LISTE DÉS GRAVURES
Portrait d'Ingres L. Flameng Aotftr«
Portrait de M"»* Devauçay L. Flambng 48
CBdipe L. Gaillard 29
Romultts remportant les dépouilles opimes. .. E.Rosottb 3S
Petite Fille au Chevreau Dibn 42
Portrait de U. Tardieu. . . . , Hbnriquel-Dupont. 55
Angélique L. Flaitbng 64
Groupe central de TApothéose d'Homère. . . . H.-J. Dubouchbt. . . 94
L'Odalisque à rSsclafe Haussoullibr. ... 406
Musique du Canon composé par Cherubini en
l'honneur d'Ingres 432
Lady Jane Montague L. Gaughbrbl. . . • 444
La Source L. Flambng 492
Louis XIY et Molière L. Flambng 496
Jésus au milieu des Docteurs E. Rosottb 200
Portrait d'Ingres à quatre-ving-sept ans, d'après
le buste en marbre de M. Bonnassieux,
membre de l'Institut; gravure sur bois. . . L« Chapon. 229
Fac-similé d'une lettre adressée par Ingres
à M. Marcotte d'Argenteuil 249
Il n'est pas toujours utile de raconter en détail la vie des artistes, tantôt parce qu'elle ast en contradiction, au moins apparente, avec la nature de leurs œuvres, tantôt parce qu'elle peut offrir des côtés vulgaires qui refroidissent l'admiration et la découragent. Mais lorsque le biographe est en présence de ces hautes individualités qui sont les mêmes sous toutes les faces , il est intéressant d'entrer, aussi avant que possible, dans le récit de leur odyssée, afin de vérifier en quelque sorte leur talent par la contre-épreuve. De nos jours, un sentiment de réaction, bien naturel d'ailleurs, contre le système de généralités banales qui affadissait les anciennes biographies, a conduit la critique historique à se jeter avidement dans l'étude des petites circonstances ; elle a fini même par attacher une importance exagérée aux menus billets retrouvés, aux auto- .fi^raphes inédits et à tous les documents que fournit l'exploration des registres de l'état civil. Cependant, ce goût qui, porté à l'excès, a failli devenir un de nos travers, il n'a rien que de légitime dès qu'il s'agit d'un homme qui a été un mattre dans la force du mot, qui, pendant soixante-dix ou soixante-quinze ans, a tout entier appartenu à son art, et qui a reculé les limites de notre école. Nous avons donc l'espoir que le lecteur voudra bien nous pardonner ce qu'il y aura d'intime ou même de familier dans la présente bio-
s INGRES,
graphie ; nous nous sommes placé, pour récrire, au point de vue des dilettanti qui nous succéderont, et nous avons pensé qu*un jour il leur serait agréable de connaître dans ses particularités la vie d'un des plus illustres peintres de ce pays et de beaucoup d'autres : de même que nous trouvons du charme et de la saveur aux rares détails qu'un Diderot nous donne sur les artistes ses contemporains, qui, toutefois, étaient bien loin de valoir celui qui nous occupe aujourd'hui.
C'est bien dans sa qualre-vingt-septième année qu'est mort Jean-Auguste-Dominique Ingres, car il était né, non pas le 25 septembre 1781 , mais le 29 août 1780, sur la paroisse Saint-Jacques, à Montauban. Il n'est pas indifférent de savoir que son père Jean- Marie-Joseph, originaire de Toulouse, était peintre, sculpteur, au besoin architecte, et qu'ainsi, par l'éducation première qu'il reçut dans la maison paternelle, avant d'entrer chez David, Ingres se rattachait au xviii* siècle. Lui-même il a raconté la vie de son père, et cette courte notice en forme de lettre, publiée dans la Biographie de Tam-el^Garonne, ouvrage fort peu connu, je suppose, en dehors de ce département, vaut bien la peine que nous la transcrivions ici avec les annotations qui y ont été ajoutées par M. Forestié neveu.
« Monsieur,
« Jean-Marie-Joseph Ingres naquit à Toulouse (en 1734). Son père, que j'ai vu dans mon enfance, était maître tailleur ; il vécut très-âgé. Mon père entra très-jeune à l'Académie de Toulouse; il eut pour maître, je crois, M. Lucas, sculpteur célèbre, professeur de ladite Académie ; il fit plus tard un voyage à Marseille, puis il se fixa et se maria à Montauban avec Anne Moulet, ma mère (12 août 1777). Il était très-aimé et très-apprécié de la haute société de la ville et de M^ de Breleuil, évêque de Montau-
ban, dont il fit le portrait de profil en grand médaillon. Cet évêque occupa beaucoup mon père à l'évêché et dans sa maison de plaisance nommée Bretolio, située près de la ville ' .
« Mon père était né avec un génie rare pour les beaux-arts. Je dis les beaux-arts, car il exerçait la peinture, la sculpture et même Tarchitecture avec succès. Je le vis construire une maison considérable dans notre grande rue*.
« Si M. Ingres père avait eu les mêmes avantages qu'il donna à son fils, de venir étudier à Paris, chez le plus grand de nos maîtres, il eût été le premier artiste de son temps. Mon père, qui dessinait parfaitement, peignait aussi la miniature. Il fut professeur de dessin dans les premières maisons d'éducation. Il peignit d'après nature des vues de paysages qui le disputent à Nicole même, excellent artiste en ce genre.
« Il n'était embarrassé de rien. Il faisait en sculpture des terres cuites, depuis les sphinx et les figures d'abbés lisant, que Ton plaçait dans les jardins, jusqu'aux statues colossales de la Liberté, qu'il était forcé d'improviser dans nos temples pour les fêtes des décades de la République, pendant les horribles journées de la Terreur'. Il faisait avec la plus grande facilité les ornements de tout genre, dont il a décoré les hôtels de ce temps avec un goût
4. L'Hôtel de Ville de Montauban (l'Évèché avant la Révolution) avait été habilement décoré par Ingres père. La salle du conseil et la salle verte, dont les sculptures en plâtre ont été restaurées avec soin , donnent une haute idée du talent du décorateur. F.
t. La maison de M. Malleville. Ingres père s'occupa également de la construction de rhôtel Pullignieu , si malheureusement dégradé il y a quelques années et dont nous avons un dessin très-fîdèle, exécuté par Parisot, qui retrace dans tous ses détails la décoration primitive. Le premier président de la Cour des aides, pour témoigner sa satisfaction à Ingres, voulut que l'enfant de cet habile artiste fût tenu sur les fonts baptismaux par sa fille. Jeanne-Marie de Pullignieu fut donc la marraine du plus grand peintre de nos jours.
On voit dans l'église de Falguières, commune de Montauban, une œuvre importante signée Ingres, datée de 4778. C'est l'ornementation en plâtre de tout le sanctuaire, au milieu duquel est un grand bas-relief représentant la Madeleine. F.
3. Ingres père sculpta aussi les aigles immenses qui furent placées sur l'arc de triomphe du pont de Viliebourbon , pour rappeler le passage de Napoléon à Montauban, le S9 juillet 4 808. F.
délicieux. Il dessina, au crayon rouge, la figure académique d*un fleuve qu*il envoya à Toulouse; elle lui valut le titre de naerabre de cette Académie, qui siégeait au Capitole. Enfin par son aimable caractère, sa bonté, ses goûts éminemment artistiques, il s'attirait toutes les sympathies. Chacun voulait l'avoir et jouir de sa société.
« Il allait souvent à Toulouse, sa patrie, se retremper, pour ainsi dire, dans cette grande et belle ville, presque aussi riche alors en monuments d'art que Rome, à qui elle ressemblait. Il aimait à se retrouver avec ses amis d'enfance, tous artistes distingués ; il m'emmenait toujours avee lui dans ses courts voyages. Il me laissa à Toulouse avant 98 pour y continuer mes études d'art à l'Académie, chez les dignes et grands artistes Roques, Vigan, et chez Briant, paysagiste, qui sauva tant d'objets d'art dont il forma le musée dans le couvent des Grands- Augustins.
({ Sans être musicien, mon père adorait la musique et chantait très-bien avec sa voix de ténor. Il m'inculqua le goût de la musique et me fit apprendre à jouer du violon. J'y réussis assez bien pour être admis comme violon au Grand-Théâtre de Toulouse, où j'exécutai à l'orchestre un concerto de Viotti avec succès.
« En 1801, époque où je remportai à Paris le grand prix de Rome, ce bon père vint m'y voir; il fut témoin de mes premiers succès. Ce fut aussi à cette époque que je peignis son portrait qui doit figurer un jour dans le musée Ingres*. II repartit avec l'ardent désir de revoir son pays et, à mon vif et inconsolable regret, je-ne le revis plus ! Une goutte remontée l'enleva encore jeune à sa patrie. Il fut regretté et pleuré de ses compatriotes. A cette époque, j'étais à liome. C'est là, monsieur, c^ que mes souvenirs
4. Lo musée Ingres est installé dans l'ancienne salle de l'État civil, à l'Hôtel de Ville, d'après la volonté expresse du fondateur, qui a demandé que cette salle , habitée plus particulièrement par M. de Breleuil, fût conservée telle que son père l'avait décorée; c'est là qu'à peine âgé de huit ans il chanta avec son père un duo de la Faiisse Magie, en présence de Tévèque. On avait fait monter l'enfant sur une chaise. On remarque, dans la collection léguée, une Descente de croix au lavis, exécutée en 4809 par M. Ingres père qui, la môme année, peignit, pour la première fois, un tableau à l'huile pour une église des environs. 11 mourut 9 Montauban, le 44 mars 4844. F.
et le sentiment le plus tendre de mes regrets me rappellent de mon père. Je suis heureux et reconnaissant des soins que vous voulez bien prendre pour perpétuer sa mémoire. »
« J. Ingres. »
Voilà donc un jeune homme qui est élevé en plein xviu* siècle, dans une province où la réforme de David n'avait pas encore triomphé, et qui en était restée sans doute aux errements de Boucher et de Vanloo. A l'âge de douze ans (avant 1793) il étudiait à l'Académie de Toulouse, et il partageait son temps entre le dessin et la musique, car son père lui avait mis à la main un crayon rouge et un violon, ne sachant pas au juste s'il en ferait un tnusicien ou un peintre. Parmi les professeurs de l'Académie se trouvait un paysagiste, Briant, qui prétendait avoir deviné les aptitudes de son élève et voulait le confiner dans le paysage. Cette branche de l'art commençait à se transformer. Tandis que Lantara et Brandet continuaient à battre les buissons et à planter leurs chevalets dans les bois, Valenciennes, croyant renouveler le paysage historique de Poussin, n'y admettait, de parti pris, que des arbres d'une haute noblesse et des personnages de marque ou des héros. r^ terre, à ses yeux, devait être habitée non par des hommes, mais par des mortels, at au lieu d'être naïvement antique, il était conventionnellement ennuyeux, même lorsqu'il représentait « les bosquets odorants de Paphos et d'Amathonte. » Il paraît que ce Briant était converti déjà aux nouvelles doctrines, et qu'il enseignait le beau feuille dans la dernière perfection . Ingres, après avoir docilement appris les recettes au moyen desquelles on exprimait la philosophie du platane*^ la majesté du chêne et l'élégie du saule pleureur, finit par perdre patience et se sépara de son maître, non sans garder peut-être une certaine rancune au paysage, à en juger du moins par le peu de place qu'il lui a donné dans son œuvre.
Cependant, Ingres père avait ouvert à Montauban une école de dessin d'après la bosse et le modèle vivant, et il sollicitait pour cette école naissante l'appui de la municipalité; mais, soit qu'il ne l'eût pas obtenu, soit que son fils lui parût digne de plus hauts
enseignements que ceux d'une pauvre école de province^ il prit la résolution de l'envoyer à Paris et de le faire entrer chez David.
IIÏ.
C'était en 1796. La grande révolution commençait à s'apaiser. Le Directoire gouvernait la France; l'empire (le la galanterie avait succédé au règne de la Terreur. L'école de David, quelque temps dispersée, s'était reconstituée à nouveau. Elle était remuée, bruyante, retentissante de paradoxes et de théories nouvelles, mais elle rentrait tout à coup dans un profond silence dès qu'on annonçait l'arrivée du maître, maître imposant et redoutable, non-seulement par l'absolu de ses nouvelles convictions de peintre, mais par les souvenirs qui s'attachaient à son rôle et à son nom.
Quelle figure fit le jeune artiste de Montauban dans l'atelier de David ? Y fut-il remarqué ? Cela est peu probable , et je serais tenté de croire que s'il ne fût pas arrivé de nos jours à une si grande célébrité, Ingres eût été mentionné à peine ou peut-être oublié par M. Delécluze dans son curieux livre sur Louis David et son temps. J'estime que c'est après coup seulement que le biographe, l'élève et l'ami de David, s'est souvenu du condisciple , jadis obscur, qui s'appelait Ingres.
Quoi qu'il en soit, Ingres sortit des rangs en l'année 1800 lorsqu'il concourut pour le prix de Rome et qu'il eut le second prix sur un tableau que l'on a pu voir en 1867, à l'exposition du quai Alâlaquais , et qui est un morceau surprenant par la force et la maturité hâtive du talent qu'il annonce. Le sujet du concours était : Antiochus renvoyant son fils Scipion fait prisonnier sur mer. Je dis que ce morceau est surprenant, parce qu'en effet il s'y trouve déjà des qualités de premier ordre, particulièrement une habileté supérieure dans l'art de draper une figure et d'en écrire les plis. Ingres, par la suite, aura peut-être un plus grand goût de draperie et un style plus fier; il aura une manière plus person-
nelle de les jeter et de les ajuster au corps ; mais déjà il est mattre dans cette partie si importante de la grande peinture. Il dispose les plis avec une aisance rare, et il les formule avec un savoir consommé. Sans doute ses plis, comme ceux de Drouais, trahissent l*étude assidue des marbres antiques; mais cette étude a été combinée avec l'observation de la nature vivante et agissante, et par une exécution légère, fine, souple, il les a fait passer du domaine de la sculpture dans celui du peintre.
Une remarque à faire dès à présent, c'est que les .étoffes dont le peintre a imité les cassures ne sont ni des camelots anguleux donnant des plis carrés comme ceux d'Albert Durer et même d'André del Sarte , ni ces épaisses couvertures tombant en gros et lourds tuyaux, qui ont longtemps passé pour avoir le caractère apostolique; ce sont des draperies fines dont le tissu semble plus rapproché du madapolam que de la flanelle, et se rompt en plis nombreux qui s'évasent avec élégance et se perdent lorsqu'ils recouvrent une convexité de la forme , ou s'étalent sur les méplats en conservant quelques dépressions insensibles et en se modelant par des nuances de relief très-délicates. Sous ce rapport, le second prix obtenu par Ingres en 1800 me paraît préférable au tableau qui lui valut le grand prix l'année suivante, Achille recevant dans sa tente les envoyés d'Agamemnon* Celui-ci pourtant faisait l'admiration du statuaire Flaxman, qui déclarait « n'avoir rien vu à Paris de plus beau que cet ouvrage. » /
La situation du trésor public ne permit pas d'exécuter le décret de la Convention qui mettait à la charge de l'État l'entretien des lauréats à Rome. Pensionnaire sans pension, Ingres dut rester cinq ans à Paris, vivant comme il pouvait, travaillant pour les éditeurs de livres à figures et dessinant des antiques pour le Musée Napoléon. C'est à lui que l'on doit la figure du Discobole qui brille entre loules, dans ce beau recueil, par la perfection de son mouvement et de son modelé.
Quand il dessinait un objet dans l'unique intention de l'imiter fidèlement, Ingres avait un œil aussi clairvoyant que l'instrument du photographe. Il y a tel de ses dessins — de ceux justement dont
la date remonte à cette époque de sa vie — qui offrent un accent de vérité si vraie qu'on les dirait calqués sur une image de la chambre obscure. Un jour que j'étais chez M, Ingres à regarder avec lui les peintures, dessins et aquarelles dont il avait tapissé son appartement du quai Voltaire, n^ 11, il me montra ce crayon merveilleux qui représente la famille Forestier, groupée dans un petit salon bourgeois : le père, nu-téte, avec sa tabatière à la main, la mère en tenue, une jeune fille à son clavecin, et un visiteur. Je m'écriai dans le ravissement : « Vous aviez deviné la photographie trente ans avant qu'il n'y eût des photographes. » Le maître comprit parfaitement ce que voulait dire ici le mot photographie qui signifiait seulement une vérité criante ; il me répondit : « Ce dessin que vous admirez, je l'ai trouvé tout fait dans la nature : je n'y ai rien changé. »
Ce n'était pas du reste à des crayons que se bomaieot alors les travaux d'Ingres, car avant son départ pour Rome il fit deux portraits excellents, celui de son père et le sien propre, qui sont l'un et l'autre datés de 180/i.
Le premier de ces portraits me semble tel qu'aurait pu le concevoir et même l'exécuter un Danloux, par exemple, ou tout antre académicien de l'ancien régime, en possession de peindre les gens du bel air. Ingres père a la physionomie d'un homme d'esprit et la tournure d'un ex-merveilleux du Directoire. 11 porte les favoris à la Barras; il n'a pas encore quitté la queue pour les cheveux courts ni renoncé à la poudre. J'ajoute que dans ce portrait le ton des chairs, ceux du linge, de l'habit et des cheveux poudres sont d'une Gnesse rare, Ingres étant le plus souvent fort habile à saisir le ton local, le ton juste, ce qui ne veut pas dire qu'il fût coloriste, comme nous Texpliquerons plus tard.
Le portrait d'Ingres peint par lui-même à l'âge de vingtquatre ans — celui qui appartenait au prince Napoléon et qui appartient aujourd'hui à M. F. Reiset — ne présente pas les mêmes qualités. Cette fois, l'énergie a remplacé la finesse. Le peintre proède par accents rudes et fiers, et le caractère de l'exécution répond au caractère du modèle. Les cheveux, drus et noirs, sont exprim^
durement et ils ont même quelque chose de métallique. Les passages délicats, la suavité des traositious qui relient dans la nature les ombres aux lumières et les teintes profondes aux teintes gaies, sont ici négligés comme tout exprès. Les clairs qui accusent la construction du front, qui prononcent les pommettes, font saillir le nez court, les lèvres épaisses et le menton fort, ces clairs, disje, sont appliqués avec une certaine liberté farouche, et voulus de la façon la plus mûlc. Le regard est perçant, vif, dur, le sourcil tranchant sur le front; la bouche a une expression de moue orgueilleuse, et Tartiste debout à son chevalet, tenant un crayon blanc à la main, semble nous dire que la toile tremble devant lui.
Un peintre qui dans une seule année en était réduit, pour ne pas se rouiller, à faire le portrait de son père et le sien propre, devait être bien peu favorisé de la fortune, bien abandonné du gouvernement et des hommes. Nous savons, en effet, qu'il vivait alors très-péniblement. Il s'était lié d'une étroite amitié avec deux artistes aussi pauvres que lui et, comme lui, destinés à une grande célébrité : Bartolini et Fétis. L'un était un sculpteur florentin qui se trouvait, par une heureuse coïncidence, avoir exactement la même conception de l'art que le jeune peintre de Montauban, son condisciple. Ils avaient les mêmes sentiments ot les mêmes pressentiments. Ils entrevoyaient, sans toutefois s'en rendre bien compte, que le atyle de David devait être retrempé dans la nature, source de toute variété, sous peine de tourner bientôt au poncif. Bartolini pensait qu'il fallait reprendre l'art au point où l'avaient laissé les Ghiberti, les Donatello, et les autres grands Florentins du xv® siècle. Comme Ingres, il avait en horreur tout ce qui est convention académique, formes toutes faites, figures oflScielles, apprises par cœur. Il aimait la tradition, parce qu'elle soutient les faibles et les forts, mais non pas l'érudition, parce qu'elle tue les naïfs. II disait
que rimitatioD rigoureuse était le principe de toute beauté et il répétait déjà : Chi sa copiare, sa fare (qui sait copier, sait faire) ; parole remarquable si on la comprend dans son véritable sens, et si on la rapproche de cette phrase écrite par Ingres dans une lettre à son ami Gilibert, de Montauban : « Dessine, peins, imite surtout, fût-ce de la nature morte; toute chose imitée de la nature est une œuvre, et cette imitation mène à l'art. » Plus explicites que le mot de Bartolini, ces deux lignes d^lngres éclairent la question sous ses deux faces.
Combien il serait curieux maintenant de connaître quelques détails de la vie que menaient ensemble ces trois hommes encore inconnus, le sculpteur, le peintre et le musicien, qui s'appelaient Bartolini, Ingres, Fétis ! Mais ce que Ton sait le moins, touchant les personnes devenues illustres, c'est précisément ce qu'il serait le plus intéressant de connaître, leurs commencements obscurs, les luttes qu'ils ont soutenues en secret contre l'adversité, les douleurs sourdes qu'ils ont endurées au seuil de la gloire. Ingres, Fétis et Bartolini avaient associé leur misère, et ils vivaient avec peine. Fétis, le plus avisé des trois et qui avait quelque entregent, imagina de donner un concert au profit de la triade. Le concert rapporta un bénéûce net de soixante francs.
Je laisse à penser la vie Que firent nos trois amis.
Fétis père, qui racontait cette circonstance de sa jeunesse à un de nos confrères, avait conservé, disait-il, le souvenir le plus agréable des réjouissances et des festins de Balthazar auxquels avaient suffi les soixante francs de ce bienheureux concert.
Au surplus, les hommes supérieurs ont une grâce d'état, pour ainsi dire, qui leur permet de traverser les plus cruelles épreuves : c'est l'orgueil. Ingres et Bartolini eurent cette grâce. Leur mutuel attachement tenait à plusieurs causes : d'abord ils s'étaient connus dans l'atelier de David, ensuite ils étaient également maltraités de la fortune, enfin ils se reconnaissaient l'un à l'autre le sceau du génie, ce je ne sais quoi qui fait les maîtres et qui les désigne à
leurs pairs. C'était une belle revanche pour ces deux pauvres jeunes gens que de se comprendre et d'espérer ensemble dans l'avenir. Ainsi fortifiés, ils durent être, j'imagine, peu sensibles à telle caricature dans laquelle un camarade les avait représentés à genoux, en adoration l'un devant l'autre et se consolant de leur détresse par la confession réciproque de leur divinité.
Enfin, en 1806, un portrait de Napoléon fut commandé à Ingres pour l'Hôtel des Invalides, un grand portrait en pied où le personnage devait être peint sur son trÔDe dans la pompe et la pourpre de son costume impérial. Nous l'avons tous vu à l'Ecole des Beaux-Arts oii il fut exposé en 1867 : ce n'est pas le meilleur ouvrage d'Ingres. La peinture en est lourde. Les rouges du manteau impérial semblent avoir déteint, les jaunes sont faux et les chairs ont l'aspect de l'émail. Le peintre n'avait encore ni la préoccupation ni le sentiment de l'effet, sentiment qui du reste lui a manqué plus d'une fois dans ses grands ouvrages. Il n'avait pas non plus la notion du jeu des couleurs, de la manière dont elles peuvent mutuellement se surexciter ou s'adoucir, et contribuer à l'harmonie du tout par leur exaltation, leur apaisement ou leur silencc/^ais, à vrai dire, la couleur était pour Ingres une qualité secondaire, non-seulement parce qu'elle est inférieure, dans l'esthétique du grand art, à l'éloquence du dessin, mais aussi parce qu'il n'en avait pas le don naturel .^7Quand les peintres sont vraiment forts, ils dédaignent ou du mOins ils subordonnent ce qu'ils ne possèdent point, parce que les qualités qu'ils possèdent s'élèvent alors à un assez haut degré pour les dédommager à leurs propres yeux des qualités qui leur manquent.
Du reste, le portrait de Napoléon eut peu de succès parmi les personnes dont le jugement avait alors le plus d'autorité, et qui disposaient de la renommée. Gérard en parla froidement, et ce fut probablement un artiste rivé dès l'enfance au calembour, comme Carie Vemet, qui, devant le portrait exposé au Salon de J806, laissa tomber ce mot : Cest malingre.
n INGRES,
Après cinq années d'attente et de misère, Ingres put enfin entrer en possession des privilèges attachés au grand prix. M. Amaury Duval, père du peintre, clmrgé alors de la direction des beaux-arts, obtint les fonds nécessaires pour payer à Ingres son voyage à Rome et sa pension. Sur ce voyage et sur les excursions qu'il put faire ensuite comme pensionnaire de la villa Médicis, nous avons quelques renseignements, trop rares sans doute, mais d'autant plus précieux qu'ils nous sont livrés involontairement par le voyageur lui-même dans une longue suite de dessins au crayon ou à la plume, qui, çà et là, sont accompagnés de notes concises, griffonnées à la hâte. '
Une chose nous frappe tout d'abord, c'est la facilité prodigieuse avec laquelle un peintre qui ne connaissait pas la perspective et qui ne voulut jamais la connaître prenait au pied levé des vues de monuments que l'on croirait saisies par un architecte de profession. Son œil avait, je l'ai dit, une justesse photographique. Aussi les erreurs de perspective sont-elles très-rares dans ses dessins faits directement d'après nature, sur le terrain. Je trouve parmi ces pages de calepin, qu'il a eu soin de coller sur de grandes feuilles pour les donner au musée de Montauban, une vue du Dôme de Pise, le chœur de la Madonna del Popolo, dessiné à ravir, comme il aurait pu l'être par un ViolleHe-Duc, et le monument du Dante à Ravenne, avec c^lte note : « La tête, les mains^ les draperies et toute l'exécution de ce tombeau -mémoire sont du plus beau temps de la Renaissance. Aux angles de son petit dôme se voient les profils, dans des ronds à fond brun, de Virgile et de Brunetto Latini, avec belles inscriptions. »
Il est remarquable que notre voyageur ne passe pas un jour sans dessiner. Il prend sur toutes choses des notes graphiques. Il fait provision des éléments de toute espèce qui entreront un jour
dans ses compositions , pour y figurer, non comme les souvenirs d'un érudit, mais comme les accessoires significatifs de quelque drame auguste. Édifices, mausolées, maisons, archivoltes, meubles, pliants, chaises, ustensiles, armures, costumes militaires, ecclésiastiques et civils, habits monastiques, flambeaux, candélabres, crosses, mitres, bijoux, missels, riches reliures, armoires en bois sculpté, sièges antiques, tables moyen âge ou renaissance, il dessine tout en croquis vifs, pleins de feu et de saveur, et s'il a en tête un projet de tableau dans lequel un de ces objets puisse entrer, il le dessine alors avec l'attention la plus patiente, la plus délicate, avec une précision religieuse, avec amour. Voici un pistolet aux fines damasquinures : Ingres Ta copié pour s'en servir dans un tableau qu'il médite : V Are tin chez Tintoret. Voici des candélabres d'un beau galbe , d'un noble style : Ingres les met en réserve , dans la pensée qu'il aura quelque jour à peindre une madone, une scène d'autel. Et ainsi du reste.
Pour le dire en passant, ces innombrables dessins ont pleinement confirmé ce que nous avions dit ailleurs sur Ingres : à savoir qu'il était à la fois entier et divers, très-personnel et en même temps facile à influencer, prompt à l'assimilation et fort habile à choisir. Peu fertile, d'ailleurs, peu inventif, il recherchait toutes les sources d'invention. Il parait même s'être rappelé que Léonard de Vinci, ce génie inquiet, profondément curieux et chercheur, avait conseillé a ses élèves de considérer parfois attentivement les taches accidentelles des vieux murs, comme pouvant ofirir aux imaginations nonchalantes d'heureux agencements de lignes et des formes imprévues. En regardant l'acajou de sa commode, Ingres découvre dans les veines du bois un ensemble.de traits qui lui représente un bienheureux ravi au ciel par des anges, et à l'instant même il en trace le dessin sur le papier. Il se peut donc que l'aveugle hasard, dans ses combinaisons sans nombre et sans fin , rencontre une fois la beauté, touche à la grâce !
En feuilletant ces douze ou quinze cents dessins qui vont fair partie du musée Ingres à Montauban, nous y avons lu, disonsnous, des notes précieuses. Ces notes expriment, en leur naïveté laconique, des impressions fugitives bonnes à connaître et des pensées dont la formule étonne sous la plume d'un maître réputé si farouche, si intraitable dans ses convictions esthétiques.
Et d'abord , c'est une suite de croquis d'après des dessins et des tableaux de Watteau. Ces morceaux peints que les graveurs ont appelés la Partie carrée, le Curieux, la Fête champêtre, sont indiqués à l'encre de Chine en quelques rapides coups de plume qui disent la composition générale et l'essentiel de l'effet. Les dessins sont copiés très-juste et fidèlement empreints du style de Watteau, ou, pour mieux dire, de son goût charmant. Il est assez étrange, à l'heure qu'il est, de voir sous le sévère crayon d'Ingres, Almanzor, Pierrot, Trivelin et autres se donner des grâces, marcher sur les pointes, se glisser derrière les charmilles ou s'étendre amoureusement sur le gazon, tandis que Colombine élégamment se manière, ajuste sa cornette avec coquetterie, et provoque du regard les privautés qu'elle repousse de la main. Mais ce qu*il y a de plus remarquable dans ces copies de Watteau , c'est ce que le peintre a écrit en marge de la feuille : l'esprit, la grâce, Voiiginalité de Vataux et la délicieuse couleur de ses tableaux.
On comprendra mieux maintenant ce que M. Henri Delaborde a raconté dans un récent article de la Revus des Deux Mondes, travail excellent d'esprit et de forme, qui aurait dû nous dispenser de celui que l'amitié nous a imposé ici comme une devoir inévitable. « Je me souviens que quelqu'un , pensant se faire bien venir du maître, s'évertuait un jour à médire de Watteau , à l'immoler de son mieux sur l'autel du grand art et des grandes traditions. Ingres prit parti avec une telle chaleur pour le peintre des fêtes galantes, il
vanta si résolument la grâce de son talent et la délicatesse de son esprit, qu'il semblait au fond n'avoir rien de plus cher que le soin d'une pareille gloire. Or, bien peu auparavant, quelques paroles élogieuses avaient amené sur ses lèvres une explosion de sentiments tout contraires, et ce même Watteau, qu'il vengeait aujourd'hui d'un injuste mépris, il le punissait hier tout aussi vivement des hommages excessifs qu'on prétendait lui rendre. »
On le voit, même à l'époque où il sortait d'une école aussi austère que celle de David, Ingres tenait encore par quelques attaches au xvui"" siècle. Ce n'est pas pour rien qu'il était né en 1780 et qu'il avait été élevé par un père élevé lui-même au temps de Louis XV. Mais ce fut sa gloire de réagir contre le maniérisme, au sein duquel il avait été nourri dès l'enfance, et cependant, de ne pas contracter, sous la discipline de David, des idées trop exclusives. Chose singulière au premier abord, Ingres, qui fut, dans son enseignement, si résolu, si absolu, si entier, était dans ses études ondoyant et divers , curieux, chercheur, plein d'indulgence et toujours prêt à prendre le bien partout où il le trouvait, à la condition d'en faire plus tard son bien.
On est disposé à croire qu'il n'aimait pas le paysage, et nousméme nous l'avions pensé en voyant ses œuvres si rarement égayées par une échappée de vue sur la campagne; et pourtant, les notes qu'il trace à la hâte sur son calepin d'artiste, lors de son premier voyage en Italie, témoignent qu'il n'était pas inaccessible au sentiment de la nature agreste, que les leçons de Briant ne l'en avaient pas entièrement détourné et qu'il savait voir sous le ciel autre chose que la figiu*e humaine. En passant à Terni, petite ville de rOmbrie, il écrit ces mots : « Les paysages en sont admirables; les montagnes, quoique bleues, sont tachées de blanc très-doux et qui proviennent des arrachures ou manques de végétation. Il est indispensable de faire tous les ans un séjour dans ces divers endroits (Civita Castellana, Terni, Spolète). » Quand il arrive à Spolète, il se promet d'y prendre une vue du château et de l'aqueduc, de dessiner la façade de l'église, et il écrit : u II faut y faire au moins un séjour de huit jours pour en avoir les croquis. La
belle chapelle de Filippo Lippi et le tableau de Raphaël peint a tempera (en détrempe) , et qui représente un presepio (c'est-à-dire une Nativité) *. »
Raphaël! c'est le maître vers lequel il s'est senti invinciblement attiré dès sa jeunesse. Il racontait lui-même qu'à l'âge de douze ans une copie de la Vierge à la chaise, rapportée d'Italie par son maître à l'Académie de Toulouse, avait été pour lui une révélation soudaine , lui avait ouvert et mouillé les yeux. Que sera-ce donc quand il aura vingt-cinq ans et qu'il sera capable de comprendre le génie des autres et d'avoir conscience du sien propre? A ce propos, nous relevons la note suivante, note griffonnée sur une des feuilles de dessins dont nous parlions tout à l'heure : « Les portraits en petit que j'ai vus à la galerie de Florence sont plus parfaits que ceux de grandeur naturelle. Les portraits de Holbein sont au-dessus de tous. Il n'y a que ceux de Raphaël qui les surpassent. »
Arrêtons-nous ici un moment pour faire une observation qui en vaut la peine, parce qu'elle répond à une question que le lecteur s'est déjà faite à lui-même sans aucun doute. Y avait-il donc un si grand mérite à reconnaître, à vanter Raphaël? Est-ce que sa gloire n'était pas consacrée par trois siècles d'universelle admiration? Faut-il donc tant de clairvoyance pour voir le soleil? — Eh bien , oui, Ingres a eu le bonheur de penser à Raphaël dans le temps où Raphaël était un dieu oublié, suranné. Ingres fut le premier à le comprendre , à goûter, à savourer les perfections de ce maître en qui était infuse la grâce, et qui se rapprochait du génie attique par un sentiment exquis de la mesure. Il faut se rappeler que la révolution qui avait régénéré les arts à la Gn du xviu^ siècle s'était
4. Le tableau dont il est ici question était alors attribué à Raphaël. Mais il a été reconnu depuis que celte Natimlé était un ouvrage du Spagna. .
opérée tout entière au profit des Grecs. Du jour oîi la lumière se fit dans son âme d'artiste, David passa brusquement de Boucher à l'Apollon du Belvédère. Il franchit d'un bond la Renaissance pour remonter jusqu'à la statuaire antique, si bien qu'il ne prit pas garde à Raphaël. Aussi, de tous les peintres enfantés par la réforme que résume le nom de David, il n'en est aucun qui se soit souvenu des Loges et des Chambres. Girodet eut un jour quelque velléité de recommencer Michel-Ange; Gros rêva d'emprisonner Rubens dans les contours de David; Guérin ne mit en scène que des Grecs; Prud'hon s'éprit tour à tour de la muse qui avait inspiré Léonard et de celle qui avait animé le Corrége; Gérard se rattacha dignement, par l'histoire et le portrait, à la vie moderne... Personne, encore une fois, ne songeait à Raphaël. Ingres fit seul exception; par ses paroles enflammées, par l'aveu de ses imitations, par la supériorité de sa critique, il substitua un enthousiasme réfléchi à cette admiration banale, inexpliquée et convenue, dont Raphaël avait été l'objet dans toutes les écoles depuis trois cents ans. En un mot, il restaura le culte de Raphaël, et il eut d'autant plus de mérite à le faire, que personnellement il ne ressemblait point au grand peindre qu'il adorait. Lui qui était si passionné, qui avait un style ressenti jusqu'à l'exagération, voulu et tendu jusqu'à la violence, il préconisait un génie qui fut mesuré dans le grandiose , discret dans l'abondance, humain et tempéré dans l'héroïque , élevé enfin sans effort et facilement sublime.
Vin.
Le premier envoi du nouveau pensionnaire fut en effet une copie d'après Raphaël : le Mercure de la Famésine, qui est maintenant au musée de Marseille. Sans avoir vu cette copie d'Ingres, nous sommes persuadé qu'elle est excellente, personne n'ayant été plus apte que lui à comprendre le dessin de Raphaël et à le reproduire. -Quand il est aux prises avec un coloriste tel que Titien, c'est
autre chose, et l'on voit bien qu'il n'est plus là dans son véritable
élément. Tous ceux qui ont visité la galerie des Offices, à Florence, se rappellent cette Vénus couchée de Titien, qui resplendit dans la tribune parmi tant d'autres merveilles. La copie qui en a été faite par Ingres, et que nous avons vue à l'exposition de l'École des Beaux-Arts, nerend pas à beaucoup près les beaux tons de l'original, leur qualité franche, leur éclat. La chaude couleur du maître vénitien est dans le peintre français une couleur cuite et quelque peu roussie ; la teinte des chairs tire sur le rouge brique. Ce qui était passé, onctueux et développé, est plus arrêté dans la copie, qui en conserve une certaine âpreté. Ingres, qui a toujours si bien compris la vénusté et la volupté des formes, n'a jamais parfaitement exprimé en peinture le tendre et le blond de la chair, si ce n'est pourtant dans l'admirable portrait de M"" de Senonnes, plus beau peut-être, sous ce rapport seulement, que cet autre chefd'œuvre, le portrait de M"* Devauçay.
Un jour, en entrant chez M. Ingres, M. Frédéric Reiset rencontra dans l'atelier du peintre une vieille dame, accablée, rapetissée par l'âge, et qui semblait cacher un fond de détresse sous la richesse éteinte d'un cachemire usé, fané et suranné. Flétris par la vieillesse et par le malheur, les traits de cette femme gardaient cependant les traces de la distinction mondaine et quelques vestiges d'une beauté disparue. Ce n'était pas une femme pauvre : c'était une femme ruinée. Elle avait déposé chez M. Ingres un portrait que le maître, — je crois qu'il faut dire ici le grand maître, — avait peint à Rome en 1807, c'est-à-dire depuis environ un demi-siècle. Jusqu'à la dernière extrémité, cette dame avait conservé son portrait, bien qu'elle sût que les générations nouvelles y attacheraient une jurande valeur. Mais à la fm elle avait dû se separer d'elle-même, et elle venait savoir de M. Ingres s'il avait trouvé un acquéreur... A quoi pensaient-ils donc, ces amateurs opulents à qui les millions sont si faciles, à quoi pensaient-ils, de ne pas acheter à prix d'or ce morceau incomparable, digne de figurer dans le Salon carré du Louvre, à côté de ceux qui sont beaux parmi les plus beaux?
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SA VfE ET SES OUVRAGES. i9
M. Frédéric Reiset acheta sans hésiter le portrait de M"* De- l^ vauçay, et une telle promptitude à se décider fait honneur à sa clairvoyance. Il me semble que, sans ressembler ni à Léonard, ni à Raphaël, ni à André del Sarte, ni à Holbein, Ingres, cette fois, s'est égalé à ces maîtres. Par une peinture mince, transparente et pour ainsi dire immatérielle, il a exprimé la présence d'un corps mobile, Firradiation des chairs, la nuance du tempérament, le caractère des pensées habituelles, la passion, la vie. Toutefois ce n'est pas là une de ces figures qui, sous le pinceau robuste d'un Titien, prennent une consistance qui obstrue le passage et qui heurte le spectateur. C'est une image à la fois réelle et impalpable, frappante et prête à s'évanouir comme celles qui nous apparaissent dans un songe. Elle n'a qu'effleuré la toile, mais elle se grave à jamais dans le souvenir.
Depuis, M. Ingres est mort, M"* Devauçay est morte ; mais ni le peintre ni son modèle ne mourront. Celte femme française, dont la grâce éclipsa la majesté des dames romaines ; ces grands yeux noirs, au regard fascinateur et profond, qui avaient éclairé les promenades de Rome et le palais d'un ambassadeur ; ce nez fin, cette fine bouche, dont les lèvres discrètes ne reçoivent plus que les baisers de la lumière, ces pommettes provoquantes, cette peau lisse d'une brune au teint clair, qui respire tout ensemble la fraîcheur de la jeunesse et la moiteur de la vie, cette jolie tête, si bien encadrée de ses cheveux noirs et si légèrement portée sur un col souple, délicat, et svelte comme une colonne ionique; ces épaules, cette poitrine et ces bras, plus charmants par la perfection des contours et des galbes que par une abondance de carnations qui en auraient étouffé, masqué l'élégance; enfin ces petites mains adorables que Léonard. de Vinci, je crois, n'aurait pas mieux dessinées : tout cela, vivant et présent sur la toile d'Ingres, a été arraché aux ravages du temps, ravi à la mort. Par la puissance de l'art qui sait arrêter le soleil, ce qui n'avait été sur la terre qu'une apparition rapide a été fixé dans l'instant de sa pleine splendeur. Ce qui était une femme périssable est devenu une immortelle beauté.
ÎO INGRES,
A ceux qui n'ont point vu, dans la peinture originale, le portrait de M"* Devauçay, la belle estampe de Flameng qui enrichit le présent livre dira mieux que notre prose combien ce portrait est élégamment simple et naturellement distingué, quel goût suprême a présidé au choix de l'attitude, à rajustement de la robe, aujourd'hui surannée, et du châle jaune; quelle grâce il y a dans le tour donné à l'abandon des bras, et surtout dans le trait du dessin, qui est ici d'une telle finesse qu'il faudrait remonter, je crois, jusqu'à André del Sarte ou Léonard de Vinci pour . en retrouver des exemples; mais ce que la gravure ne dira point, c'est la fascination du regard, c'est la vertu de la couleur qui était peutêtre, au commencement, d'une franchise acide, mais qui est devenue chaude, ambrée, transparente; c'est le sentiment dune exécution qui est légère sans être inconsistante, qui est mince sans être pauvre, et qui, en glissant sur la toile, a néanmoins suffisamment de force, d'intensité et d'éclat.
Oui, indépendamment du style, du gran gusto, comme disent es Italiens, qui font de ce portrait une œuvre hors ligne, il s'y trouve des qualités de peinture qui demandent qu'on s'y arrête.
Des connaisseurs éminents ont dit que Ingres n'était pas fait précisément pour la peinture à l'huile; qu'il avait été créé plutôt pour la fresque ou la détrempe, qui sont les procédés les plus convenables au grand art. Il y a du vrai dans cette remarque, faite par un juge fort éclairé, Charles Lenormant. Toutefois il est bon de s'expliquer, et ici une explication n'est pas possible sans quelques développements.
 rheure qu'il est, la peinture est un art qui semble avoir parcouru le cycle entier de ses évolutions nécessaires et de 'ses progrès. Il nous est donc permis de juger certaines questions qui touchent à ce grand art, non plus a priori, mais par un coup d*œil rétrospectif, et en vertu des lois historiques.
Personne ne contestera que Léonard de Vinci, Michel-Ange, Raphaël, ne soient les trois plus grands peintres parmi les plus grands. Or, ces trois artistes supérieurs n*ont point connu les raftinements de la peinture à Thuile. Michel-Ânge la méprisait. Raphaël la maniait moins habilement que la fresque, et Léonard ne s'en servait guère autrement qu'il n'eût fait d'un autre procédé; s'il n'en ignorait point toutes les ressources, il dédaignait du moins de les employer toutes. Il n'y a que Titien et Gorrége qui, dans le môme temps, aient exercé la peinture à l'huile en exploitant tous les moyens de séduction qu'elle comporte, tous les heureux expédients qu'elle fournit. Cependant, il n'est pas, je crois, un amateur intelligent qui, transporté dans la chapelle Sixtine en présence des Prophètes et du Jugement dernier^ regrette de ne pas les voir peints à l'huile ; il n'en est point qui, devant les ouvrages de Raphaël, y désire une exécution titianesque, des empâtements plus généreux, une peinture plus complexe, plus riche et plus abondante.
A vrai dire, les progrès matériels et incontestables qui ont été accomplis dans la peinture à l'huile par Giorgion, Titien et Véronèse, et même par André del Sarte, y ont ajouté du charme, de la volupté, de l'intimité, si l'on veut, et même un surcroît d'intérêt optique ; mais il n'en est pas moins certain que ce qu'il y a de plus élevé, de plus grand et de plus pur dans l'esprit et dans le cœur humain, les pensées les plus nobles, les sentiments les plus fiers et aussi les plus belles formes du corps ont été exprimés, ou par la fresque, ou par la peinture à l'huile non encore perfectionnéCj
2î INGRES,
de sorte qu'on peut le dire, les améliorations apportées par les Vénitiens d*abord, plus tard par les Flamands et les Hollandais, n*ont servi qu'à donner plus de pompe à la mise en scène, qu'à augmenter l'éclat du spectacle et l'amusement des yeux. On a doublé sans doute et embelli les fêtes du regard; mais les figures sont devenues moins héroïques, les intentions moins hautes., Le dessin a perdu ses divins contours, la plastique a perdu ses formes superbes, la draperie a perdu ses élégances augustes et ses plis signiQcatiis ; son expression humaine et générique a été remplacée peu à peu par l'attrait secondaire du costume. Ainsi la peinture, en se perfectionnant au matériel, a décliné; elle est tombée insensiblement des hauteurs de la Sixtine dans les parades vénitiennes et ensuite dans les paysanneries de la Flandre. Les Prophètes et les Sibylles, les apôtres du Cénacle, les philosophes de Y Ecole d'Athènes, les olympiennes figures du carton de Pise, ont fait place aux divinités éblouissantes, mais charnues, de Rubens, à ses personnages vêtus de lumière, mais chargés de viandes, prestigieux de couleur, mais pesants et engorgés, abreuvés de cervoise au lieu d'être nourris d'ambroisie.
Ce n'est donc pas à la grandeur de l'art qu'ont profité les progrès de l'exécution, comme on les entend aujourd'hui ; ils ont coïncidé, au contraire, avec un goût de plus en plus marqué pour le terre-à-terre, avec la décadence, et il se trouve que les 'procédés de la fresque et de la détrempe, et ceux de la peinture à l'huile lorsqu'elle ressemblait encore à la fresque, ont suffi pour produire des œuvres d'une beauté surhumaine, des œuvres qu'il a été impossible d'égaler. Et si Rembrandt, venu le dernier, a su être un grand peintre, à son tour, avec un art dont la pratique était consommée, ce n'est point par les adresses de la palette qu'il a été sublime. Il l'a été par la poésie de son imagination, par la couleur de ses pensées, par le recueillement et les éclairs de son génie. Ce n'est pas en montrant ses prétendues recettes de graveur ou de peintre qu'il a été un grand homme, c'est en les cachant, en les enveloppant de mystère, en les subordonnant aux caprices de son humeur ou aux émotions de son âme profonde.
De tout cela je conclus que le siècle présent s'est fait une fausse idée de la peinture, en attachant une importance exagérée à l'exécution purement imitative. Ce qu'il y a de substantiel de nourri dans la peinture moderne, tout le luxe matériel où elle se complaît, ne sont pas choses indispensables à remplir le but le plus noble du peintre, qui est d'exprimer des passions ou des sentiments, des actions ou des caractères. La perfection du procédé, les délicatesses du pinceau et ses nuances et ses roueries sont devenues nécessaires alors seulement que la peinture s'est matérialisée, qu'elle a voulu rendre la variété infinie des substances, les richesses de la nature visible et palpable, les innombrables phénomènes physiques de la lumière, le charme du paysage, la nature morte. Il est certain que la fresque, dans la simplicité de ses moyens, et la peinture à l'huile, dans son austérité, ne sauraient se prêter à l'imitation du réel, telle que nous la voulons maintenant, à cette imi* tation rigoureuse par laquelle on aspire à surprendre le spectateur en lui faisant une sorte d'illusion.
Encore est-il que c'est là en somme une préoccupation puérile, et que l'on peut d'ailleurs, avec des ressources assez bornées, atteindre parfois à une imitation criante, si l'on est un dessinateur de premier ordre. Volontiers, par exemple, je défierais le plus roué de nos peintres imitateurs d'imiter mieux que Léonard de Vinci dans la Cène, les reliefs, les creux et les méplats d'une nappe fraîchement dépliée sur une table, de même que je défie M. Desgoffe, ou autres peintres renommés pour leurs tours de force, de rendre une sonnette avec plus de vt^rité que ne l'a fait Raphaël dans le fameux portrait de Léon X, où ce détail n'a jamais été remarqué.
L'exécution ou, si l'on veut, la touche est donc une chose secondaire, mais seulement en ce sens que la beauté en est purement relative. Suivant la pensée qu'il exprime, suivant qu'il est un Jean de Fiesole ou un Giorgion, un I^sueur ou un Caravage, un Ingres ou un Decamps, l'artiste peut employer une peinture lisse ou empâtée, austère ou savoureuse, et ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que plus il s'adresse à la sensation, moins il parle au sentiment. Plus il veut nous tromper, moins il nous trompe. Pour notre
24 IxNGRES,
compte, nous préférons de beaucoup les franchises de Tari qui avoue ses beaux mensonges, aux ruses du métier qui vise à des illusions impossibles. Nous ne mettrons jamais le travail d'un ouvrier sur la même ligne que l'œuvre d'un maître.
Ingres avait en horreur la peinture grasse, les rehauts de couleur, les empâtements que le romantisme avait remis à la mode. Il trouvait cette manière de peindre grossière et fausse. Il ne voyait ni dans la nature ni chez les grands maîtres ces différences d'épaisseur, ces grumeaux au moyen desquels les peintres de la décadence ont affecté de mettre en relief les parties éclairées. Et peut-être allail-il trop loin lui-même dans sa réaction, bien sûr qu'il était que, lorsqu'on enseigne, il faut demander le plus pour obtenir le moins. Personnellement, il peignait avec peu de couleur, assurément, mais sans tomber toutefois dans le faire porcelaine de Girodet, dans la manière froide, insapide et marmoréenne de Guérin. Il peignait amoureusement et avec une sorte de fièvre contenue. Son portrait de M*"* de Senonnes est, sous le rapport de l'exécution en particulier, un morceau excellent.
C'est toute une biographie que ce portrait. La pose en a été cherchée assez longtemps, mais on la dirait trouvée du premier coup. Ingres avait d'abord dessiné son modèle, étendue sur un lit do repos, de forme antique. Elle ressemblait ainsi au portrait de M™*' Récamier par David, portrait qui devait être d'autant plus présent à la mémoire d'Ingres qu'il y avait travaillé sous les yeux de son maître, et y avait peint entre autres choses, m'a-t-on dit, le candélabre de bronze. Mais l'artiste, ayant renoncé à cette réminiscence, représenta BI"** de Senonnes assise avec abandon sur un canapé de soie jaune, derrière lequel est placée une glace, oîi sa tête se réfléchit en profil perdu. Un châle fond blanc est jeté négligemment sur les coussins. La personne est vivante et charmante ;
sa bouche vient de parler ; son sein palpite sous une de ces guimpes de gaze que les paysannes du Midi appellent des modesties. Ses mains rehaussées de bagues sont assez fortes et cependant distinguées. Ses doigts bien garnis de chair s*efii!ent avec élégance. Elle ne pose point comme une femme regardée ; elle semble au contraire regarder vaguement le spectateur et causer avec lui de ces riens qui effleurent la pensée et dérangent à peine le visage. Dans le cadre de la glace est insérée une carte de visite, celle du peintre qui Ta signée Ing. Roma^ et ce nom, ainsi caché à demi, a Tair d'un souvenir autant que d'une signature.
Je ne connais que les mains du portrait qu'on admire au Louvre sous le nom d'Anne de Clèves, qui puissent donner une idée des mains de M""* de Senonnes. C'est à peu près le même ton de chair, le même faire attentif, délicat, précieux. Ingres, qui parfois manque de fraîcheur dans les carnations, parce qu'il abuse du gris, les a rendues cette fois moites, halitueuses, animées par le sang. Ce triomphe des chairs lui permet ici de pousser aussi loin que possible le soin donné au corsage de la robe cerise, aux plis de la soie et de la gaze, au tissu du cachemire, aux bijoux. Toutes ces choses, il les a exprimées à souhait avec sa peinture légère et souple, simple et franche, sans artifices d'atelier et sans rubriques.
On dit souvent qu'un artiste se peint dans ses ouvrages ; et cela est incontestable en thèse générale. Cependant, il m'est difficile, je l'avoue, de trouver le rapport qu'il peut y avoir entre la physionomie physique du peintre et la qualité de ses œuvres, de celles du moins où il a mis tant de grâce. Petit de taille, trapu, brusque de manières, dépourvu de distinction, Ingres avait dans sa personne tout ce qui pouvait contraster avec l'élégance de ses pen-^ sées et la vénusté de ses figures de femmes. Sa tête, qui présentait des mâchoires larges et un crâne étroit, des cheveux revêches sur
un petit Tront, ud nez court, des pommettes énormes, une bouche grande, sensuelle et boudeuse à une distance démesurée des narines, sa tête, dis-je, qui était Tinrerse de la beauté, avait beaucoup de caractère et une force étonnante ; mais l'expression en était ordinairement dure, et si son œil noir, perçant et scrutateur, annonçait un homme bien au-dessus du vulgaire, il ne révélait du moins aucune tendance à la grâce, et il accusait plutôt l'extrême susceptibilité d'un esprit ombrageux.
Oui, j'ai de la peine à comprendre qu'un homme isiinsi fait ait montré un goût si pur, une telle délicatesse dans le gracieux ; que, de ses mains épaisses et courtes, il ait pu dessiner tant de figures adorables dans leur abandon, exquises dans leur volupté; et que lui, qui avait « mangé du Michel-Ange » sans en être accablé, il ait su peindre avec tant de douceur et d'amour ses Odalisques^ par exemple, et sa Baigneuse. Il est vrai que ses amis les plus proches assurent que sa physionomie devenait parfois très-aimable.
Ingres est, je crois, de tous les peintres modernes, celui qui a le mieux exprimé, non pas la volupté des chairs, mais la volupté des formes; qui a le mieux senti, le plus amoureusement et le plus chastement à la fois, la grâce féminine. Voyez sa Baigneuse : elle est assise, vue de dos et entièrement nue ; mais rien n'est détaillé à plaisir dans ce beau corps sur lequel glisse un rayon de soleil, rayon tempéré, qui modèle tendrement et ne montre que des reliefs discrets.
Elle-même, jalouse de sa beauté, parait jeter par-dessus son épaule un regard inquiet dans cette chambre où elle n'est vue que du peintre. Les chairs de son dos flexible, de ses épaules effacées, sont légèrement accusées, rondes et fermes, par la lumière frisante. Il y a comme une inspiration romantique et orientale dans ce tableau qui est exempt de toute convention banale, de toute froideur académique, et oii la nature, serrée de près sur un modèle choisi, est peinte avec passion, avec dévotion, d'une main émue et contenue tout ensemble. La couleur, du reste, est aussi peu éclatante que la lumière. Un mouchoir blanc à bandes rouges qui s'enroule négligemment autour de la nuque, sur des cheveux noirs, est la seule
SA VIE ET SES OUVRAGES. tl
note élevée de celte peiature fine, circonspecte et sans bruit. Ce point de coloration vive enlève toute la figure sur le fond de la muraille qui est malheureusement d*un gris un peu froid, et il fait ressortir la couleur uniforme des chairs, car la nudité du corps conserve d*un bout à Tautre le même ton bruni, sans autres nuances sensibles que celles du clair à Tombre. Par un tel artifice, la figure devient plus grande, elle nous apparaît comme habitant les régions du style, tandis qu'elle est rapprochée de nous par Tintimité d'une exécution qui a poursuivi secrètement toutes les délicatesses de la forme. Elle nous tient à distance par cette uniformité de ton qui la sépare des êtres réels en lui prêtant quelque chose de la dignité du marbre. Elle appelle le spectateur auprès d'elle et demeure pourtant loin de lui, sous le rayon d'une lumière idéale qui fait tout voir et ne laisse rien toucher.
Non, il n'y a pas de peintre, ni en France, ni, je crois, ailleurs, qui ait été aussi amoureux dans ses peintures et aussi chaste. Ingi^es adore la forme, mais avec le respect d'un maître qui possède son amour et n'en est point possédé. Qui ne connaît ses Odalisques ? Elles appartiennent à la religion de l'art et non pas à la religion de Mahomet. Celle qui est couchée, vue de dos, et que l'artiste a dessinée lui même sur la pierre lithographique dun crayon si fin et si pur, est une œuvre qui ne peut être bien décrite que par un poëte. Nous laissons donc au lecteur le plaisir d'en lire ici la description peinte par Théophile Gautier.
« Soulevée à demi sur son coude noyé dans les coussins, l'odalisque, tournant la tête vers le spectateur par une flexion pleine de grâce, montre des épaules d'une blancheur dorée, un dos où court dans la chair souple une délicieuse ligne serpentine, des reins et des jambes d'une suavité de forme idéale, des pieds dont la plante n'a famais foulé que les tapis de Smyrne et les marches d'albâtre oriental des piscines du harem ; des pieds dont les doigts, vus pardessous, se recourbent mollement, comme des boutons de camellia, et semblent modelés sur quelque ivoire de Phidias retrouvé par miracle ; l'autre bras, languissamment abandonné, flotte le long du contour des hanches, retenant de la main un éventail de plume qui
S* échappe en s'écartant assez du corps pour laisser voir un sein vierge d'une coupe exquise, sein de Vénus grecque sculptée par Giéomène*pour le temple de Chypre et transportée dans le séraii du padischah.
u Une espèce de turban de cachemire, arrangé avec un goût extrême, et dont les franges retombent derrière la nuque, enveloppe le sommet de la tête, découvrant des cheveux en bandeaux sur lesquels s'enroule une natte de cheveux en forme de couronne. Des fils et des grappes de perles complètent cette coiffure orientale. Les yeux dont la prunelle glauque regarde de côté, le nez aux narines roses comme Tintérieur d*un coquillage; la bouche épanouie par un sourire nonchalant; les joues pleines, un peu larges, le menton, d'une courbe ronde et voluptueuse, forment un type oii l'individualité de l'Orient se mêle à l'idéal de la Grèce.
i< C'est bien là, et telle a dû être l'intention du peintre, la beauté esclave dans sa sérénité morne, étalant avec indifférence des trésors qui ne lui appartiennent plus, et se reposant au sortir de son bain, dont les dernières perles sont à peine séchées, à côté de la cassolette qui fume, entre le chibouck et la collation de fruits et de conserves, ne prenant pas même la peine de renouer sa ceinture à la massive agrafe de diamants. Quelle élégance abandonnée dans ses longs membres qui Glent comme des tiges de fleurs au courant de l'eau ! Quelle souplesse dans ses reins moelleux, dont la chair semble avoir des micas de marbre de Paros sous la vapeur rose de la vie qui les colore légèrement! Et quel soin précieux dans tous les accessoires, les bracelets, les chasse*mouches en plumes de paon, les bijoux, la pipe, les draperies, les coussins, les linges fripés çà et là ! — La Tribune de Florence, le Salon carré de Paris, la .galerie de Madrid, le Musée de Dresde admettraient ce chef-d'œuvre parmi leurs plus belles toiles. »
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Dans la seconde année de son séjour à Rome, après avoir peint M™* Devauçay, Ingres produisit un chef-d'œuvre, VŒdipe eocpliquant V énigme, dans lequel il affirma pour la première fois sa manière personnelle de comprendre et de sentir.
Pour bien apprécier cette admirable peinture, il est bon de se demander comment David l'aurait conçue. Si je ne me trompe, il aurait présenté ce mythe étrange et mystérieux de la Destinée sous des formes châtiées et pures, toutes empruntées de la sculpture archaïque, ou des pierres gravées, ou des vases grecs ; et il me semble que son Œdipe n'eût été qu'une image abstraite de la Fatalité antique. Plus artiste que son maître, et plus ému, Ingres a représenté, non pas seulement un emblème mythologique, une légende, mais un homme, un certain homme dont les formes sont assez individuelles pour qu'il ait jadis vécu, et assez idéales pour qu'il conserve le prestige d'un être fabuleux, vu à travers les siècles écoulés .
Digne et familier tout ensemble, tranquille, sûr de lui-même, Œdipe est entré dans la caverne où gisent les ossements et les membres affreux de ceux que le sphinx a mis en pièces. Il s'est avancé vers le monstre, a posé le' pied sur un quartier de roc, et, accoudé sur son genou, il explique l'énigme en fixant sur le fils de Typhon un regard pénétrant et ferme. Son profil, au lieu d'être sévèrement droit, est légèrement busqué. Sa barbe juvénile l'empêche de ressembler à une statue. Le peintre, avec une énergie qui laisse bien loin les habitudes de l'école, accuse au plus vif le pli que forme le muscle du cou sur la tête relevée du héros, et le jarret vigoureux du jeune Thébain rompu aux fatigues. Par ces accents inattendus, l'artiste a particularisé sa figure suffisamment pour qu'elle n'ait rien de convenu, rien de poncif, et qu'elle nous apparaisse comme étant celle d'un homme qui a été vraiment suspendu
à Tarbre du Cythéron, qui s'est vraiment arraché les yeux, et qui a vraiment expiré à Colonne, dans le bois des Euménides. Cest ainsi que là où d'autres n'auraient mis en œuvre qu'une rhétorique glacée, Ingres a su trouver l'expression de l'éloquence, nous toucher au cœur.
Et cependant ce modelé ressenti en quelques endroits, il est partout ailleurs finement passé, de manière que le personnage soit séparé de la prose et demeure intangible dans ces régions où il nous est interdit de l'atteindre autrement que par le regard.
Ce mélange imprévu d'immortalité et de vie, cette heureuse fusion du mythique et du réel, sont frappants surtout dans la figure du sphinx, figure vivante à la fois et symbolique. Divine par la pureté de ses traits, infernale par le frémissement de ses griffes hérissées, elle exprime le génie du mal dompté par l'intelligence, la beauté vaincue par l'esprit. Au fond de la caverne où Œdipe s'est aventuré, le peintre n'a pas craint de laisser entrevoir les pieds' d'un cadavre et les squelettes de ceux que le sphinx a dévorés : autre moyen encore plus énergique pour ajouter à l'intérêt de la scène et à l'émotion, pour faire toucher au doigt ce qu'il y a de tragique dans la situation du fils de Laïus, si tranquillement aux prises avec une affreuse mort.
Si l'on peut se faire une idée juste de la peinture grecque d'après les fresques de Pompéia et d'HercuIanum et d'après les mosaïques, rien n'y ressemble plus certainement que la peinture d'Ingres, sous le rapport de l'exécution et du style. Le style? il n'est point tendu dans ce tableau comme dans certains autres ouvrages du maître; il est élevé, mais naturel, héroïque, mais humain. Ingres a su y mêler, à petites doses, l'élément familier qui préserve de l'enflure, qui tempère le décorum et qu'il emploie peutêtre à son insu, comme ces expressions communes dont se sert Bossuet avec tant de génie pour humaniser le sublime. Il est même à remarquer que là où le peintre accuse au plus vif l'individualité du héros, par exemple dans le contour du nez, dans les muscles du cou et ceux du jarret, il le fait avec une pointe d'exagération et un certain accent passionné qui appartiennent sans doute à Tesprit
moderne, mais qui surtout caractérisent son humeur personnelle, son tempérament à lui Ingres.
L'exécution? elle est simple, Tranche^ limpide, elle est menée d'ailleurs avec entrain et comme d'une seule palette. L'on y sent l'enthousiasme de la jeunesse retenu par le respect du peintre pour son œuvre. Aujourd'hui qu'un demi-siècle a passé sur la toile, on peut voir combien il est avantageux d'employer des tons purs et fiers qui, avec le temps, se tranquillisent sans fadeur et se réconcilient sans mollesse, plutôt qa?. de peindre avec des couleurs déjà tempérées pour plus d'harmonie, déjà effumées ; V Œdipe est maintenant d'un ton superbe, dont l'intensité primitive a été calmée sans toutefois disparaître. De même que la distance modère pour nos oreilles les sons rudes et saccadés d'une musique guerrière, de même les années apaisent pour nos yeux les violences et les âpretés de la couleur. Ingres est tout d'une pièce : il a un coloris tantôt voyant pour rendre plus sensibles les beautés de la forme, tantôt sacrifié à la grandeur et au triomphe de la pensée, c'est-à-dire qu'il a exactement le coloris que réclame un dessin voulu, ressenti, expressif, et fait pour se graver profondément dans la mémoire et sur l'airain.
V Œdipe et la Baigneuse, vue de dos, sont de la même année (1808) et du même envoi. On ne citera pas beaucoup de pensionnaires qui aient envoyé d'une seule fois de pareils morceaux !
Nous parlions de la fresque et de la détrempe, et nous disions, avec Charles Lenormant, que ces modes de peinture semblaient convenir davantage au talent d'Ingres et au caractère de son esprit, tourné de préférence vers le grand art. Nous en avons une preuve éclatante dans la composition du Romulus vainqueur d'Acron, qui fut peinte à la détrempe en 1812 pour le palais Quirinal. Tout récemment le pape Pie IX ayant consenti gracieusement à donner ce morceau à notre École des Beaux-Arts, nous avons tous pu le voir à l'Exposition posthume des ouvrages d'Ingres, non sans le plus vif intérêt de curiosité et d'art. Nous étions présent au
moment où la toile fut déroulée devant les membres de la commission, MM. Gatteaux, Henri Lehmann, Baltard Henri Delaborde, Timbal, Emile Galichon. Deux de ces messieurs, deux peintres, tout en admirant cette grande composition, parurent trouver un mérite supérieur dans les dessins divers qu'en possèdent MM. Gatteaux et Galichon. Malgré la déférence que nous devons à des juges aussi éclairés, et qui ont eu sans doute d'excellentes raisons pour émettre cet avis, nous préférons, pour notre compte, la détrempe aux dessins, qui n'en diffèrent du reste que dans quelques détails. Les dessins du RomuliLS ont çà et là quelque chose de recherché qui incline au précieux et même à la petitesse. Je parle surtout du second dessin, qui fut fait bien des années après l'autre.
Par exemple, l'enfant au bonnet phrygien qui, avec tant de grâce, porte sa part des dépouilles opimes, et qui parait être une réminiscence de la figure charmante peinte par Mantegna en un coin de son Triomphe de Jules César , cet enfant, disons-nous, est, dans le dessin, un peu mièvre, tandis qu'il a, dans la peinture, l'élégance d'un éphèbe destiné aux mâles vertus de la guerre. Quant au Romulus, qui était dessiné imberbe et jeune, il a été peint avec sa barbe, ce qui lui donne un air commun en lui donnant un air plus rude ; mais en revanche Texécution de tout le carton est conduite d'une main robuste et fière, comme par un artiste qui est supérieur à son œuvre, et que les grandes proportions mettent à l'aise. Ingres, si raffiné dans ses petits crayons, si patient dans ses miniatures d'aquarelle, était donc fait pour la détrempe et pour la fresque ; il était appelé à la peinture murale, où ses talents, au lieu de se concentrer et de se contenir, se seraient élargis et développés.
On a remarqué avec raison qu'il y avait du réalisme dans certains morceaux d'Ingres. Un réaliste, en effet, n'aurait pas mieux copié le cachemire de M""" de Senonnes, non plus que le
gilet de M. Bertin, le châle de M"*" Leblanc, le fauteuil de M. Mole. .Mais cette vérité frappante des accessoires ne tient pas, encore une fois, aux roueries et aux broderies du pinceau, elle tient tout uniment, sans parler du dessin, à Textréme vérité du ton local, car il faut bien dire que lorsqu'il arrive à Ingres de saisir le ton propre d'un objet , il le fait plus juste que ne le ferait un coloriste , et pourtant il n'est pas coloriste dans le sens que nous devons attacher à ce mot. Les coloristes sont précisément ceux qui, sacrifiant les localités de ton à l'harmonie générale du concert, ne laissent jouer dans l'orchestre aucun solo de couleur. ^
Mais, sans être un coloriste capable d'orchestrer de grandes machines, Ingres a produit un petit tableau parfait de couleur dans la Chapelle Sixtiney qui fut commencée à la fin de 1812, comme le dit la lettre suivante datée du 20 décembre de cette année-là, et adressée à M • Marcotte :
« Dans une quinzaine, je commence à tracer les lignes de votre tableau, auquel je donne la forme noble de plus de trois pieds. Je veux faire du bruit, moi aussi, au Salon, ayant d'ailleurs mes grandes raisons de prouver à messieurs les genristes que la suprématie sur tous les genres appartient aux seuls peintres d'histoire.
(( Mon sujet est d'ailleurs si beau. Le Jugement dernier y figurera presque à la qaoitié... J'attends votre décision sur le principal personnage et j'ai depuis pensé que s'il y avait de l'inconvénient à le mettre sur la scène, je peux faire le moment où l'on chante le Miserere^ tous les cardinaux prosternés à leurs places, vus de dos, et le pape prosterné devant l'autel comme cela se pratique*. »
4 . Note de M, Marcotte. J'avais demandé à Ingres le tableau de la Chapelle Sixline, parce que je savais qu'il en avait fait un dessin remarquable; mais jMgnorais comment ce tableau, que j'avais demandé lorsque j'étais en mission à Coblentz sur les bords du Rhin, était composé. C'était sous l'empire. Pie VII était alors séquestré soit à Savone, soit à Fontainebleau. On voit que Ingres hésitait à le mettre en évidence dans la crainte de blesser l'empereur ; mais moi je n'hésitai pas et je fis bien.
J'eus le désir de faire faire mon portrait. Je priai Gatteaux de me désigner un
Ici encore, si Ton y regaixJe de bien près, c'est la vérité du ton local qui est admirable, et Tharnionie a été obtenue surtout au moyen d'une lumière bien ménagée, dont TefTet n'a pas été imaginé par le peintre, mais observé sur place et rendu tel quel. Nous sommes dans la Sixtine, à l'heure oii le pape tient chapelle : le tableau est tout fait, les couleurs se soutiennent et se fout valoir d'elles-mêmes. La pourpre des cardinaux, le velours grenat du baldaquin brodé aux armes pontificales sont surexcités par l'opposition d'un tapis vert. I^es camails d'hermine, le vaste manteau blanc dans lequel est perdu le corps de Pie VII, sont jaunis par l'or de la lumière extérieure, et ce jaune est rendu éclatant par le voisinage des vêtements violets que portent les monsignori ou les caudaiori. Il va sans dire que les figures sont toutes individuelles, toutes prises sur nature. Chacun des cardinaux a sa manière d'être, sa manière de prier et de lire, celui-ci myope et la tête cachée dans son bréviaire, celui-là fervent et penché, cet autre immobile et assoupi. Quant aux personnages du premier plan, prélats, moines, protonotaires, séminaristes, hallebardiers, que sais-je? ils sont dessinés à Tem porte-pièce : ils sont parlants et on les entend parler tout bas italien et parler un peu du nez. Ce sont des physionomies romaines qu'il est impossible d'oublier, quand on les a vues, ne fût-ce qu'une seule fois.
La muraille à laquelle est appliqué le baldaquin est ornée des peintures de Luca Signorelli, Ghirlandajo, Pérugin, et le peintre les a reproduites d'une fidélité merveilleuse, avec leur style particulier, leur caractère vrai et leurs tons enfumés sous la patine du temps. Mais ce qu'il y a de prodigieux , c'est le fragment du Jugement dernier, qu'on aperçoit dans le fond, enveloppé d'une demi-teinte. Jamais le dessin de Michel-Ange n'a été senti ou plutôt ressenti de la sorte, ni de son temps par ses élèves, ni de nos jours par les peintres qui ont eu mission de le copier. La partie reproduite dans le tableau d'Ingres est celle qui est à gauche du spectateur quand
peintre. Il hésitait entre Blondel et Ingres. Heureusement son choix fut pour Ingres.
il regarde l'autel. On y voit monter dans les airs les ressuscites qui vont se présenter d'eux-mêmes au jugement de Dieu. Leur ascension est légère ou pesante suivant le fardeau de péchés qu'ils portent au fond de leur conscience. On remarque parmi les figures de ce groupe sublime celle d'un bienheureux qui tend la main à un pécheur frémissant d'angoisse et encore incertain de sa destinée.
Ah! ce n'était pas le premier venu qui pouvait ainsi copier Michel-Ange. Il y fallait cette énergie de sentiment, cette volonté féroce qui étaient chez Ingres à l'état de génie. Lorsqu'on est en présence de son tableau, on se trouve en vérité dans la chapelle Sixtine. Les figures des assistants n'empêchent pas de voir les peintures murales, et, d'un autre côté, les figures peintes sur le mur ne font pas de tort à celles qui se meuvent dans la chapelle. L'œil est conduit sans peine des unes aux autres, et , quand il est pénétré, rassasié du spectacle principal, il va se reposer sur le fond demi-obscur ou transparaît le Jugement dernier. L'esprit peut alors se représenter combien doit être terrible l'aspect de la chapelle Sixtine, lorsqu'on y chante le Miserere du vendredi samt, et combien la fresque de Michel-Ange répond, par ce qu'elle a de formidable, aux épouvantements du christianisme. « À mesure, dit Stendhal, qu'on avance dans le psaume de la pénitence, les cierges s'éteignent ; on n'aperçoit plus qu'à demi ces ministres de là colère de Dieu, et j'ai vu qu'avec un degré très-médiocre d'imagination, l'homme le plus ferme peut éprouver quelque chose qui ressemble à de la peur. Des femmes se trouvent mal lorsque les voix faiblissant, mourant peu à peu, tout semble s'anéantir sous la main de l'Eternel. On ne serait pas étonné en cet instant d'entendre retentir la trompette du Jugement, et l'idée de clémence est loin de tous les cœurs... »
Pour ce qui est des personnages qui figurent dans le tableau on ne lira pas sans intérêt le passage suivant d'une lettre d'Ingres, datée de Rome, le 26 mai, sans année (181A.?).
«... Je reviens à votre tableau de la Chapelle^ et pour répondre à vos demandes. Le premier cardinal du côté du pape est le cardinal Valenli, mort; le second, Mattei, actuellement à Rome; le troisième, je ne sais pas son nom, ni le quatrième; le cinquième est le cardinal de Pietro ; le sixième, le cardinal Pacha (Pacca) , actuellement secrétaire de la Chambré apostolique ; et le septième est le cardinal de la Porta, mort.
« Les caudataires, je n'y reconnais que moi. A la vérité, je ne me suis pas regardé à la glace ; mais vous m'avez reconnu et c'est bien assez. Le premier acolyte cardinal à côté du pape, en continuant, est le cardinal Gonsalvi; l'autre était un Doria, mais je n'ai pas eu son croquis; le cardinal debout, assistant le pape, je crois que c'est un'ÂIbani. Gomme le pape a fait hier sa belle rentrée à Rome et que je reverrai la chapelle, je vous achèverai de dire les noms de ceux que je né connais pas. Les autres personnages en suivant, qui sont des évêques, ne sont pas des portraits. Ceux au bas de l'autel sont les monsignori della Ruota, et parmi eux le maître du sacré palais, toujours pris dans l'ordre de Saint-Dominique. Quant à l'ordre et au jour précis, il est un des trois jours où les cardineaux (sic) sont vêtus de moire couleur rose sèche ou petit deuil. Pour le reste du trône, le chanoine peut avoir raison; mais vous devez voir que j'étais forcé, pour l'effet de mon tableau, de vêtir le pape en blanc, n'ayant pas d'autre ressource pour attirer sur lui la lumière, et je me suis rappelé que la peinture est un art.
<( Â présent je vous conseille de ne point publier aucune
espèce de catalogue historique des portraits ni du reste. Voici mes raisons. Ces portraits n'ont point été peints, comme vous savez, sur la nature; ils sont cependant ressemblants, mais autant par leur tournure que par Texactitude de leurs traits. Ils ne le sont, à la lettre, que lorsqu'on les trouve, mais si j'allais dire, moi, qu'ils le sont et les donner pour tels, on me dirait peut-être que non. Ne promettant rien, je tiendrai tout.
« Je vous prie d'intituler ce tableau au livret du Salon : Vtie intérieure de la chapelle Sixtine ; le pape Pie VII y tient chapelle.
« Je n'oublie pas le portrait de M"* de Senonnes qui, j'espère, sera beau. Si mon Virgile y était! mais il est toujours en prison. Quant au tapis vert du tableau de la chapelle, je crois que vous avez raison. En temps et lieu, nous nous reverrons, et cela pour ne plus nous quitter et me reposer de ma vie vagabonde dans mon petit intérieur, car je suis bien heureux; j'ai ma femme qui fait mon bonheur, elle est bonne, douce. Vous trouverez que j'ai bien rencontré; mes jours passent à présent bien vite et j'aime mon art plus que jamais.
« J'écris à Granger pour mon tableau de Jupiter et Thétis. Je vous recommande ce tableau ; si, dans l'étendue de vos connaissances, on voulait s'en arranger, j'aimerais autant e placer que de le voir ainsi chez l'un et chez l'autre, à charge. Il pourrait convenir dans une grande salle comme décoration. Je vous laisserai le maître d'en fixer vous-même le prix. »
A cette même époque se rapporte une lettre bonne à citer, parce qu'elle répond à d'injustes reproches touchant l'indifférence du peintre pour son pays .
« Rome, le 7 juillet 4814.
« Je vous dirai que l'amour de la patrie me chatouille bien fort, depuis surtout le nouvel ordre de choses qui me rappelle que je suis plus que jamais Français et né sous les descendants de cet Henri IV si justement chéri, et auquel j'espère consacrer plus d'une de mes veilles. Puis, il faut en finir, et lorsqu'on a une aussi
belle patrie, il faut en redevenir Tenfant et mettre fin au vagabondage.
« Je travaille dans ce moment-ci pour la reine de Naples ; je viens de terminer un petit portrait en pied d'elle et suis à terminer aussi, pour elle, le pendant à cette figure de femme endormie que le roi m'acheta il y a cinq ans. Elle m'a, à la vérité, demandé tous ses portraits (eux et leurs enfants) , mais tout cela est subordonné aux circonstances, comme vous devez bien le penser. J'ai été parfaitement reçu, et cet ouvrage pourrait devenir avantageux à ma fortune, mais, en attendant, je cherche à vivre. Je vais être bientôt père, et dans tous les cas ma femme ne pourrait faire le voyage de France que dans un an.
(( J'aurai toujours beaucoup de plaisir à peindre pour vous de préférence à beaucoup d'autres. Je suis bien charmé que notre Chapelle ne perde pas et vous fasse toujours plaisir. J'avoue que si elle plaît à l'exposition, je serai parfaitement heureux. Je ne sais, mais si je ne vous L'ai pas dit, vous mettrez au Salon votre portrait, et priez quelqu'un de glacer la culotte ou de la repeindre sur les mêmes plis. Je vous prierai aussi d'exposer mon petit Henri IV... Le mois prochain le portrait de M"* de Senonnes sera terminé, et je compte sur lui au Salon pour me faire honneur. »
A l'époque où il peignait ses Odalisques et son Romulus, Ingres était sur le point de se marier, ou plutôt on allait le marier. I^. . • . . . 181/i, il épousa une femme intelligente, modeste et dévouée, qui était venue de Guéret à Rome, tout exprès pour y prendre un mari, de la main d'une parente qui, à dislance, avait combiné cette union. Ingres vit pour la première fois sa future femme à la promenade, près du tombeau de Néron, et tout de suite elle lui plut. II devina ce qu'elle était, une créature excellente et digne, un cœur sûr, un cœur d'or. Il en parle lui-même dans une lettre à son ami Gilibert de Montauban , lettre datée de
Rome, 7 juillet 1818, et qui sera sans aucun doute pour le lecteur beaucoup plus intéressante que nos écritures :
a Je te remercie de tout ce que tu m'apprends ; pour ce qui te touche, je le lis avec un plaisir avide, et je vois que tu es né pour cultiver les arts plutôt que le barreau. Lors€[u*on est Dé avec ce sentiment, on s'élève au-dessus des autres hommes ; on est véritablement quelque chose de plus qu'eux. Tu as de T intelligence, tu connais le beau, tu en retireras ud fruit bien agréable. Donc dessine, dessine encore , et dessine toujours. Moi, mon ami, je suis pour les arts comme tu m'as connu ; Tâge et la réflexion auront, j'espère, assuré mon. goût sans en diminuer la chaleur; mes adorations sont toujours Raphaël, son siècle, les anciens, avant tous, les Grecs divins; en musique, Gluck, Mozart, Haydn. Ma bibliothèque est composée d'une vingtaine de volumes, chefsd'œuvre que tu devines, et avec cela la vie a bien des charmes.
« J*ai uni mon sort à une excellente femme qui fait mon continuel bonheur. Elle m'a apporté une véritable dot en elle-même. Notre ménage est, j'ose dire, cité en exenople, et j'éprouve de ce côté le bonheur le plus parfait; mais il faut dire aussi qu'elle est Française, une bonne Champenoise. Si ce n'était ainsi, je serais bien à plaindre. Je vis, comme on dit, à la journée ; un tableau pousse l'autre.
« La chute de la famille Murât à Naples m'a ruiné par des tableaux perdus ou rendus sans être payés ^ Dans un si grand dérangement de mon petit ménage, je fus obligé d'adopter un genre de dessins-portraits au crayon, métier que j'ai fait deux ans à Rome... Mais j'espère que tu reconnaîtras à cela ma bonne étoile : depuis deux ans, M. de Blacas, notre ambassadeur, m'a remis les pinceaux à la main. J'ai un assez bon nombre de tableaux pour la France et l'Espagne. Mais, comme je fais la peinture pour la bien faire, je suis long, et par conséquent je gagne peu, parce que mes tableaux, étant la plupart d'une très-petite dimension, veulent être très-6nis. . .
4. Le roi Murât avait acheté h Ingres une odalisque endormie, représentée nue et de face. Cette toile s'est en effet perdue.
source contre ia mauvaise fortune, un pur expédient. Aussi en parlet-il avec humeur comme d'un métier qu'il a été obligé de faire par circonstance. Eh bien, ce qu'il appelle un métier a été sous sa main un art qu'il a conduit à sa perfection.
Ingres, au surplus, le sentait bien lui-même, car il me souvient que, lors de l'Exposition universelle de 1855, ses amis et ses élèves lui demandant d'exposer ses dessins, il répondit vivement : « Non, non, pas les dessins; on ne regarderait pas mes peintures. » Ses peintures, en effet, ne sont pas au même degré d'excellence où il est arrivé dans ses dessins et particulièrement dans ses croquis-portraits, qui peuvent en vérité souffrir la comparaison avec ceux des plus illustres maîtres. On y trouve l'énergie, la finesse, le sentiment de la vie, une liberté qui se contient, une éloquence chaleureuse, mais laconique et originale, et des passages d'une délicatesse infinie. En général, les maîtres, en dessinant d'après nature, hésitent, tâtonnent, s'amendent, se corrigent, et ils se font même, de ces tâtonnements et de ces retours, une manière aimable qui laisse voir les efforts tentés, comme pour donner plus de prix aux efforts heureux. Ils ressemblent à ces orateurs habiles qui, avant de frapper un coup, le préparent et ont l'air d'essayer des mots à peu près, avant de saisir le mot juste, le mot saillant et brillant. Ingres ne procède pas ainsi. Exempt de tout charlatanisme, il y va plus naïvement. Les ratures de son dessin se font dans sa pensée ou se sont faites dans un brouillon. Chacun de ses traits définitifs est médité, choisi, voulu, résolu.
Voyez-le, par exemple, dessiner cette petite fille de sept ou huit ans qui, fermée dans sa chemise longue, caresse un chevreau en souriant avec tendresse au spectateur. L'œil humide, les joues rebondies, la bouche adorable de cette enfant, ses cheveux abondants et rebelles par places, sont rendus avec une étonnante sobriété de moyens. La chemise est indiquée, dans le froncé des manches, dans les fines cassures de la percale, d'un trait si heureux que, sans ombre, sans modelé, par la seule puissance de l'écriture, le peintre fait sentir le gonflement de l'étoffe, les bouillons et les rentrants du pli. On devine les plans là où aucun jeu de la lumière ne les fait
SA VIB ET SES OOVRAGES. 43
avancer ou fuir. On voit les enfoncements sur la surface plate et blanche du papier. Un badinage de crayon exprime la tête velue du chevreau et sa mine capricieuse. Tout est dit : vous avez une merveille.
Quant à ses études d'après nature faites pour des tableaux et qui n'étaient pas destinées à voir le jour, Ingres les amendait, les raturait, et toutes ses ratures sont instructives comme celles des maîtres, dont bien peu ont fait aussi bien que lui cette chasse à la vérité. Et non-seulement il procédait ainsi, mais il gourmandait, en professant, les jeunes calligraphes qui visent au trait soiniisant pur; il les comparait à des hypocrites de correction et de justesse. « Comment, leur disait-il, vous ne doutez de rien ! vous osez affirmer ce que vous ne savez pas encore... Je veux voir la trace de vos doutes, de vos incertitudes,' de votre choix*.. »
Parmi les cent vingt-sept portraits au crayon qui furent exposés, à l'École des Beaux-Ârls, sur le quai Malaquais, on serait presque eoibarrassé de choisir, et si quelques-uns sont supérieurs aux autres, c'est que le modèle se prêtait davantage au pittoresque, ou se distinguait par une physionomie plus personnelle et plus attirante. Il faut renoncer à jamais voir de plus délicieux crayons que ceux de la famille Forestier, de M*"*^ Destouches, de M'"* Haudebourg-Lescot, de la famille Stamaty. Il y a dans ces m(H*ceaux inappréciables une interprétation si vraie qu'ils paraissent bizarres au premier aspect (comme l'a observé très-finement un de nos confrères), « lorsqu'on n'a pas eu le temps d'y reconnaître l'expression d'une sagacité magistrale et une sorte de démenti à nos préjugés. ») Nous sommes, en effet, si peu habitués à la vérité graphique ainsi exprimée, qu'elle nous paraît étrange. Mais cette vérité, il ne faut pas s'y méprendre, n'est point celle que nous donneraient la chambre claire ou la photographie : c'est une vérité ru-
minée par le peintre et qui a passé par la chambre claire de son esprit, car il n'appartient qu'à l'esprit de l'homme de la dégager aussi nette, aussi sensible.
J'ai ouï dire que M"* Haudebourg-Lescot, ou plutôt M"* Lescot — elle n'était pas encore mariée quand M. Ingres la dessina — n'était pas jolie à beaucoup près, et j'en demande pardon à sa mémoire. Quelle grâce, pourtant, dans son portrait ! quelle séduction dans sa tête harmonieusement irrégulière et qui est charmante sans être flattée ; dans son attitude qui tout à l'heure va changer ; dans toute cette personne nerveuse, prompte à s'émouvoir et facilement aimable ; dans cette main longue, souple, flexible, dont les attaches sont si relâchées et la peau si douce qu'on la voit pour ainsi dire se plier en tous sens comme un gant ! Et le portrait de M*"^ Destouches ! Par quel secret Tartiste nous fait-il accepter sans peine, sinon sans étonnement, ce que les vieilles modes ont de plus fantasque ? Comment s'y est-il pris pour nous réconcilier avec cette robe tournée en cylindre, servant de gaîne à un buste que la couturière a orné d'épaulettes, à un minois frais et rond qui est encravaté dans une collerette arcbimontante, à une tête caparaçonnée de plumes impossibles, incroyables, qui néanmoins, dans leur extravagance, la rendent jolie à croquer?
En ce qui touche l'exécution, lisez ce qu'en a écrit un expert, M. Henri Delaborde : « Qu'il s'agisse de modeler jusque dans leurs plus délicats détails les formes animées, ou seulement d'esquisser les objets accessoires, qu'il faille rendre par un fin travail l'expression du regard, de la bouche, la souplesse des chairs, ou bien indiquer en quelques traits le mouvement des plis d'une étoffe, le crayon se montrera partout aussi libre et aussi véridique. Il n'y aura de différence qu'entre les apparences d'un travail plus ou moins terminé. Là même où les indications seront le plus succinctes, quelque chose d'explicite, d'accentué au premier coup, de résolument construit, prouvera que le hasard n'est pour rien dans ces croquis agiles, et que, pour remplir ou pour relier entre eux des contours ainsi accusés, il eût suffi de la volonté et de quelques minutes de plus. Ce mélange d'extrême facilité et de ferme exactitude.
cet inachèvement calculé de certaines parties faisant ressortir Texécution précieuse de certaines autres, en un mot, cette harmonie parfaite entre Ta peu près et la définition absolue : voilà ce qui donne aux portraits dessinés par M. Ingres un caractère et un charme particuliers. C'est par là qu'ils s'isolent des œuvres de même sorte que nous ont léguées les maîtres. »
Tout cela est bien vu et bien dit. Mais j'estime que, du vivant d'Ingres, on l'eût contrarié vivement si l'on eût insisté longtemps sur la beauté de ses dessins. J'ai souvenance qu'un jour il faillit nous faire uue scène, au Salon des arts unis, parce que nous parlions avec enthousiasme de ses crayons, comme si, de les vanter, c'eût été une secrète négation de sa peinture. L'illustre graveur Mercuri m'a raconté qu'étant à Rome, il avait connu Ingres lorsqu'il gagnait sa vie à dessiner ces portraits qu'on lui payait un prix misérable, et qui sont aujourd'hui autant de trésors. Les étrangers venaient à lui pour avoir leur crayon ; les Américains et les Anglais de passage trouvaient cela charmant sur parole: very nice, indeed. Mais lui, il se sentait humilié qu'on le prit pour un simple faiseur de croquis, et il s'irritait de sa réputation romaine en ce genre. Une fois, un monsieur, après avoir sonné timidement, lui demanda : a Est-ce ici que demeure le dessinateur de petits portraits ? » Ingres, furieux, lui ferma la porte au nez \
Quoi qu'il en soit^Ies portraits dessinés par Ingres resteront des chefs-d'œuvre que certainement on ne dépassera point, et qui peut-être ne seront jamais égalés. N'en déplaise à son ombre, le peintre a écrit là ses droits incontestables à la haute maîtrise, et quand bien même le goût de la postérité différerait complètement du nôtre, elle admirera, sans aucun doute, autant que nous les
4. A cette époque, le désintéressement d'Ingres avait d'autant plus de mérite, qu'il était souvent en peine. « Les amis qui obligent quand on leur demande, écritil à M. Marcotte, on en trouve, mais ceux qui préviennent sont bien rares, et vous êtes de ce nombre. Croyez bien , cher ami , que ma reconnaissance sera égale è la générosité de votre cœur. Ce secours m'arrive comme du ciel : ma maladie m'avait enlevé tous mes petits profits et j'étais à présent bien embarrassé. Je n^ai point tout à fiiit perdu mon temps dans ma convalescence. J'ai relu beaucoup et tout ce qu'il y a de plus beau à lire. »
admirons nous-mêmes, ces portraits exquis de M^^* Boimard, de M. Gatteaux père, de M™* d'Agoult, de M. Baltard, de M. Forster, de M. Walkenaer, de la famille Stamaty, de M'"* Destouches, et d'autres encore, au sujet desquels nous avions bien raison de dire : que Fart est, quand il veut, plus exact que la science, plus précis que les mathématiques, plus pénétrant que la chimie, plus sensible que le collodion, plus subtil que le chlorure, plus clairvoyant que la lumière, plus vrai enfin que la vérité même.
Il faut être juste et savoir se défendre des préventions qu'inspirent si facilement les maîtres qu'on admire. Ingres, longtemps confiné par le besoin dans les petits crayons et les petits tableaux, était fait pour la grande peinture, non pas cependant pour la peinture décorative, comme on l'entend aujourd'hui, celle qui donne au regard des sérénades de couleur, mais pour la peinture expressive, celle qui incruste dans les murailles des pensées, des sentiments ou des caractères. Réduit à exercer son art sur des toiles de chevalet, Ingres se trouvait assez mal à l'aise, et il y apportait, à mon sens, une gaucherie qui proteste contre cet emploi de son talent, mais qui, après tout, lui fait honneur. Lui qui excellait à crayonner un portrait grand comme la main, il était roide et tendu quand il voulait peindre une scène familière, un tableau de genre, parce qu'il y mettait du style et des intentions de dignité qui ne conviennent point à de pareilles scènes. Il mêlait à la grâce qu'on aime y trouver une certaine sévérité de décorum qui n'est pas de mise dans les sujets anecdotiquiîs modernes, lors même que les personnages sont considérables et portent des noms retentissants, comme Léonard de Vinci, François P% Henri IV, la Fornarina, Raphaël, don Pedro de Tolède.
Raphaël et la Fornarina! Franchement, je n'aime pas ce tableau, il me paraît manquer de souplesse et de la véritable grâce,
qui voudrait ici plus d'abandon. Du moment qu'on nous introduit chez Raphaël, dans Tintérieur de son atelier où il n'a d'autre compagnie que sa maîtresse, j'aimerais le voir moins occupé du spectateur, moins en scène, moins digne, et aussi plus amoureux. J'imagine que Prud'hon aurait traité le même sujet avec une grâce plus pénétrante, avec chaleur et avec tendresse. Ingres, à force de convenance, est resté froid, ce me semble, et compassé. Son exécution même, ordinairement si légère, s'est appesantie sur ces figures qui semblent averties qu'on les regarde et qui se sont posées, habillées ou drapées pour être vues. Bien préférable est le petit tableau qui représente les fiançailles de Raphaël avec la nièce du cardinal Bibiéna. Le caractère rusé du prince italien, la soumission embarrassée du peintre, acceptant une fiancée qui n'est pas précisément de son choix, la contenance de la jeune fille à qui n'a point échappé l'embarras de son futur époux, ces nuances de sentiment sont exprimées à ravir dans une composition bien équilibrée et qui resterait bonne quand même on en changerait les dimensions.
C'est là une des peintures que l'artiste avait exécutées pour la reine Caroline de Naples, et qu'il croyait perdues, comme il le dit, dans sa lettre du 7 juillet 1818, à M. Gilibert de Montauban. On Fa retrouvée plus tard, à Naples, dans la collection du duc de Saleme.
De même que le ton de la causerie n*est pas celui du discours, de même les tableaux de conversation (comme les appelaient si bien les Hollandais) demandent une légèreté de pensée et de main et un laisser-aller qui ne sont tolérables que là. Il n'est pas de héros pour son valet de chambre, dit le proverbe ; il n'est pas non plus de héros pour le spectateur qui l'a surpris dans une action naïve de la vie commune. François P% Raphaël, Léonard de Vinci, ne sont pas tellement éloignés de nous que nous ne puissions les
voir autrement (}u'à Tétat héroïque. Sur le théâtre de Thistoire, ils peuvent poser et grandir : dans les habitudes de leur existence intime, ils ont été des hommes comme les autres, et il y a du charme à nous les montrer aimables sans apprêt, gracieux sans le vouloir et sans le savoir, et naturellement faciles.
Cest là justement ce que le peintre a senti et voulu dire dans son tableau de Henri IV jouant avec ses enfants^ tableau que le duc de Blacas lui avait commandé. De lui-même, Ingres n'eut pas choisi, je pense. Une pareille donnée, qui le forçait à peindre la bonhomie d'un roi en déshabillé, des personnages en costumes modernes, et une scène d'intérieur, française par la nationalité du héros, mais flamande par l'intention. S'il a mis on ne peut plus de grâce dans les flgures des enfants qui se jouent avec la lourde épée de leur père ou qui vont à dada sur ses épaules, en le faisant marcher à quatre pieds sur les tapis, il n'en est pas moins sensible que l'artiste n'était pas là dans son véritable élément et qu'il n'est pas arrivé sans effort à exprimer ces gentillesses de la vie privée.
Il y a des connaisseurs dont l'opinion est pour nous d'un grand poids, qui attachent beaucoup de prix aux petits tableaux anecdotiques d'Ingres, à ceux qu'il a puisés particulièrement dans notre histoire. Ils y trouvent une compréhension du temps passé et une justesse de couleur locale qui ne nous frappent pas au même degré, ou du moins il nous paraît qu'il se mêle à son exactitude historique une certaine roideur pesante. La Mort de Léonard de Vinci^ par exemple, et VÉpée de Henri IV, présentent, parmi des figures heureuses et tout à fait charmantes, des attitudes forcées, des morceaux venus avec peine. La tête de Léonard de Vinci, mourant sous les yeux de François I" et dans ses bras, offre un raccourci grimaçant, comme celle de Henri IV, lorsqu'il est surpris par l'ambassadeur d'Espagne, se roulant par terre avec ses enfants.
M. Marcotte, à qui appartenait le tableau de VEpée de Henri IV, l'avait critiqué, sans doute, car le peintre se défend avec résolution, dans la lettre suivante, qui est datée du 26 mai (18i/i.?), et dont nous avons donné plus haut un extrait :
« Je profite de la commodit-i sûre de M. Mazois, architecte distingué, élève de Técole de M. Percier et qui vient de publier un ouvrage que sûrement vous connaissez, les Ruines de Pompéi. Vous jugerez, sans que je vous en parle, de toutes ses qualités lorsque vous le connaîtrez... Nous vivons à Rome presque sous le même toit * ; il peut beaucoup vous parler de moi.
« Je suis iâcbé que mon petit tableau d'Henri IV {VÉpée de Henri IV) ne vous ait pas plu. Mais je me défendrai sur tous les points, car le tableau est d'un dessin vrai de pantomime, pur dans les détails, et les figures bien proportionnées ; le goût des ajustements très-recherché, et tous ceux qui l'ont vu ont trouvé, et moi aussi, qu'il était d'une couleur vraie et forte et tenant beaucoup de la vénitienne, à laquelle je penserai toujours lorsque je peindrai. Il est peint très- précieusement et finement soigné dans tous ses détails, mais non d'un fini à la Gérard Dow, fini ennuyeux et point estimé des peintres de l'Ecole italienne, et même des excellents Flamands dont vous me citez avec raison les ouvrages. Les plus habiles sont les Téniers qui ne sont que touchés, et beaux en raison de ce que la touche est juste à sa place et mise avec sentiment.
« Je vous citerai après cela Metzu, par excellence, qui est fort et doux dans sa touche, et tant d'autres; Je vous prie après cela de me dire si un fini comme celui de Gérard Dow n'est pas inutile et ennuyeux. Je suis bien loin d'égaler certes ces grands peintres que je prendrai toujours pour modèles, mais je crois que, pour l'exécution, mon tableau a quelque mine de les rappeler sans faire venir à mon aide ce que j'ai pu y ajouter comme peintre d'histoire, qui nous donne la privante de faire mieux toute espèce de genre que celui qui n'en fait qu'un.
« Je reviens à votre tableau : l'essentiel est que vous en soyez content; après cela, nous verrons le plus ou le moins de foule qu'il aura au Salon. Je suis bien privé de n'avoir pas reçu la lettre de M. Girodet. Faites-moi l'amitié de m'en récrire deux mots; je désirerais aussi beaucoup que M. Gérard le vît, car je tiens beau-
4 . Ingres demeurait à Rome, Via Gregoriana, n<> 40, t* piano.
héroïque, lorsqu'elle était poétisée par le seul nom des Ogures, rehaussée par de grands souvenirs et encadrée par une architecture de noble origine, alors il en épousait la pensée avec enthousiasme, il s'y préparait avec une sorte de dévotion fiévreuse, il lisait quelque morceau d'Homère, uniquement pour s'échauffer la verve, et il cherchait dans la nature des motifs de mouvement, de geste ou d'attitude, des draperies d'un beau tour, des fonds heureux. L'idée première, il la ruminait longtemps, car son imagination, vive mais courte, ne lui permettait pas de concevoir d'un seul jet ses compositions, de les voir toutes nouées, tout agencées dans up éclair de génie. C'était peu à peu, par des amendements successifs ou par soubresauts, qu'il arrivait à la pleine possession de son drame, à la complète mise en œuvre de sa pensée.
Une fois, on lui indique ou bien il découvre ce beau sujet : « Virgile, lisant Y Enéide devant Auguste, Livie et Octavie, récite le passage du sixième livre, où il fait un éloge touchant de Marcellus, neveu d'Auguste, mort subitement et tout jeune. Octavie, en entendant les beaux vers qui célèbrent la mémoire de son fils, s'évanouit dans les bras d'Auguste, qui fait signe au poëte d'interrompre sa lecture. »
Ingres imagina d'abord son tableau en largeur, mettant toutes ses figures à peu près sur la même ligne d'horizon; au centre, Octavie s'évanouit sur les genoux de son frère, et Livie, — que l'on soupçonnait d'avoir empoisonné Marcellus, — froide , dédaigneuse et immobile; à droite, et un peu à distance, Agrippa et Mécène, témoins étonnés de cette tragédie muette. C'est là le tableau tel qu'il fut peint par Ingres pour le général Miollis et qui n'existe plus. Il semble, en vérité, qu'il n'y manque rien. Les sentiments que le poëte a involontairement éveillés sont exprimés avec énergie. Les figures d'Auguste, d 'Octavie, de Livie, et les autres, drapées d'un goût exquis, sont empruntées de la statuaire romaine ; mais la chaleur de la vie les a pénétrées, elles s'animent au souQle de l'art et, tout en conservant quelque chose de la dignité sculpturale, elles trahissent les spasmes de la douleur, la tendresse émue, la dureté de l'orgueil, le malaise, l'étonnement,
le soupçon. La scène se passe le soir, dans une chambre du palais d'Auguste, éclairée par un feu de résine qui brûle sur un candélabre à longue tige. Des tentures à hauteur d'homme rapetissent la chambre et y forment comme une enceinte réservée qui ajoute à l'intimité du drame et le concentre.
Assurément Ingres pouvait croire qu'il n'avait plus rien a désirer dans son tableau, lorsque , un beau jour, une inspiration admirable lui vint, celle d'y ajouter la statue de Marcellus. Elle est digne d'un grand maître, elle est sublime, l'idée de faire apparaître ainsi la figure du héros évoqué par le poëte, se dressant aux yeux de Livie comme un remords, comme un fantôme qui semble se mouvoir aux lueurs vacillantes du candélabre. C'est un coup de génie que l'addition tardive de cette image de Marcellus, d'autant plus saisissante, d'autant plus tragique, que, dans sa dignité calme , elle respire la sérénité des immortels. Et quel bonheur de peinture! Ainsi modifiée, la composition a changé de sens et d'aspect, elle s'est agrandie en élévation, elle a gagné du repos par un fond d'architecture simplement orné. Il n'existe du Virgile qu'une étudo terminée des trois figures d'Auguste, d'Octavie et de Livie, grandeur naturelle. C'est la peinture qui figurait à l'exposition des œuvres d'Ingres, dans la salle Melpomène, à l'École des Beaux- Arts, et qui appartient aujourd'hui au Musée de Bruxelles. Elle s'est embellie d'un prestigieux clair-obscur par l'effet de la lumière qui, se répandant sur la statue, en projette la grande ombre, vaguement perdue sur le revêtement des hautes murailles.
Je lis dans une lettre datée de Florence, le 12 novembre 1823: « Pour réparer l'espèce de pénurie où je serai au Salon (la quantité y est souvent comptée pour une vertu) , j'ai pensé à y amener avec le Voeu de Louis XI II, un autre grand ouvrage, beau sujet, d'un style bien différent, mon tableau de Virgile lisant à Auguste et à Octavie son sixième livre de l'Enéide. Ce tableau, dont les figures sont grandes comme nature, est à Rome, où je l'ai peint pour le général MioUis, et les artistes de Rome sollicitent souvent la faveur de le voir, ce qui est difficile à cause du lieu qu'il occupe,
une chambre à coucher dans la villa Aldobrandini-MioUis, lieu enchanteur. Le tableau va être gravé; on en fait le dessin... »
Ce fut Pradier, le frère du sculpteur, qui fut chargé de la gravure du Virgile. Tous ceux qui nous lisent connaissent la belle estampe de ce graveur. Je dis la belle estampe, parce que le dessin en est si beau que les défauts du burin disparaissent sous la majesté de la composition. Des tailles serrées et maigres, dont le résQau presque imperceptible ne laisse pas transparaître le blanc du papier, y produisent des tons cendrés et lourds qui ne répondent pas à la peinture souple et facile dont nous avons vu naguère un fragment à l'exposition de TÉcoIe des Beaux-Arts, justement celui qui a été acheté par le Musée de Bruxelles. Mais ni la mauvaise coupe du cuivre, qui semble entamé dans les chairs avec une aiguille, ni la pesanteur que ce travail produit dans les ombres , n'empêchent que l'estampe ne soit magnifique à trois pas de distance, lorsque le regard, n'apercevant plus les maigreurs de l'outil, ne voit, sous un effet de lumière imposant, que l'expression des visages et des attitudes, le jet des draperies dont le pli est digne du marbre, et cette figure d'Octavie, si belle dans la pâleur et l'abandon de son évanouissement, et cette autre figure de Virgile, si bien caractérisée par ses longs cheveux rustiques, sa lèvre saillante et naïve , sa tête baissée , sa contenance timide, dont l'embarras se trahit par le serrement de sa toge , et enfin cette statue claire projetant sur le mur son ombre agrandie.
Il faut en convenir, les sujets antiques ont singulièrement porté bonheur aux maîtres de l'École française, en' inspirant à Poussin le Testament d'Eudamidas^ les Bergers d'Arcadie, le Pyrrhus sauvé; à Lebrun, ses batailles d'Alexandre; à David, la Mort de Socrate et les Sabines; à Prud'hon, la Psyché et le Zéphyre; à Ingres, le Virgile et la Slratonice.