres se retira désappointé et mécontent.
Au beau milieu de la guerre civile, pendant que la fusillade et le canon retentissaient dans les rues, Ingres échappait à ses inquiétudes et à ses terreurs en peignant la Vénus Anadyomène, qu'il avait commencée à Rome en 1807 et qu'il gardait dans son atelier depuis quarante ans. Jamais un peintre n'avait retourné la toile où cette figure était ébauchée, sans en admirer la beauté, la grâce, le grand goût. Ingres la termina en 18&8 pour M* Frédéric Reiset, et c'est un des ouvrages qu'il a exécutés avec le plus de tendresse. Il y a mis toutes les séductions, toutes les caresses du pinceau. Vénus sort de l'onde,
Ruisselant, vierge encor, des larmes de sa mère,
et des Amours, ravis de la voir si belle, lui présentent un miroir de métal poli. Toute la figure est charmante au premier aspect, et le tableau délicieux; cependant un léger défaut nous semble la déparer dans le modelé du genou. Les enfants qui, en se jouant sur Teau, entourent la déesse et sourient à sa beauté, paraissent amoureux d'elle et sont eux-mêmes adorables. Ingres n'a rien fait de mieux que ces amours, pas même les anges du Vœu de Louis XIII. Un jour, c'était à l'exposition universelle de 1855, — comme M. Thiers lui faisait les plus vifs éloges de sa Yénus^ disant qu'on y trouvait à la fois le caractère et le style, la poésie de la pensée et l'excel lence de la touche, Ingres ajouta : « et le modelé dans le clair. » C'est en eflet une qualité précieuse de cette peinture que le nu y est modelé en pleine lumière avec d'insensibles demi-teintes et des nuances délicates de bleu, subordonnées d'ailleurs à la grande teinte de la figure presque entièrement monochrome.
Décidément la fable et l'antiquité étaient pour Ingres les vraies sources de son inspiration. On eût dit une âme de païen dans un être moderne.
Moderne, il le devenait de plus en plus en vieillissant, et dans les dernières années de sa vie, nous l'avons dit, il se plaisait à la lecture de Shakspeare. Au verso d'un billet qu'il écrit à M. Marcotte, il transcrit sans réflexion ce passage du grand poëte romantique : a L'homme qui n'a aucune musique en lui-même, qui n'est point ému par l'accord des sons harmonieux, est né pour la ruse, les trahisons, les querelles. Les mouvements de. son âme sont froids comme la nuit, ses affections ténébreuses comme l'Érèbe. Ne vous fiez pas à un tel homme. »
« Shakspeabb. »
Que l'auteur de V Œdipe et du Virgile ait aimé, ait compris Shakspeare, cela étonne au premier abord, et ce qui étonne surtout, c'est qu'il ait placé la figure du poëte anglais dans V Apothéose d* Homère. On aurait de la peine à se l'expliquer, si l'on ne savait qu'il y eut dans Ingres deux personnes étrangement soudées en
une. C'était en effet uq mclaDge de réalisme et de noblesse, un Grec romantique.
Cinq ans s'étaient écoulés depuis la mort du duc d'Orléans, et les cartons que Louis-Philippe avait commandés à M. Ingres pour les vitraux qui devaient orner la chapelle de Saint-Ferdinand à Sablonville et la chapelle de Dreux n'étaient pas encore terminés. Le peintre en avait commencé les études en 1842, l'année même de la mort du prince; mais il ne mit la dernière main à ses cartons, pour les deux chapelles, qu'en 1848. Considéré sous le rapport du dessin, Ingres n'a jamais été plus grand, plus fort, plus maître. Quand on a vu au Luxembourg les cartons qui ont servi de modèles pour les vitraux, quand on a vu chez M. Gatteaux, ou à l'exposition faite en 1867 dans les galeries de l'École des Beaux- Arts, les études d'après nature qui ont précédé l'exécution de ces grands dessins, on sent qu'il est impossible de placer un tel dessinateur à un autre rang qu'au premier. Mis en présence de la nature, Ingres est un artiste tout à fait supérieur. Il réunit toutes les qualités du dessin, la naïveté et la certitude, l'émolion et le savoir, la vérité du trait et l'énergie de l'accent. D'autres cachent leur timidité sous des airs résolus, et l'on s'aperçoit que leur hardiesse facile en apparence n'est que le « courage du poltron, » comme l'a si bien dit M. Henri Delaborde, ou bien ils font montre de leur savoir, k la façon de Bandinelli, et transforment en un superbe exemple de pédant ce qui doit être la leçon loyale d'un maître. Ingres devant le modèle est plus sincère. Il est plus résolu à la fois et plus contenu. Ce que lui inspire la nature, telle qu'il la voit, est un mélange de respect et d'enthousiasme. Tout entier au sentiment des formes et de leur caractère, il les rend avec une vérité intense, avec tant de vivacité et d'autorité, que les misères ou les laideurs de l'être vivant qui pose sont rachetées par la franchise même et la décision que met le
peintre à les accuser. C'est ainsi que, dans l'ordre moral, un défaut qu'on avoue sans détour, un vice fièrement confessé, se changent en qualités parfois, ou du moins se font plus aisément pardonner.
Les dessins pour les figures nues de saint François d'Assise, de saint Antoine de Padoue, de sainte Clotilde, de sainte Hélène, sont autant de chefs-d'œuvre improvisés qui ont déjà le cachet de l'art avant que l'artiste ait songé à y en marquer l'empreinte. Vues sous le jour intime de l'atelier, loin de tous les yeux profanes, ces figures prises sur le vif et individuelles ont néanmoins un avant-goût de grandeur qui étonne, une sorte de majesté future que l'on pressent, que l'on devine à travers les familiarités du crayon, pressé d'obéir. Elles n'ont pas encore reçu le baptême héroïque, et déjà pourtant elles peuvent soutenir la lumière et les regards du dehors. Que sera-ce quand la toilette du style les aura rendues dignes d'entrer dans la peinture d'histoire, ou de briller aux verrières d'un monument !
Pour dessiner ces études sans prix, Ingres s'est servi tout simplement de la mine de plomb. Chacun de ses coups de crayon enveloppe une forme, définit un muscle, et tandis que la plupart des dessinateurs, en traçant leurs contours, s'arrêtent à mi-chemin pour les vérifier, poiir en corriger les inflexions, Ingres semble avoir prévu le trait qu'il dessine et l'avoir si bien médité qu'il lui imprime du premier coup l'allure qu'il faut, le tour qui sera le plus expressif. L'intérêt qu'il sait mettre dans ces premières formules de sa pensée est si vif, qu'on serait embarrassé de choisir entre le dessin fait pour le carton et le carton fait pour le vitrail. Ce qui chez d'autres n'est qu'un brouillon, chez lui, déjà, est une écriture.
Les vitraux de la chapelle de Saint-Ferdinand et ceux de la chapelle de Dreux peuvent compter au nombre des plus belles choses de notre temps, et Ingres y a exprimé l'idée religieuse tantôt avec une grâce touchante, comme dans les figures de sainte Hélène et de sainte Hildegonde, tantôt avec une gravité solennelle, comme dans les saints Philippe et Ferdinand, auxquels il a donné
la ressemblance du roi et de son fils aîné, tantôt avec un ascétisme imposant, comme dans les personnages de saint François d'Assise, dont les formes amaigries, macérées par le jeûne et la pénitence, transparaissent sous sa robe grise que serre une corde à nœuds. Le croirait-on? cet admirable saint François est tiré d'une méchante image à deux sous, achetée par Ingres à Assise, ftlais quelle façon d'emprunter! quelle faculté heureuse que celle de frapper au coin du beau ce qui est du dçrnier misérable! Pour ce qui est du saint Raphaël, cet archange doux et superbe, qui lève au ciel ses mains jointes au-dessus de sa tête, en regardant les spectateurs comme pour les inviter à l'adoration, au sursum corda^ je n'hésite pas à dire que c'est une figure sublime.
Le sentiment religieux, dans ce qu'il a de tendre, d'évangé-
lique et de vraiment chrétien, a été bien mal rendu par les peintres de l'école française, au moins depuis la Renaissance ; on ne le trouve guère que dans les ouvrages de Lesueuretd'HippolyteFlandrin. Un jour que nous lui parlions de son élève, Ingres nous disait : « Je n'ai jamais pu, comme lui, arriver à l'expression mystique. » La vérité est que le Saint Symphorien est sous ce rapport une exception dans son œuvre. Encore faut-il avouer que le caractère en est héroïque plutôt que religieux, et que l'idéal chrétien y est exprimé, non pas selon la modestie de l'Évangile, mais avec une fierté de cœur que des païens eussent aussi bien admirée. Les vitraux de Saint-Ferdinand et de Dreux, les vierges d'Ingres, notamment la Vierge à l'hostie, qui fut peinte à Rome et achetée par le grand-duc héréditaire de Russie, aujourd'hui l'empereur Alexandre, et repeinte avec variantes pour le ministère d'État, — ont ce caractère altiertout aussi bien que le Saint Symphorien. Ses vierges sont des femmes sévères, aux beautés amples et terrestres, aux carnations pleines, aux mains fuselées, mais garnies de chair et un tant soit peu lourdes, comme celtes de Raphaël, Elles montrent plus de hauteur que de tendresse, et elles ont dépassé l'âge de la candeur et de la délicatesse virginale. C'est là le caractère de la Vierge dans le Vœu de Louis Xlll, et celui de la Vierge à Vhostie, La pau-
pière est baissée, mais le cou se relève et la tète est même légèrement inclinée en arrière, de sorte que, tout en s'humiliant devant rhoslie rayonnante, la Mère de Dieu est remplie d'orgueil et de majesté; elle commande le respect bien plus qu'elle n'inspire la prière et la componction.
. Depuis la mort de sa femme, Ingres n'avait d'autre compagnon assidu que le travail, « un des bonheurs de la vie, » suivant son expression. Mais ce bonheur ne lui suffisait point. Arrivé à l'âge de soixante-dix ans, il portait le poids de la solitude, et lui, qui était resté un enfant pour bien des choses, il sentait amèrement l'absence de ces soins intérieurs auxquels il avait été habitué durant près de quarante ans. Pour le distraire, quelques amis lui avaient conseillé le voyage. Au mois de juillet 1850, il fit une excursion à l'Ile de Jersey, mais sans y trouver aucun plaisir, bien qu'il y fût attendu par une famille qui lui avait préparé une chambre parfaitement confortable; c'est lui qui le dit dans une lettre à M. Marcotte, et il ajoute :
« ... On m'a promené tout le jour, et effectivement j'ai vu un très-joli pays; mais moi, il me faut autre chose qu'une ville anglaise qui n'est composée que de boutiques et d'Anglais. De là je suis donc reparti pour Granville, où je n'ai pas été fâché de retrouver la France, quitte de la mer par une traversée qui m'a bien secoué en allant. J'ai regagné l'intérieur à Avranches, oîi je me suis reposé trois jours chez un excellent ami, M. Martine Là je croyais trouver une belle cathédrale, mais je n'y ai trouvé que le terrain.
« De là à Caen, où j'ai admiré ces belles églises et surtout
4. Celui, sans doute, dont Ingres a dessiné le portrait qui figurait dans TExposition de 4867, à TÉcoIe des Beaux-Arts. M. Martin était l'ancien ministre de France auprès du roi de Hanovre.
leur extérieur, car il n'y a rien dedans, et vu le musée, qui n'est pas mal. Je me suis ennuyé à battre le pavé devant moi, mes poches pleines de cerises et les mangeant dans les rues, mais sensible à rien, et, à vrai dire, il n'y a rien à voir que des gens qui végètent et vivent comme des choux, sans les beaux-arts. J'avais heureusement apporté un livre trésor, les auteurs grecs dans un seul volume. Alors ayant terminé mes cerises, je rentrais tristement dans ma chambre à l'hôtel, où j'allais lire Pindare et avec un certain plaisir. Avec tout cela, je me suis roidi et j'ai dit : Tu l'as voulu, eh bien, tu iras jusqu'au bout, et tu sauras ce que c'est que la province et apprendras plus que jamais qu'on ne voyage pas tout seul impunément, et que, "malgré la terrible vie de Paris, il n'y a que lui d'habitable ou l'Italie.
« M'y revoilà donc, et j'y ai retrouvé ma triste vie cependant, et j'ai subi hier, mon digne ami, une fatale et bien triste journée, le bout de l'an de ma pauvre et bien-aimée et bien regrettable femme à jamais. Tout le monde et mes amis ont été la' pleurer avec moi à l'église, où je n'ai rien omis, par les tendres soins de mon cher Gatlaux, pour une mémoire digne d'elle, s'il était possible; mais, hélas! rien ne m'a été rendu et mes regrets seront éternels*. »
Il n'est pas fait pour l'homme, le mot éternel. La capacité du cœur humain pour la douleur a des bornes aussi étroites que la puissance d'être heureux. Cela est triste à dire et consolant tout ensemble : pour nous souvenir longtemps des êtres les plus chers, il nous faut désobéir à la nature, qui nous a ordonné l'oubli.
Ingres ne songeait point à se remarier ; mais ses amis les plus proches y songeaient pour lui, voulant l'arracher à son isolement pour lui procurer une tranquillité d'esprit, une paix intérieure, qui profiteraient à sa gloire. Ce ne fut pourtant qu'en 1852, deux ans et demi après la mort de sa femme, que le peintre prêta l'oreille