Lettre à M. Marcotte, du 1 3 août
fut préparée avec des soins infinis, de manière à les faire valoir l'une par l'autre. Les œuvres où le sentiment de la couleur s'était fait jour, comme la Chapelle Siœtine^ brillaient comme des bijoux dans ce milieu sévère. La Vierge du Vœu de Louis Xlll resplendissait de lumière, entourée qu'elle était de compositions qui pour la plupart présentaient les tons mats de la fresque. Les teintes cendrées du Saint Symphorien paraissaient plus naturelles et moins tristes dans une exposition aussi grave d'aspect, et le spectateur, une fois accoutumé au jour adouci d'une chambre ainsi décorée, se sentait invité au recueillement; il se. trouvait transporté comme dans un temple où le culte aurait été plus solennel, le rhythme plus lent, la pensée plus haute.
Quelques adeptes furent admis à voir par anticipation le Salon d'Ingres; mais le peintre, jaloux de ménager son effet et de rester dans le mystère jusqu'au jour de l'ouverture, tenait sa porte rigoureusement fermée à tous ceux qui n'étaient pas ses intimes. Un jour, cependant, Eugène Delacroix, qui avait ses petites entrées au palais de l'avenue Montaigne, fut curieux de pénétrer avant tout le monde dans cette chambre mystérieuse, parvint à fiéchir le gardien et se donna le plaisir de regarder en silence les tableaux d'Ingres jusqu'à l'heure où le maître devait venir. Celui-ci étant arrivé au moment où Delacroix se dirigeait en hâte vers les galeries de l'École française , se douta de quelque indiscrétion de la part du gardien, et lui dit d'un air sombre ; « Quelqu'un n'est-il pas entré ici!... Ça sent le soufre... »
Tel était le singulier esprit, telles étaient les haines vigoureuses de cet homme entier, inexpugnable dans ses convictions, incapable de modération et de justice à l'égard de ses ennemis, partial comme un chef d'école, opiniâtre comme un sectaire.
Clairvoyant, Ingres ne Tétait guère que pour les siens. II ne rendait justice qu'aux gens de son bord. Ceux-là, il les appréciait avec beaucoup de (inesse et de justesse, et ses sentences étaient frappées au coin d'une vérité vive, sans banalité comme sans détour.
<( J'ai vu hier avec M. Hittorf, mais sans l'auteur, que je n'ai pas trouvé, la chapelle de M. Perrin. Peinture froide, mais pleine de talent, d'un ton agréable, bon caractère religieux, et dans ses petits tableaux, des choses délicieuses, et le tout fait avec une conscience et un soin qui à eux seuls constituent un rare mérite, surtout aujoiml'hui. Tout cela mériterait une juste approbation, qui doit être, je pense, et un petit rouge à la boutonnière... Paris est triste et ressemble à la très-ennuyeuse province, mais l'hiver ramènera tout et le travail aussi, malheureusement avec des portraits, non-seulement peints, mais dessinés. J'en ai une ribambelle à faire ; Dieu soit loué, si c'est pour mes péchés ! J'aurais tant de plaisir à terminer ma Jeanne Darc et ma Vierge !
« Vous savez que Schnetz va à Rome comme directeur, et pour nous punir Horace va bouder en Afrique cet hiver *. »
Mais du moment que la prévention s'en mêlait, dès qu'il avait devant lui un homme du camp des coloristes, Ingres ne voyait plus parce qu'il ne voulait plus voir.. Certains ouvrages d'Eugène Delacroix l'avaient séduit pourtant et subjugué, quand il avait été pris à l'improviste et qu'il avait dû s'exprimer naïvement et de prime saut. Entrant un jour chez M. Haro, qu'il affectionnait particulièrement, il aperçut au fond de l'atelier de restauration une toile qui