Lettre à M. Marcotte, du 93 octobre
SA yi£ ET SES OUVRAGES. 484
lui arracha un cri de surprise : c'était un Christ descendu dans la grotte du tombeau. Sur Tescalier de la grotte éclairé à la Rembrandt, Ton voyait, si j'ai bonne mémoire, les saintes femmes et la Vierge qui s'appuyaient au rocher, chancelantes, ivres de douleur. « De qui est cela? c'est admirable! s'écria Ingres, — Cette peinture, dit M. Haro, après un moment d'hésitation, elle est d'Eugène Delacroix. — Eh bien, n'a-t-il pas fait aussi la Barqtie du Dante ?. . . Ali ! vous le connaissez ! Il paraît même que vous l'aimez beaucoup. — Oui, monsieur Ingres, je suis très-attaché à M. Delacroix. — Eh bien, embrassez-moi ! »
L'exposition particulière d'Ingres dans l'Exposition universelle de 4855 produisit une sensation profonde sur les étrangers. Les Français eux-mêmes en furent surpris parce que l'œuvre du maître se présentait à eux pour la première fois dans son ensemble. Dispersés, tous ces tableaux avaient été pour beaucoup de gens une dissonance au milieu de la peinture contemporaine. Réunis, rangés avec ordre dans une chambre à part, ils se fortifiaient, ils s'expliquaient l'un l'autre; ils apparaissaient comme le résultat d'une conviction persistante ; ils constituaient l'enseignement supérieur d'un artiste qui s'était abreuvé aux sources pures; ce qui n'avait été pour bien des juges superficiels qu'une originalité ou une bizarrerie devenait une déclaration de principes, un système arrêté, voulu, senti et suivi. L'austérité de cette couleur ingriste qu'on avait regardée comme un eiïet de l'impuissance semblait être maintenant un sacrifice volontaire à l'expression de la pensée par le dessin. On put observer, du reste, que le peintre avait su par moments broyer des couleurs plus chaudes et plus riches dans la Chapelle Sixiine; oser un effet plus brillant dans le yoeu de Louis XIH; exprimer la vie et la chair dans les portraits de M™' de Senonnes, de M"* Gonse, de M. Ingres père et d'Ingres lui-même, à l'âge de vingt-quatre
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ans ; pousser au dernier degré le rendu des étoffes et des objets matériels dans les portraits de M. Berlin et de M. Mole : on devait •donc supposer que Tauteur de ces œuvres si fortes et si diverses n'était pas incapable de mettre au besoin de la franchise dans ses effets, du mordant et de la variété dans sa couleur, et que chez lui la simplicité de Texécution et le silence ou plutôt Tapaisement des beautés purement optiques étaient une résolution prise au pro6t de l'expression par le caractère des formes, au profit de l'éloquence par l'accent du style.
Quelque temps après l'ouverture de l'Exposition universelle, Ingres avait été chargé par le prince Napoléon, président, de faire le dessin du brevet qu'on devait délivrer avec les médailles aux exposants récompensés. Ce dessin, qu'il fallut improviser parce qu'il restait à peine le temps de le graver pour le grand jour de la distribution, ce dessin, dis-je, se ressent quelque peu delà précipitation que Tartiste a dû y mettre. Rassemblant des études d'enfants, dont ses cartons étaient pleins, et les groupant autour d'une figure prin- |
cipale et monumentale, Ingres en composa un ensemble architectonique en quelque sorte, où domine la roideur des lignes droites et qui est peu décora tir parce qu'il est trop solennel. La grâce familière au peintre se retrouve sans doute dans les détails de ce diplôme; mais le style en est tendu, et la construction générale, pour vouloir être imposante, est pesante. Ils étaient plus facilement aimables, nos maîtres du xvm' siècle, ceux qui montrèrent tant d'art, d'imagination et de goût dans les fleurons et culs-de-lampe dont ils ornèrent les éditions de luxe. Prud'hon, lui aussi, laissa voir une dignité plus souple lorsqu'il dessina les vignettes du Moniteur^ les têtes de lettres officielles et ses adorables cartes d'adresse. Ingres eut toujours la composition difficile. Chose singulière, il était maître surtout dans l'improvisation du morceau, là où triomphent, en général, les grands élèves; quant à l'ordonnance, elle ne sortait pas d'un seul jet de sa pensée, je l'ai dit ; il ne la trouvait qu'après bien des peines, des recherches, des retours, des repentirs; mais il la trouvait enfin, péniblement belle et suffisamment harmonieuse.
Ce fut à son retour d'un voyage fait à Cannes dans cette année 1855, et au moment où il allait partir pour passer quelques vacances chez M. Marcotte, au Poncelet, qu'Ingres fit le dessin du brevet de TExposition. Galamatta, qui devait graver ce. dessin, y passa les nuits et se fit aider par ses élèves, car on s'y était pris trois mois trop tard.
« Pendant ce temps, écrit le peintre, j'ai été privé aussi d'aller aux assemblées de la Commission, très-embrouillées, où personne ne s'entend qu'à défaire ce que l'on avait bien fait. Plus de grande médaille d'honneur; elle est accouchée de 9, où moi, peintre de haute histoire, je suis sur le même rang que l'apôtre du laid...
« Aujourd'hui, dans ce moment, on est occupé à faire sanctionner en assemblée de toutes les commissions ces iniquités. Je ne sais en vérité ce que je dois faire. Tout ce que je sais, c'est que si je ne suis cependant pas content de ce que l'on fera pour moi, je déserte le monde, ma position, toute espèce de participation aux travaux d^art, et me clos chez moi pour y mener enfin une vie que d'ailleurs j'aime, retirée, calme, toujours désintéressée, et mes derniers moments donnés à l'amour de l'art, par Texercice et la seule fréquentation des chefs-d'œuvre, en vivant en paresseux laborieux. Vous allez dire sur ce : Âh voilà mon Ingres, mais ça se calmera. — Non, cela sera. »
L'orgueil immense d'Ingres fut cruellement froissé par la décision du grand jury de l'Exposition universelle. Se voir confondu, lui neuvième, et nommé par ordre alphabétique, avec des artistes dont quelques-uns lui paraissaient des barbouilleurs, tandis que les autres n'étaient que des peintres de genre, c'était là un affront qu'il ne pouvait digérer. Il se plut à bouder; il prit un amer plaisir à ne plus voir personne, excepté cinq ou six amis. Il annonçait mainte-
nant le parti pris de vivre daos la relraile, et en effet, aussitôt la belle saison venue, il courait s'enfermer à Meung-sur-Loire, où son grand délassement était la musique. Il était aussi enthousiaste de cet art que de la peinture, et peut-être plus encore. Lorsqu'il parlait musique, c'était, — nous l'avons déjà vu, — avec une chaleur qui allait parfois jusqu'à l'exaltation. L'on en trouvera de nouvelles preuves dans la lettre suivante écrite par lui en i85& à M'"'' Moultet, fille de son ami Gilibert, lettre qui nous semble intéressante d'un bout à l'autre :
<( Je suis absorbé par mon travail , que je n'ai jamais aimé autant qu'actuellement. Plus je vieillis, plus il devient pour moi un besoin irrésistible. Je vis très-heureux, me porte à merveille, et cependant, par mon grand âge, je suis bien près de faire mon paquet. Mais je le veux le plus gros et le plus beau possible, voulant vivre dans la mémoire des hommes, et je me suis mis à finir quantité de toiles et cela avec une ardeur qui étonne tout le monde, et qui fait dire que je peins mieux que jamais.
« Je donne avec vive passion les soins les plus consciencieux au dessin de mon Homère, que je fais moi-même pour être gravé. C'est la môme composition que le tableau, mais augmentée de nouveaux personnages et de toutes les perfections dont je puis être capable. Je veux que cette composition soit l'œuvre de ma vie d'artiste la plus belle et la plus capitale.
c( Pour cela, ma chère fillette, je t'assure que je perds le sommeil et suis absorbé. J'emploie toute la journée à travailler, et le soir j'ai souvent besoin de travailler encore par des lectures et des études dessinées. Je ne vois personne, rarement mes amis, qui ont beaucoup d'indulgence pour moi et veulent bien admirer ma vie présente. Mon excellente Delphine s'en accommode fort bien. Elle embellit ma solitude presque tous les soirs par les sonates du divin Haydn, qu'elle dit, non pas à la virtuose, que je déteste, mais dans le vrai sentiment musical, et je l'accompagne quelquefois.
« Tu vis aussi avec les beaux-arts. Très-bien. Ils sont le charme de la vie. Cette musique, cette peinture, la belle littérature,
voilà de quoi nous rendre heureux. La musique ! quel art divin ! honnête, car la musique a aussi ses mœurs. L'italienne n'en a que de mauvaises. Mais l'allemande! sans doute, c'est un avantage pour bien comprendre même les belles symphonies à grand orchestre, de les entendre surtout au Conservatoire où on les divinise; mais en les disant avec soin sur le piano, on peut en tirer de trèsgrandes jouissances.
« Ces symphonies de Beethoven sont grandes, terribles, et aussi d'une grâce et d'une sensibilité exquises, celle en ut surtout; mais eUes sont toutes belles et les petites se font toujours plus grandes. Et Haydn ! le grand musicien, le premier qui a tout créé, tout trouvé et tout appris aux autres ! Est-ce que je suis vieux? Mais c'est celui vers lequel je reviens toujours avec plaisir et calme, comme au pain quotidien dont jamais on ne se lasse. On trouve toujours quelque chose de plus à y admirer.
tt Je ne vais plus dans les concerts, qui fatiguent trop mes nerfs. Mais j'aime le quatuor de chambre et la musique de piano. Avec cet instrument, la musique vient toute seule par la lecture. C'est là qu'on la goûte, qu'on la savoure... »
La nouvelle composition de V Apothéose d'Homère^ dont il est question dans cette lettre, Ingres mit bien longtemps à l'inventer. Il n'était pas content de celle qu'il avait peinte trente ans auparavant pour le plafond du Musée de Charles X. Il la rêvait à cette heure plus développée, plus nombreuse, plus digne du poëte universel auquel les grands esprits de tous les siècles devaient faire cortège.
Le champ de la composition fut donc élargi de telle sorte que le second dessin, si Ingres l'eût exécuté en peinture et qu'il eût conservé aux figures leurs proportions naturelles, aurait exigé une toile beaucoup plus grande, à peu près double. Le temple qui formait le fond du premier tableau ne répondait plus à l'ampleur de la nouvelle ordonnance. Il fallut, pour donner plus d'espace et plus de ciel, reculer l'architecture. Le peintre fit dessiner un autre fond par son ami M. HittorfT, qui, diminuant l'importance de l'ancien
temple ionique, y ajouta un élégant péribole, fermé sur trois côtés seulement et surmonté de trépieds. Ingres, sur les frises de ce péribole, figura des peintures monochromes semblables à des ba&reliefs plats , dont les motifs sont tirés des admirables dessins de Flaxman pour les œuvres d* Homère.
Dans le plafond du Louvre, le poëte aveugle tient son bâton presque devant lui, de manière que sa main est près de sa poitrine. Dans le second dessin, le bras s^ouvre, la main est écartée, et Ton dirait que le poëte va rejeter son bâton inutile, maintenant que ses yeu?c vont s'ouvrir à la lumière des dieux. Par ce changement d'attitude, la figure du Mélésigène, qui était celle d'un mendiant vén^ble, est devenue celle d'un génie triomphant.
Trente-sept nouveaux personnages sont venus amplifier et compléter la pensée première. Le siècle de Périclès était personnifié par Périclès lui-même et par Platon causant avec Socrate. Il est maintenant représenté par Alcibiade et Aspasie, c'est-à-dire par la grâce virile et la grâce féminine. Elle méritait bien, en effet, de figurer parmi les grands personnages de son siècle, l'héroYque courtisane qui avait inspiré l'éloquence de Périclès et conseillé l'élégance d' Alcibiade. Avec quel bonheur cette figure d' Aspasie, serrée dans sa longue robe, fait diversion aux figures de guerriers ou de philosophes qui l'entourent! Sous la draperie qui accuse ses formes en les recouvrant, l'on sent la souplesse et la vénusté de son corps promis à l'amour. Sa tête, vue de profil, n'est pas celle d'une statue grecque. C'est une tête vivante dont la beauté présente quelques accents individuels, par exemple un nez fin qui très-légèrement se retrousse comme celui que, dans les temps modernes, Roxelane a rendu célèbre, une bouche aimable et voluptueuse avec une imperceptible nuance de dédain et des cheveux ondes qui rappellent son origine asiatique.
Mais il est une tête plus charmante encore que celle d'Aspasie et qui lui fait pour ainsi dire pendant de l'autre côté; c'est la tète de Sapho, qui est placée à la gauche du spectateur, entre Apelle et Alcibiade. Je ne connais pas en peinture une tête plus séduisante,
pas même la Sapho de Raphaël. Il y a un charme ioeOable dans ce tour de visage passionné, qui annonce et qui inspire Tamour. Le nez est insensiblement déprimé dans son milieu, la narine est mobile, la pommette provocante, et cette bouche, pleine de baisers, si elle venait à sourire, pourrait faire perdre la raison.
Parmi les personnages qui ont été ajoutés sur la droite en même temps qu'Âspasie, on remarque Anacréon et l'Amour, Michel-Ange, Ptolomée Philopator, Pline TAncien, Louis XIV, M""' Dacier, Tabbé Barthélémy, auteur du Voyage d'AnacharsiSj et le sculpteur anglais qui de nos jours a donné une grandeur si simple et si épique à ses interprétations d'Homère, Flaxman. Il est d'une grâce aussi originale que raffinée, le groupe d' Anacréon lutine par l'Amoiu*. Porté sur les épaules du poëte, qui paraît d'un âge où l'on est maître de son cœur, l'Amour sourit malicieusement à sa victime ; il lui enfonce dans la tête les épines d'une couronne de roses, et les deux figures, dans leur action épisodique, rappellent, par la naïveté parlante de leur pantomime, les motifs les plus heureux des beaux vases grecs.
C'est un sujet d'étonnement pour moi que le talent d'Ingres n'ait jamais été plus brillant, mieux inspiré, plus facilement supérieur que dans l'expression de ces deux extrêmes : la force et la grâce.
Pour ce qui est des autres acteurs introduits après coup dans cette grande scène, le peintre s'est assuré de leur physionomie en consultant les médailles ou pierres gravées, les peintures célèbres, les miniatures consacrées, les estampes ; mais par une singularité qu'il est permis de relever et peut-être de blâmer comme une faute, d'ailleurs volontaire, Ingres a réuni dans la partie inférieure de sa nouvelle composition liuit ou dix portraits connus des illustres modernes ; et ces portraits, il les a tous empruntés, sans y changer rien, des tableaux ou des gravures qui sont dans le souvenir de tout le monde. Plutôt que d'inventer pour chacune de ces figures une attitude motivée par l'ensemble de la scène et par l'action de
la figure voisine, il a mieux aimé reproduire, ne vanelur, le portrait de François P' par Titien, celui de Léon X par Raphaël, celui de Poussin par lui-même, celui de Molière par Mignard, et presque tous les héros du xvii'' et du xyiii*" siècle d'après les gravures de Nanteuil et autres. Sans doute ces portraits sont juxtaposés avec goût : ils sont laborieusement et artistement agencés; mais il y a, pour le dilettante qui les connaît tous, un certain désappointement à les voir se découper dans un même ensemble, suivant les contours qu^on leur a donnés séparément ailleurs.
Telle que nous Tavons vue exposée au palais des Beaux- Arts, sur le quai Malaquais, la seconde Apothéose d'Homère a plus de pompe et de magnificence que la première et plus d*ampleur. Elle forme un spectacle plus brillant et plus animé. Il est vrai de dire toutefois que Fart des arrangements n'y est pas facile et s*y laisse voir. Les figures, en plus d'un endroit, sont entassées, et bien que la composition ait plus d'air, elle manque encore de quelque repos, de quelques échappées. Une amélioration sensible est celle qui consiste à ne pas cacher les jambes et les pieds des personnages supérieurs derrière les bustes de ceux d'en bas. Le tableau a gagné de l'aisance et de la majesté au dégagement des figures appartenant aux siècles d'Auguste et de Périclès, qu'on voit maintenant tout entières, séparées des rangs inférieurs par un degré très-large. Entre les modernes, il en est un que le peintre affectionnait particulièrement et qu'il admirait au suprême degré : c'est Molière; aussi l'a-t-il placé, dans le second dessin, bien au-dessus de tous ses contemporains, en le supposant élevé sur une plus haute marche de l'escalier de la gloire. Cela répond à ce passage d'une lettre que nous avons déjà citée : « Décidément, la comédie est plus difficile que la tragédie : aussi vais-je encore élever Molière dans ma nouvelle édition Ôl Homère. »
Il est curieux de savoir par quelles incertitudes a passé l'esprit de l'artiste pendant tout le temps qu'a duré l'élaboration de la seconde Apothéose. Pénétré de la grandeur et de la simplicité du
génie grec, nourri des poésies homériques, Ingres en était yenu à exclure de son apothéose ceux des modernes qui ne se rattachaient pas à la famille antique. Ce qu'il aimait dans le siècle de Louis XIY, c'était justement la tendance de ce siècle à imiter, à recommencer les anciens. Shakspere lui paraissait maintenant suspect d'hérésie et responsable de toutes les folies du romantisme. Il eflaça la tête du poète anglais, mais il dessina du même côté les bustes de Pope et de Dryden.
Sur ces entrefaites, son ami et ancien élève Henri Lehmann lui représenta qu'il manquait au cortège d'Homère le plus grand homme peut-être de la littérature contemporaine, celui qui résumait à lui seul toute l'Allemagne de nos jours, le poëte qui avait commencé par raconter Famt et qui avait fini par célébrer l'antique Hélène. « Gela est grave, dit Ingres; introduire Goethe dans cette assemblée où ne doivent être admis que des esprits purs? J'y réfléchirai. » Quelque temps après, il écrivit à Lehmann :
(( J'ai beaucoup réfléchi à votre demande, mais lorsqu'on a conçu une œuvre, il lui faut un caractère soutenu ; celui de cette composition est tout homérique. Je vous dirai donc que, malgré la haute renommée de l'homme et son incontestable talent, je ne puis me résoudre à mettre au nombre de mes homériques Tauteur de Faust, de Werther et Mignon, ouvrages trop répandus selon mon goût. Je ne puis mettre tous les hommes illustres , et c'est avec regret que je me vois forcé d'évincer mon cher Mozart, le Tasse, Gamoêns, Pope et Shakespeare et tant d'autres. »
Plus sensible au reproche que lui fit dans la Revue des Deux Mondes Henri Delaborde d'avoir oublié André Chénier et Mozart, Ingres fit entrer ces deux figures dans son ordonnance définitive.
Après tout, ce qui doit le plus nous intéresser dans l'œuvre d'Ingres ce n'est pas sa philosophie, mais son talent. Les idées du peintre sont bonnes à connaître pour être comparées à sa manière de les écrire sur le tableau. Qu'il ait eu raison ojx tort d'y repré-*
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senter Michel-Ange, ia tête inclioée, la main sur le menton, dans Tattitude du repentir, comme un homme qui se souviendrait d*aYoir,' par les emportements de son génie, donné le signal de la décadence, il n'importe. Ce qui nous touche le plus<, c'est le tour qu'il imprime à la physionomie physique et morale du personnage ; c'est l'énergie qu'il apporte dans l'accentuation du caractère voulu, c'est son stylé, en un mot, et ici on peut dire que le style d'Ingres est arrivé à son apogée.
Examinez l'une après l'autre toutes ses figures, vous verrez que le dessinateur, en effaçant les détails inutiles, a su appuyer en revanche sur les points essentiels, sur les parties décisives. Il a insisté sur toutes les articulations qui prononcent un mouvement, il a ressenti les muscles qui accomplissent l'action et il a passé légèrement sur les autres. Il a réservé pour la tête, le Uyov du cou, l'attache du poignet, les coudes, les malléoles, les extrémités, ces accents fiers qui exagèrent le sentiment pour le communiquer avec plus de force, qui soulignent la pensée pour ia rendre plus frappante. Le style d'Ingres, dans ce dessin admirable, ressemble à un fleuve qui coule doucement avec une majesté facile, mais dont le cours est interrompu çà et là par la rencontre de rochers qui le heurtent et brusquement le font rebondir.
Le dessin de VApothéose d'Hinnère avec ses quatre-vingts figures, sans compter celle d'Ingres lui-même, qui s'est représenté comme un jeune et obscur servant derrière l'autel de la gloire, à côté de son maître David, ce dessin, dis-je, serait digne d'être exécuté en grand par les élèves d'Ingres et d'orner, à l'École des Beaux-Arts ou au Louvre, un fond de chambre, un pan de muraille. Tel qu'il est, du reste, on peut le considérer, en dépit de ses proportions, comme une grande peinture, car il a plutôt l'air d'une fresque réduite que d'un dessin amplifié.
Commencée en 185ilt, la seconde composition de VApothéose <r Homère resta onze ans sur le chevalet, car elle ne fut terminée entièrement et signée qu'en 1865. Dans l'intervalle, Ingres avait mis au jour quelques ouvrages nouveaux et repris quelques tableaux
anciens. Malgré ses quatre-vingts ans, son catharre et ses rhumatismes, il était encore vert, ardent et violent, ou plutôt — comme il récrivait à son ami M. Sturler — il y avait en lui deux hommes: l'un vieux, cassé ; l'autre jeune, plein de vie et de révolte.
Cependant le jeune homme en lui était souvent vaincu par le vieUlard, et il y parut notamment lorsqu'il peignit pour le prince Napoléon la Naissance des Mtises. L'imitation non déguisée des statues antiques, le groupe des Parques pris tout entier dans les ' sculptures du Parthénon, d'autres emprunts non moins franchement avoués, faisaient de cette peinture une œuvre relativement faible, malgré la persistance et la distinction d'un goût toujours (in et pur. L'artiste l'avait du reste exécutée d'une main moins hardie et moins ferme qu'à l'ordinaire, senescente manu.
« Mes douleurs ont enfin cessé, écrit-il à M. Marcotte, et je me suis mis de suite au travail, un des bonheurs de la vie. Je viens de terminer une composition de douze figures, aquarelle de la grandeur de la place qu'elle doit occuper dans un petit modèle précieux d'un temple de Terpsichore que M. Hittorf a fait exécuter pour le prince Napoléon» et que je dois peindre sur cuivre pour être niché dans le fond extérieur de la cella. Les figures ont plus de six pouces, et le sujet représente la Naissance des Muses en présence de Jupiter. Érato sort la dernière du giron de Mnémosine, et cela est rendu honnêtement.
« A propos de musique, je vous dirai que j'ai fait mon dernier ouvrage avec les sonates de Haydn, que ma femme exécute, je vous assure, avec un bon sentiment de style.
« Je suis à présent si vieux moralement^ je vois et j'apprécie tellement (plus que jamais) ce que sont et ce que valent les choses, que je ne désire vivre et achever ma vie qu'avec les bonnes affections très-intimes et cette quantité de jouissances très-^personnelles, réelles, d'un bon goût difficile, bien choisies par conséquent, jouissances que personne ne peut m'ôter jusqu'à mon dernier soupir. .. Je m'affranchis ainsi de bien des ennuis en brisant avec la société, ignorante, fausse, envieuse, de mauvais goût, et surtout éviter
détre toujours remis en question, et comparé, égalisé, chose criante, avec un Delacroix M... »
On peut considérer aussi comme Touvrage d'un talent devenu sénile le tableau de Germaine de Pibrac, qui fût mené à fin au mois de novembre de Tannée 1856, et montré seulement a quelques amis qui en firent à Tauteardes compliments quelque peu exagérés, car ils n'avaient gardé de s'abandonner à une entière franchise avec un homme auquel ils savaient une âme si prompte au découragement le plus amer, si vulnérable. Mais où on le vit reparaître vivaiit, brillant de grâce et tout rajeuni, ce fut dans son tableau de la Source. Il eët vi*ài de dire que c'était là une peinture dont la première pensée remontait au temps où l'artiste avait vécu à Florence, et, bien qu'elle fût restée quarante ans chez lui à l'état d'ébauche, elle conservait les traces d'un talent jeune et en pleine floraison.
Un jour que nous étions allé visiter Ingres dans son atelier, avec quelques personnes de haute distinction, entre autres Daniel Stern, l'artiste nous montra un tableau qui n'avait pas' été encore exposé aux regards du public. C'était justement la Source. Cette figure, la plus belle, je crois, qui ait été peinte dans l'École française, n'avait pas encore été nommée. Chacun l'admirait à sa manière; pourma part, j'en étais ravi comme d'unevision. Jeme sentais transporté en songe dans ces temps reculés, d'une antiquité incalculable, où la forme humaine se dégagea tout à coup du sein de la nature émue et heureuse, où s'éveilla une Eve adolescente, aux lueurs de l'aurore. Je regardais de tous mes yeux cette douce créature : elle est sortie du creux de son rocher, étonnée et souriante, comme si l'âme venait de tressaillir en elle, comme si elle voyait pour la première fois les clartés du jour. Elle semble avoir ignoré la lumière et la vie, et tenir encore des règnes antérieurs de la nature. Pourtant, ce chaste corps, cette beauté innocente et impubère a déjà une physionomie ; c'est la gracieuse ébauche d'une personnalité. iSa