Lettre du 28 juillet
aux propositions qu'on lui fit de se remarier. Dans Tintervalle, il ne fit guère que des portraits. 11 était sollicité de toutes parts, d'autant plus qu'on le savait libre désormais de ses engagements envers le duc de Luynes, et, bien quil professât une aversion constante pour ce genre d'ouvrage , il ne laissa pas d'y employer entièrement les deux années qui s'écoulèrent jusqu'à son second mariage.
Cl Oh ! hélas ! je fais des portraits, et, malgré les brillantes expressions dont s'est servi notre belle et bonne M™" Moitessier, il n'est pas moins vrai que la partie n'est pas gagnée encore, ce qui se décide cependant à partir d'aujourd'hui, première séance de cette terrible et belle tête. A deux heures, elle vient de Villiers exprès, priant Dieu qu'une saignée ordonnée par le saigneur Magendie n'ait rien altéré à ces beaux yeux, à ce divin visage. Je ne crois pas cependant attaquer aujourd'hui, à cause que j'ai dû, par devoir et juste hommage, me rendre hier avec notre cher Gattaux aux Andelys, pour y inaugurer avec toutes les gloires, messes pontiBcales de M'** d'Evreux, discours à n'en plus finir et enfin banquet, la statue du Poussin sur la place d'Andelys, de manière que ce malin je n'ai pas ma tète à ma tète.
« J'ai ébauché, voyez M™' de Broglie au contentement général et cela sans peine, et celle-ci, notre belle avec toute sa bonté (M"' Moîtessier) , ne peut s'empêcher de me rappeler qu'il y a sept ans qu'elle est commencée. Oh! portraits, portraits, que vous ai-je fait?»
Ce qui l'irritait surtout quand il peignait des femmes du monde, c'est qu'il ne pouvait obtenir d'elles une pose soutenue et suivie : à tout instant elles se dérangeaient pour venir voir leur image commencée en frôlant le chevalet de leurs robes de soie, ou bien pour donner quelque soin à la parure qui devait être fixée sur la toile. Il disait à Tune d'elles dans un moment d'impatience : a Je voudrais pouvoir vous donner cinq francs, madame, vous seriez forcée de garder la pose comme font les pauvres filles que nous payons tout exprès. »
Ingres, en effet, ne se contentait point de cette ressemblance générale et d'aspect qui suffisait le plus ordinairement à Van Dyck. Ce grand peintre, on le sait, avait l'habilude de retenir à dîner ceux qu'il devait peindre, aCn de mieux saisir l'expression de leurs traits dans le laisser-aller de la causerie, au moment où ils oublieraient ses regards. Après avoir dessiné en un quart d'heure, aux deux crayons sur papier gris, la tète de son modèle, il lui donnait congé et ne le faisait revenir que lorsque ses élèves avaient peint le portrait d'après ce dessin et d'après les habits que la personne avait envoyés, et quand il n'avait plus, lui Van Dyck, qu'à donner les derniers glacis et les dernières touches. Ingres procédait avec plus de rigueur : il voulait que le modèle restât exactement dans la pose choisie; que ses habits fussent portés par lui et non par un autre afin qu'il y pût reconnaître les plis que comportait l'embonpoint ou la maigreur des membres recouverts, les mouvements habituels du corps, et qu'ils eussent bien la tournure que le tempérament de chacun imprime à ses vétements.Jl tenait à particulariser ses portraits au dernier point et en toute chose. Une mèche de cheveux, la forme précise d'un ongle, l'accident d'une cravate, le tour d'une dentelle, rien n'était pour lui indifférent; rien n'était inutile à l'accentuation du caractère. Plus que personne il y faisait contribuer les accessoires. ^
Pour obtenir le portrait qui a excité l'admiration de tout le monde à l'exposition du quai Malaquais, M. Bertin aîné dut se résigner au supplice des trop nombreuses séances que le peintre eut la cruauté de lui imposer et le courage de s'imposer à lui-môme. Il en fut ainsi pour M*"* de Rothschild, dont le portrait est un des plus beaux, des plus riches, des mieux colorés que l'artiste ait peints.
Ici se présente une réflexion importante à faire touchant les portraits d'Ingres. La peinture veut Tunité d'effet par la couleur, et c'est là ce qui embarrasse les maîtres que préoccupe le triomphe du dessin. Ils veulent montrer les formes; ils tiennent au raffinement du contour; alors, au lieu de colorer, ils colorient, et, recouvrant de teintes juxtaposées leur modelé savant, ils font valoir justement ce que les coloristes auraient sacrifié. Ingres, pour ressaisir l'unité, supprime les colorations locales de la chair et il ne tient guère compte que des jeux de la lumière. Ainsi, pour lui, la chair est une ; elle est monochrome. Les nuances de la peau sont passées sous silence; la tête, les mains ne présentent d'autres détails que ceux du clair et de l'ombre, d'autres différences que celles des parties osseuses aux parties molles, du lisse au rugueux; la prunelle de l'œil est simplifiée ; elle est agrandie par la prétention des menues variantes qui la divisent. Le regard en devient moins scintillant, moins vif; mais il est aussi moins fiévreux, plus imposant, plus profond, plus pensif.
Donc, à vrai dire, ce qui manque aux portraits d'Ingres, surtout d'après des modèles jeunes, — j'excepte les portraits de M™* Devauçay et de M™* de Senonnes, — c'est l'éclat des chairs; l'artiste les a le plus souvent peintes à l'huile comme il les aurait peintes à fresque. Au contraire, tout ce qui tient à l'ajustement, drap, soie, satin, linon, dentelle, cachemire, est exécuté avec une habileté extraordinaire, avec amour même, et pourtant, chose inconcevable,[les accessoires, bien que rendus précieusement et merveilleusement, ne le disputent pas au principal. Ils laissent dominer l'énergie du caractère et la dignité du style. Le portrait de M"* de Rothschild est un exemple curieux de cette conciliation entre deux éléments contraires.^
Ce portrait représente une exécution complaisante et caressée
dans les ajustements et les pierreries, sans que le personnage représenté soit écrasé par la magnificence de ce qui rhabille et la richesse de ce qui l'entoure. Surprise dans l'attitude naturelle d'une causerie de salon, M"^ de Rothschild est assise sur un canapé de velours grenat, vêtue d'une robe de satin cerise avec des bouffants de gaze et coiffée d'une toque de velours noir, à laquelle sont agrafées deux aigrettes retombant avec grâce des deux côtés de la tête. Elle est accoudée sur son genou ; sa main gauche effleure son menton ; delà droite, elle tient négligemment un éventail. Le fond damassé de l'appartement est d'un ton neutre, entre le gris et le vert. Cette fois, la tête, le col, les épaules, les bras, sont d'une peinture forte et généreuse que M. Ingres, n'a pas toujours rencontrée dans l'imitation des chairs. Je ne parle pas du modelé, qui est ici, comme ailleurs, large et fin, c'est-à-dire vu dans la masse et accusé, dans certains détails, avec une insistance inattendue; je parle du ton de chair qui, parfois, chez Ingres, manque de tendresse, de vérité, de charme et de blond. Ici, la carnation est vraie et suffisamment exprimée, quoiqu'elle le soit par un pinceau lisse, onctueux et propre, qui évite avec horreur les grumeaux de la pâte et la grossièreté des épaisseurs. Dans ces beaux bras, si bien attachés et si fermes, on voit transparaître le sang et transpirer la vie. La robe de satin, les colliers, les perles, les bracelets, les diamants et les plumes, bien que d'une exécution à la Holbein, enrichissent le portrait sans l'éclipser. Il se trouve par miracle que le style de la figure l'emporte sur le précieux du costume, sur les coquetteries de la parure, et s'aflîrme malgré l'opulence environnante.
Ainsi à l'inverse de Van Dyck, par exemple, qui concentre sur la tête tout l'éclat de sa peinture, qui réserve pour le visage et pour les mains le luxe de la palette et les touches lumineuses, tandis qu'il glisse en maître sur les accessoires habilement subordonnés, Ingres travaille avec amour et comme un réaliste consommé tous les détails de l'ajustement, toutes les richesses qui doivent accompagner l'expression du masque ; il livre en pâture aux yeux les objets voyants et brillants^ et il ménage pour l'esprit le côté le plus
nt INGRES,
noble du spectacle. Ce qui doit amuser le regard est délicatement fini ; ce qui s'adresse à la pensée est sobrement peint et ramené à une sorte d'unité de couleur qui rappelle la monochromie sculpturale.
Ce système, qui est dangereux, ne lui a pas toujours réussi. Dans le portrait en buste de M™" Moitessier, dont la belle tête est prise dans une étude imitée de la Flore pompéienne (un doigt sur la joue), le regard est distrait par les ramages malencontreux d'une robe fond clair, d'autant plus gênante pour l'œil qu'elle est mieux rendue. En revanche, le portrait de M"' Gonse, représentée à un âge où l'on tient k montrer des épaules bien conservées et de beaux bras, est un morceau admirable, parce que tout y est sacrifié à la prédominance des chairs, qui sont exprimées d'une manière plus rapprochée de la nature et plus vraie.
Les portraits étaient pour Ingres un instrument de fortune. On les lui payait fort cher, et, bien qu'il eût juré de n'en plus faire, comme il y avait quelque chose de flatteur dans cette élévation des prix qu'on lui offrait, il ne savait pas tenir son serment, surtout quand il s'agissait de résister à une jolie femme.,
« M"* de Foucault m'a ajourné le 9 octobre à mon atelier de l'Institut par la plus charmante lettre. Comment lui en vouloir? — Je suis d'autre part à mon poste pour recevoir M™' Gonse; elle est malade sur son canapé. Du moins ai-je à travailler et en finir un ce mois-ci. M"" Reiset m'engage à aller à Enghien. Je suis ici tout seul; mes amis sont tous absents : Gatteaux est tout à sa campagne ou à son Institut. Mais le plus fort, c'est d'être privé de vous voir dans ce petit paradis le Poncelet avec votre douce et bonne amitié, et celle de cette bonne madame et de ses chers enfants. J'espère cependant qu'une fois sorti de ces embuscades de portraits... mais que dis-je? une bourriche superbe de M'"* de Rothschild vient de
semer la terreur daos mes esprits, car, à n'en pas douter, le portrait de M. de Rothschild est au bout. Gomment Taire? comment ? si je n'ai pas eu de caractère avec les femmes, je n'en manquerai pas avec les hommes : je m'en tirerai.
« Je vous dirai aussi que par tous ces embarras j'ai manqué une occasion que je ne retrouverai plus peut-être, celle d'aller à Berlin, où je suis désiré. Mon ami M. H ittorf m'aurait amené, et il part seul aujourd'hui * . »
Au commencement de l'année 1852, Ingres se maria en secondes noces avec M""" Delphine Ramel, qui avait quelque trente ans de moins que lui, et qui était une nièce de M. Marcotte. Il trouvait en cette union, entre autres avantages, celui d'avoir autour de lui toute une famille et de pouvoir faire chez lui de la musique, ce qu'il aimait par-dessus tout. Arrivé à une assez belle aisance, il songeait à s'installer k Paris dans un hôtel dont il ferait l'acquisition. M. Thiac, son notaire, l'engageait à acheter un joli hôtel situé vis-à-vis la présidence du Corps législatif, rue de l'Université, 95^ bâti en pierres de taille depuis douze ans, et qui allait être mis a prix à cent mille francs, pour être adjugé même sur une seule enchère. M. Gatteaux, qui était pour Ingres un conseiller en toute chose, et une sorte de tuteur quand il s'agissait d'affaires, M. Gatteaux approuvait cette opération. Mais le projet n'eut pas de suite. Le nouveau ménage prit successivement deux appartements rue de Lille, pour être proche de M. Gatteaux, et il eut bientôt à sa disposition une charmante villa qui fut achetée par la famille Ramel à Meung -sur- Loire, dans le département du Loiret, et
4. Lettre à M. Miircotle, datée du 4«' octobre 48ot. Je répèle ici qu'en transcrivant k^s lettres d'Ingres, j'ai respecté son orthographe, particulièrement dans les noms propres, qu'il a presque toujours estropiés. Jamais, f>ar exemple, il n'a su Torthographe du nom de son meilleur ami, M. Gatteaux.
OÙ Ton ménagea naturellement un atelier pour Ingres. A partir de cette époque, je remarque dans les lettres du peintre plus de sérénité, plus de calme. Il entre dans la vieillesse avec tous les honneurs de la vie, plein de santé encore et plein de vigueur. La fortune ne lui marchande plus aucun succès. Il est le grand pontife de son église, le chef reconnu de l'École française. Tout lui vient à point, maintenant, parce qu'il a su attendre.
Un de ses triomphes, ce fut le plafond qu'il peignit pour THôtel de ville, V Apothéose de Napoléon /". Ingres l'avait conçue comme un camée colossal. Le héros est représenté nu, sur un quadrige olympique et couronné par une Renommée, tandis qu'une Victoire ailée — figure adorable, création de génie — le conduit au Temple de la gloire, étincelant d'or, rayonnant de lumière. Audessous du char s'élève un trône vide qui se détache sur un fond de mer azurée où l'on distingue une île sombre; a gauche, la France levant la tête vers l'apparition du nouveau dieu; à droite, l'anarchie combattue par je ne sais quelle figure symbolique, une Thémis sans doute, assez malheureusement empruntée de la figure qui, dans le Saint Symphorien^ représente la mère du martyr. Dessinée avec énergie sous des formes athlétiques, cette partie de la composition, sans liaison aucune avec la partie supérieure, présente des raccourcis recherchés qui jurent avec l'intention évidente de donner à ce plafond le caractère d'un doux bas-relief ou plutôt d'une immense pierre gravée.
A l'époque où il se produisit, ce manifeste politique en peinture était capable d'indisposer et même d'irriter beaucoup de spectateurs. Cependant la bourgeoisie, toute froissée qu'elle était alors, consentit à admirer les parties vraiment admirables de cette Apo^ théose, je veux dire la figure du héros triomphant sur son char attelé de quatre chevaux superbes, conformes aux traditions du grand art et dessinés dans le sentiment de la plus haute sculpture, par un artiste à qui étaient familières les frises antiques et ces monnaies, frappées à Tarente ou à Syracuse, sur lesquelles frémissent des attelages héroïques. Le plafond d'Ingres était si bien fait
pour rappeler le style des médailles, qu'un de ses élèves, M. Oudiné, en a fait une excellente sans avoir presque à diminuer les saillies et à supprimer des plans, par une convention numismatique. Quant à l'exécution de la peinture, elle était lisse, ferme, facile, et, autant qu'il nous en souvient, on n'y seutail point ou l'on y sentait fort peu la main alourdie d'un vieillard.
Exposée par Ingres dans la maison de M. Gatteaux, rue de Lille, 47, où il l'avait peinte, V Apothéose de Napoléon /•' attira beaucoup de monde. Les amis d'Ingres étaient pour la plupart des orléanistes, peu disposés, il faut le dire, à goûter les allusions du peintre et à partager l'exaltation de ce qu'il avait exalté. Aussi voyait- on dans la foule des visiteurs quelques spectateurs silencieux, au sourcil froncé, et des femmes élégantes qui faisaient la moue. Mais ces nuances de mécontentement échappèrent à Ingres, ou du moins il ne voulut pas les voir. L'empressement de la société officielle put lui faire illusion sur l'unanimité de l'admiration publique. On en peut juger par la lettre suivante écrite à M. Marcotte le 1*»' février 185i :
tt ... Je puis cependant aujourd'hui vous écrire moi-même, quoique la moitié de ce moi-même s*en soit acquittée jusqu'ici mieux que moi sous un certain rapport; car elle dit bien mieux que moi, excepté cependant ce qui part aussi du cœur.
« Mon tableau fini, j'ai ouvert les portes, et vraiment je ne pourrais vous dire, sans blesser ma modestie, tout ce que l'effet a produit sur les spectateurs et ce qu'il produit encore, car les voitures sont à la porte, et je suis dépassé dans les demandes qu'on me fait pour le voir. C'est un feu grégeois qui a gagné le monde parisien , et enfin grands et petits en sont tous occupés , étonnés , charmés al di sopra il mio merito... mais il faut, pour être sage, jouir modestement de sa bonne fortune, comme savoir supporter la mauvaise. Le ministre d'État m'a dit plusieurs fois que l'empereur désirait voir mon ouvrage ; mais je n'y compte pas. Toute sa famille y est venue et ils en ont été on ne peut plus satisfaits. Tout le monde dit que c'est dommage que cette si belle œuvre soit des-
tinée à un plafond» et le minisire désire en faire faire une copie, et que l'original soit le diamant de l'Exposition universelle de 1855. Mais c'est assez de moi : parlons de vous. . . »
Une lettre de M"** Ingres à son oncle rend compte de la visite que fit Napoléon III à M. Ingres pour voir V Apothéose de Napoléon P'. Le peintre reçut l'empereur au bas de son escalier, et lui fit avec lucidité et avec esprit les honneurs de sa peinture. Il lui en indiqua toutes les pensées et il lui expliqua le caractère de l'exéculion, lui laissant le soin de traduire à l'impératrice les mots : in nepoie redivivus, qui étaient inscrits comme un exergue sur ce tableaumédaille. « Enfin, on a été charmant de part et d'autre, dit la lettre, et M. Ingres s'est tiré à merveille de cette réception. Il a même eu quelques à-propos des plus heureux. »
Une chose que la lettre ne dit point, mais qui nous fut racontée deux ou trois jours après, c'est que l'empereur et ses officiers, tous grands connaisseurs en chevaux, furent un peu surpris de la physionomie des coursiers que l'artiste ^vait attelés au char de son héros, et qu'ils ne trouvaient guère semblables à ceux des écuries (lu Louvre. A la vérité les hommes qui n'ont pas une certaine habitude des choses d'art, et qui, faute d'une éducation toute spéciale, s'imaginent que la peinture est, selon les définitions anciennes, une simple imitation de la nature, ceux-là ont quelque peine à comprendre cette opération de l'esprit par laquelle on remonte du particulier au général, c'est-à-dire des formes naturelles aux formes typiques. Un spectacle purement allégorique et idéal ne saurait comporter l'image de ce que nous avons chaque jour sous nos yeux, et au contraire tous les traits d'une semblable composition nous doivent transporter dans un monde supérieur ou la vérité naturelle serait déplacée, où l(f vraisemblable suffit. Faute d'être initiés à ces conventions qui sont l'art lui-même, quelques-uns des visiteurs trouvèrent étranges les allures des chevaux dans V Apothéose de Napoléon, et l'un d'eux, s'adressant à Ingres avec une insensible pointe d'ironie, lui dit : « Vous avez sans doute peint ces chevaux
d'après nature? — Certainement, monsieur, lui répondit le peintre, et les modèles, vous le savez, ne manquent pas. . . Il ne faut que descendre dans la rue pour y renœntrer des chevaux de fiacre. » Spirituelle réponse et vraiment topique. Voilà comment un artiste qui ne cessait de recommander à ses élèves l'étude respectueuse et assidue de la nature, savait pour son compte s'élever, quand il le fallait, au-dessus des accidents de la vérité naturelle, pour n'en prendre que l'éternelle essence.
Pendant ce temps on se préparait à l'Exposition universelle de 1866. C'était la première fois que s'ouvraient ces jeux olympiques de l'art, et que tous les peuples allaient descendre dans l'arène pour lutter à qui serait, non pas le plus féroce, mais le plus aimable ; non pas le plus terrible, mais le plus beau.
Le prince Napoléon, mis à la tête de cette grande entreprise, y apportait une vive intelligence, beaucoup de zèle et, en ce qui touche les questions d'art, une prédilection marquée pour les œuvres de style, qu'il avait appris à estimer dès sa première jeunesse, ayant été élevé à Florence. La peinture d'Ingres étant, parmi les choses modernes, l'objet de sa plus grande admiration, il invita le maître à réunir tous ses ouvrages pour les envoyer à la grande Exposition qui se préparait. Ingres demanda du temps pour réfléchir. Au mois d'août 186/i., il était encore hésitant : « Par ma direction, écrit-il, et l'intelligence rare de mes deux enfants, les Balze, que j'ai élevés comme seconds moi-même, me voilà riche en grands ouvrages que je pourrai montrer avec un travail des plus agréables au public de 1865, si j'expose, car je ne suis pas encore décidé. Je comprends aujourd'hui, si l'intelligence divine de Raphaël peut se comprendre, comment il a pu tant produire d'œuvres de peinture, par ce que j'ai produit en plus, depuis quelque temps, par le secours de mes deux élèves, qui peignent pour ainsi dire
comme moi pour rexécution, exécutant le beau matériel de mes ouvrages, mais sous ma contiouelle direction^ pendant que je les termine de mon côté ^ »
Envoyer tous ses ouvrages à T Exposition universelle! affronter le jugement de TEurope entière, se livrer aux caprices d*une multitude de spectateurs, dans laquelle se trouveraient des rivaux^ des jaloux, des ignorants aveugles et des juges aveuglés!*., cela valait bien la peine qu*on y réfléchît. Ingres ne se dissimulait point que ses tableaux, austères, expressifs par les raffinements du dessin et beaux par le style, pâliraient auprès de morceaux poussés à l'efTet, et qu*il n'aurait pas le loisir de se faire entendre au milieu du tapage qu'allaient produire tant de coloristes, vrais ou faux. Il se figurait sa peinture comme une sonate de Haydn qu'il faudrait jouer pour les oreilles délicates, à côté d'un orchestre en plein vent. Surtout il ne supportait point l'idée d'être confronté directement avec Eugène Delacroix, prévoyant que la foule irait de préférence là où l'appellerait la couleur.
Pour vaincre ses répugnances, on promit à Ingres de lui réserver un salon à part, où il arrangerait son exhibition lui-même tout h son aise, et dont il aurait la clef jusqu'au jour de l'ouverture. Cette concession, d'ailleurs si flatteuse, le décida. Il est juste d'ajouter que les tableaux d'Ingres et ceux qu'allaient exposer Eugène Delacroix, Horace Yernet, Decamps et autres, ne pouvaient que souflrir d'être mis en présence et se nuire réciproquement.
Ingres parvint à rassembler trente-huit tableaux, qui constituaient un ensemble imposant, et qui, en somme, étaient le meilleur de son œuvre. Cependant il manquait à son exposition trois toiles excellentes : le Virgile lisant l'Enéide^ la Source, qui n'existait encore qu'à l'état d'ébauche, bien qu'elle eût été commencée en Italie depuis plus de trente ans, et enfin un morceau exquis, la Stratonice, qui était à Florence,, dans la galerie de M. Anatole DemidofF. Il va sans dire que la montre de ces trente-huit peintures