‹ Ingres, sa vie et ses ouvragesChapitre 3 sur 34 · II · texte numérisé non relu

II

r. I . .it

Nous parlions tout à l'heure de gravure. Pradier, lorsqu'il gravait sa planche, était surveillé de près, conseillé, redressé à chaque visite. Ce fut par exception que le maître voulut celte fois de l'eSet, et qu'il fit tenir l'estampe du Virgile beaucoup plus vigoureuse que ne l'est le dessin à l'aquarelle et au crayon appartenant à M. Reiset, dessin composé de divers morceaux de papier rajustés ensemble avec délicatesse, et infiniment précieux par son harmonie douce, fine et légère.

Prompt à exagérer, Ingres avait par moments une singulière aversion pour la gravure pleinement achevée, pour celle qui fournit des clairs brillants, soutenus par des ombres mâles et franches et par toute une gamme de demi-teintes, en un mot pour la gravure qui a illustré Édelinck, Nanteuil, Gérard Audran, et Poilly, et Drevet. — D'autres fois, au contraire, il poussait à la vigueur, et ce fut lui qui, faisant graver son Portrait de M. Berlin par Henriquel Dupont, demanda une estampe nourrie de tons, creusée jusqu'au noir, et qui, n'étant pas obéi jusqu'au bout, obtint une gravure qui, dans les épreuves un peu essuyées, est un pur chefd'œuvre, sans reproche et sans prix.

Dans la crainte que son dessin ne fût étouffé sous le croisement des tailles, il préférait souvent un trait massé à une estampe finie, et lorsque M. Magimel, son élève et son ami, eut l'idée de publier X Œuvre d* Ingres ^ le maître se contenta d^une gravure au simple trait, et ce fut une grosse erreur. Ainsi tracés avec des lignes sèches et pauvres, les tableaux n'ont aucune profondeur, aucune vraisemblance, aucun charme. Il y manque le premier, l'indispensable élément de toute peinture, qui est la lumière. Chaque objet est isolé, découpé, sec, ligneux, et tout se trouve sur le même plan : le personnage, les meubles, l'architecture, le ciel, les nuages. C'est une abominable platitude et une confusion révol-

tante. J'ajoute qu'une telle manière de graver défigure le dessin, le calomnie, te détruit; car il n'y a pas de dessin sans modelé, ni de modelé sans plans, sans perspective. La grâce du dessin, du moins en tant qu'il doit rappeler une peinture, est justement dans l'art de faire sentir, fortement ou délicatement, ce qui avance et ce qui fuit, ce qui pénètre la toile et ce qui en sort, de façon que la gravure au trait — j'entends la gravure d'après un tableau , — sans la moindre indication d'ombres, est non-seulement ce qu'il y a de plus triste à voir, mais de plus faux ^

Comment une vérité aussi simple, aussi évidente, a-t-elle échappé à un artiste comme Ingres : ce serait pour nous une chose inexplicable si nous ne savions jusqu'où peuvent s'emporter des natures ardentes et violentes quand elles se laissent aller à une réaction quelconque. Ici, Ingres voulait réagir contre les contempteurs du dessin pur, les [)artisans de l'eflet, surtout contre certains novateurs qui avaient érigé en dogme la négation du contour. Et lui, tombant dans un autre excès, il autorisait la publication d'une série de planches, propres k répandre la caricature de ses défauts et à faire prendre en grippe ce qui était son génie même.

En revanche, lorsqu'il lui arriva de manier la pointe du graveur, avec quelle autorité il le fit et de quelle main magistrale ! Voyez-le dessiner sur le vernis noir son portrait de M. de Pressi-

gny, évêque de Saint-Malo, qu'il avait peint en 1819 à Rome, lorsque le prélat y était ambassadeur de France. Quelques traits sobres, quelques points qui tour à tour pénètrent le cuivre ou l'effleurent, lui suffisent pour exprimer, dans la physionomie du diplomate, les parties osseuses et les parties molles de la chair, les rides sèches que creusent sur le visage l'habitude du sourire et la finesse ordinaire de l'expression. Les cheveux, la calotte, les cartilages de l'oreille sont rendus à ravir; et mieux encore, s'il est possible, sont rendus les plis souples que forment les manches de

4. Je dis la gravure d'après un tableau , parce qu'il est incontestable que le dessin au trait sans lumière, sans modelé peut se suffire à lui-même. Tout le monde sait combien le simple trait est expressif sur les vases grecs et dans les compositions de Flaxman.

la soutane, et les plis cassés que produit la soie du camail. Un maître graveur, après trente ans de pratique, ne ferait pas mieux avec un burin et ne ferait pas si bien avec une pointe. Le portrait de M. de Pressigny, gravé par Ingres, est un petit chef-d'œuvre qui soutient parfaitement la comparaison avec les plus merveilleuses eaux-fortes de Van Dyck.

Voilà certainement un artiste supérieur ; et cependant il n'est pas heureux. Il est connu à Rome et il y est estimé; mais en somme il y végète. Il produit en moyenne deux tableaux par an et quelques dessins. Non-seulement il a peu de travaux ou n'a que des travaux sans importance, mais il est lent à les accomplir; et toujours en peine du mieux, il préfère, sans hésiter, une |ieinture réussie à une existence heureuse. Il se résigne à vivre mal pour faire bien.

Par bonheur, cette âme forte avait des goûts simples, l'amour de son intérieur, de son art, et il était secondé dans ses luttes obscures par une femme intelligente, absolument dévouée, qui s'employait à lui adoucir les angles de la vie, à parer les coups de la malveillance ou à panser les blessures de la critique. Souvent, à force de privations personnelles, soigneusement cachées, elle lui masquait les embarras du ménage et lui en épargnait jusqu'à l'inquiétude. Ingres avait, du reste, un moyen sûr de faire diversion aux chagrins : c'était la musique. Il l'aimait avec passion ; il la sentait aussi vivement que la peinture et de la même manière. Il la voulait grande, simple, expressive; il en détestait les banalités et les fioritures, autant qu'il haïssait en peinture le poncif. Toutes les fois qu'il parle de Ja musique dans ses lettres, c'est avec enthousiasme, et à diverses époques de sa vie il accuse le même sentiment, il professe avec énergie les mêmes opinions.

« J'espère (écrit-il à son ami Gilibert) que tu t'occcupes tou-

jours de musique. C'est une bonne amie que celle-là : point d*infi* délité, je te prie. Adorons toujours avec la même ferveur et la même passion Gluck, Haydn, Beethoven, Mozart, notre Raphaël en musique. On a beau dire, cher ami, tout ce qui n*est pas ces hommes vraiment divins cloche à leur côté. On y revient constamment; leurs beautés sont tellement inépuisables qu'on croit toujours les entendre pour la première fois, et la dernière est toujours la plus belle ; et , quoique je ne les joue pas bien , je ne les sens pas trop mal : je fais quelquefois plaisir. »

Vingt ans après, il pensait de même.

« Quoi donc! Est-il possible? vous ne faites plus de musique! mais que faites-vous donc en province, où l'on a tant de temps? Peut-on cesser d'aimer ce qui est aimable? Pour moi, j'ai le bonheur de sentir que plus j'avance en âge, plus mon âme est jeune et brûlante. Je fais souvent de la musique, et les sonates de Haydn, de Mozart, de Beethoven font le bonheur et la consolation de ma vie. Je crois que je mourrais moralement si je cessais de les dire, et ainsi des autres grandes compositions. Mais jamais rien d'italien! au diable ce commun, ce trivial, où tout, jusqu'à je vous hais, se dit en chantant !

« Vive Don Juan, chef-d'œuvre de l'esprit humain ! 'Vive Mozart, le dieu de la musique, comme Raphaël l'est de la peinture! Vive Gluck, ce divin déclamateur, le seul qui de nos jours ait chaussé le cothurne grec! Et vive cet homme extraordinaire, qui, sans être aucun des deux autres , a transporté à lui seul , par son terrible génie, son art indompté et sublime à d'autres bornes!... Pensez-vous, mes braves amis, que Ton vient de donner Z)()n Juan, et vous n'y étiez pas! Que puis-je t'en dire, mon ami? Que cela est beau à faire mal. Homme divin, vraiment!... C'est pour cela que sa sœur, à l'âge de quatre-vingts ans, vient de mourir dans la misère... comme Beethoven le sublime.

« Et Baillot, ce digne et grand artiste, ce Poussin des violons, il a succombé aussi , et c'est le monde d'aujourd'hui qui l'a tué. Oui, la récompense, nous l'espérons, sera dans l'autre monde, car la justice s'est depuis longtemps envolée de celui-ci. Sa veuve et sa

fille sont malheureuses. Adieu Tinterprète divin de Boccherini, de Haydn, de Mozart, de Beethoven! nous ne Tentendrons plus que de souvenir ! Quelle cruelle perte pour la musique philosophique, belle, haute, touchante et fière, et pour tous ses amis!... »

Cette dernière lettre est de i8/i2. Reprenons le fil de notre récit.

Une chose qui, dans les tableaux d'Ingres comme dans ses dessins, est toujours d'un grand goût, c'est la draperie. Personne, parmi nos maîtres de l'École française, n'a drapé mieux que lui, ni même aussi bien, peut-être. Poussin se sert le plus souvent de couvertures lourdes, auxquelles il donne une ampleur majestueuse, quelquefois surabondante. Lesueur a disposé ses draperies simplement et heureusement, avec une douceur qui confine à la mollesse, et il leur a imprimé un caractère moral plutôt qu'il n'y a mis une beauté optique. David s'est trop inspiré du marbre, et du marbre romain. Ingres a été de première force dans cette partie de son art. Les draperies chez lui ont un rapport direct avec la nature du tableau, elles concourent à l'expression , et lors même qu'elles seraient étudiées sans but précis, pour le seul plaisir des yeux, elles formeraient un spectacle attrayant, plein de ressort et de caractère. Du reste, un peintre tel que lui ne travaillait guère qu'en vue d'un tableau médité, ou projeté au moins vaguement. Mais comment arrivait-il à ces beaux effets de draperie qui ont tour à tour tant de finesse, de màle fierté ou d'élégance? En les étudiant sur le modèle vivant et jamais sur le mannequin, à moins que ce ne fût pour la robe d'un portrait. Ses draperies sont tantôt très-étudiées , tantôt indiquées à peu de frais avec cette vivacité et ce flair qui font voir vite ce que l'on voit, et deviner ce qu'on n'a pas vu.

Rien de plus intéressant pour un artiste que de feuilleter les nombreuses études au crayon, léguées au Musée de Montauban, et que nous a communiquées M. Gambon, qui lui-même, élève intime

d'Ingres, a été en mesure de nous renseigner sur les pratiques du maître dans ses derniers temps.

Ses draperies, Ingres, avant de les étudier sur nature, je veux dire sur le modèle, les cherchait souvent dans son esprit, les créait à sa guise en jetant une couverture de coton, un morceau de calicot ou de drap fin sur une chaise ou sur deux chandeliers, ou sur des bâtons, mais jamais sur un mannequin, car le mannequin, encore une fois , lui faisait horreur. L'étoffe , ainsi jetée à peu près dans le mouvement prévu , le peintre la maniait selon sa pensée, il en choisissait les cassures, en disposait les plis à son goût, les groupait, les divisait, les déduisait l'un de l'autre. Et lorsque enfin il avait trouvé un motif heureux , portant bien le caractère désiré, convenable au sujet, il le dessinait rapidement avec la sûreté, la finesse et l'accent qui lui étaient propres; puis il faisait venir le modèle, lui indiquait la pose, et, le couvrant de la même étoffe qui avait servi à Tinvention de ses plis, il les vérifiait sur le réel, il les adaptait aux membres vivants, et, conciliant le voulu avec le possible « il persistait dans l'essentiel de son motif; il en conservait la signification et le tour.

De cette manière ont été trouvées, je dis bien, ont été trouvées plusieurs des draperies d'Ingres, notamment celles du Jésus^Chrisi remettant les clefs à saint Pierre, grand tableau qui fut peint à Rome, en 1820, pour l'église de la Trinité-du-Mont.

Le Christ et les apôtres se détachent sur un paysage lumineux qui se creuse à perte de vue. D'un geste orgueilleux, d'un bras robuste, Jésus montre à saint Pierre le ciel, et de l'autre main il lui en donne les clefs. Le chef des apôtres reçoit à genoux la mission et les paroles de son maître. Son profil perdu accuse un type vulgaire et même une laideur que rachète le sentiment de la foi. Les autres disciples sont tous des individualités choisies, ceux-ci remarquables par une beauté rude , ceux-là par une expression singulière et frappante. Ils sont tous pris dans la nature, mais tous marqués du sceau de l'art , qui a mis en relief leurs physionomies plébéiennes, mâles ou tendres. Pour en revenir à la draperie, celle de Jésus est observée sur une étoffe neuve, qui se brise en donnant

par places des plis brusques et vifs, des plis d*UDe sévérité élégante et que la seule réalité ne fournirait point. Cette draperie, p^r parenthèse, Ingres Tavait, disait-il, recommencée cent fois, et s'y était buté au point d'en faire une maladie.

Voilà comment les artistes de haute lignée dominent la nature, au lieu d'être dominés par elle. C'est parce qu'ils ne sont pas esclaves, qu'ils sont maîtres.

II y a quelques années , étant allé rendre visite à M . Ingres, quai Voltaire, n"" 11, je (us introduit dans sa chambre à coucher, et, après les premiers mots , il voulut bien me faire les honneurs des peintures , estampes ou dessins qui décoraient la muraille. On voyait là, je m'en souviens, parmi quelques pièces rares, des images à deux sous, qui avaient été soigneusement mises sous verre. Entre autres singularités de ce genre , je remarquai une gravure en bois tirée de V Histoire des peintres ^ et qui représente un petit tableau de Chardin, le Jeu de l'Oie. — Trois enfants autour d'une table : ce sont deux fillettes jouant avec un jeune garçon en tricorne, qui porte la queue avec un nœud de ruban. — Ingres, ravi de ce morceau, l'avait proprement découpé avec des ciseaux et l'avait fait encadrer bien gentiment.

Je ne pus m' empêcher de sourire en voyant le peu d'égards que l'illustre peintre avait eu pour ma vile prose, laquelle transparaissait imprimée au verso de la gravure. Comme je -lui en faisais timidement l'observation, il me répondit sans rien comprendre et en suivant son idée : « Vous le voyez. Monsieur, quoi qu'on en dise, je ne suis pas un homme exclusif: je trouve cette petite estampe d'une naïveté charmante , et je l'ai mise dans ma chambre , à côté de Marc-Antoine et des antres... » Je dus m'incliner.

Vinrent ensuite des dessins de lui, Ingres» notamment deux petits portraits au crayon de la même personne, M°^ Ingres , sa

seconde femme. L'un était dessiaé avec une vérité parfaite et absolument nature; Tautre était quelque peu rehaussé par une intention de style, simplifié, idéalisé. « Lequel aimez-vous mieux, me dit-il? — Pour mon goût, répondis-je, après un mouvement d'hésitation, je préfère, en fait de portraits intimes, celui qui est le plus vrai à celui qui est le plus noble. » J'avais touché juste : le peintre fut enchanté. Mais, entratné par la conversation, je fis à ce propos une courte digression sur la nature , et je conclus en disant : « Après tout, il faut en prendre et en laisser. » Là-dessus, Ingres se redressa vivement et prit la parole comme pour un fait personnel. — La natiu^ était sacrée; il fallait seulement la bien voir, apprendre à la voir, attendre ses révélations,... saisir les beaux côtés que toujours elle présente... Que sais-je encore? — Pendant ce temps, je me disais en moi-même : Quelles étranges contradictions renferme ce caractère de peintre ! Il veut nous imposer le respect absolu de la nature, et lui-même, toutefois, il en use librement avec elle. Exclusif, il Test dans son enseignement ; il ne Test point dans ses opinions intérieures et dans la pratique de ses sentiments. Cela tient sans doute à ce qu'il est mattre quand il peint, et professeur quand il parle*

Et plus tard je me suis rappelé cette entrevue en lisant le passage que voici d'une lettre d'Ingres : a Le grand point est d'être dirigé par la raison pour distinguer le vrai d'avec le faux, ce à quoi on ne peut parvenir qu'en apprenant à deveniT exclusifs et.cela s'apprend par la fréquentation continuelle du seul beau. Ah ! le plaisant et monstrueux amour que d'aimer de la même passion Murillo et Raphaël! »

Ingres, nous l'avons dit, n'était plus heureux à Rqme. Ses peintures y avaient sans doute un succès d'estime ; mais il se sentait inconnu dans son pays ; il demeurait étranger aux succès qui faisaient du bruit en France. Trois ou quatre fois, eu treize ans, il

SA VIB ET SBS OUVRAGES. 63

avait envoyé au Salon de Paris sans produire aucune sensation. La première fois, en 1805, l'admirable portrait de son père n'avait pas, que je sache, été remarqué. L'année suivante , le portrait en pied de Napoléon sur son trône — celui qui est maintenant à l'Hôtel des Invalides — avait donné lieu à une de ces plaisanteries qui font tache et qui dispensent le public d'avoir une opinion. Une autre fois, en 1814, le Don Pedro de Tolède baisant Vépée de Henri IV avait passé à peu près inaperçu* Enfin, en 1819, quand parurent son Philippe V> son Odalisque et son Angélique^ Ingres avait été assez maltraité par Eératry et par Landon.^ll est vrai qu'il avait reçu les comphments de Gérard, mais des compliments qui avaient un peu l'air d'une consolation. Voici, du reste, œmment s'exprimait Landon, parlant de V Odalisque et de V Angélique :

« Les personnes qui ne connaîtront le tableau de VOdalisque que par la gravure que nous mettons sous leurs yeux auront peine à croire qu'il soit aussi défectueux que nous le donnons à penser. En effet, la pose a de l'élégance ; les formes, tout incorrectes qu'elles sont, présentent des contours coulants et assez gracieux. Si le premier aspect attire peu, du moins il n'a rien qui choque. On peut y trouver même un certain charme ; mais, après un moment d'attention, on voit qu'il n'y a dans cette figure ni os, ni muscles, ni sang, ni vie, ni relief, rien enfin de ce qui constitue l'imitation. La carnation est bise et monotone. Les parties sur lesquelles la lumière devrait être dégradée la reçoivent autant que les parties les plus saillantes; il n'y a même,, à proprement parler^ aucune partie réellement saillante, tant la lumière est étendue à plat, sans art et sans ménagement. Il est évident que l'artiste a péché sciemment, qu'il a voulu mal faire, ou qu'il a cru ressusciter la manière pure et primitive des peintres de l'antiquité; mais il aura pris pour modèle quelque fragment d'un temps postérieur et d'une exécution dégénérée qui l'ont complètement égaré.

ce Que serait-ce si nous voulions décrire VAngelica ? Cette composition, d'une lûzarrerie inexplicaUe, rappelle certsdiies

pièces de vers modernes, dont le style, plus niais que naïf, annonce la prétention d'imiter le tour et Texpression de nos vieux poètes. Les nouveaux troubadours ont beau faire ; un vei^, un mot suffit pour dévoiler Tartifice et détruire Tillusion. Ainsi, dans le tableau de Roger délivrant* Angélique , quelques parties sont touchées avec goût; mais elles forment la plus étrange disparate dans un morceau dont l'exécution nous reporte à Tenfance de l'art. »

Voyons maintenant le style de M. de Kératry :

« Arrêté malgré moi devant V Odalisque de M. Ingres, je regrettai de voir ce jeune artiste se donner beaucoup de peine pour gâter un beau talent. En effet, cette femme, vue par le dos, est faible de dessin, puisque le^ bras sont d'une maigreur choquante; de coloris, puisqu'elle ne présenté qu'une teinte uniforme où aucune des parties du torse n'est accusée ; d'expression, puisque ses traits, d'ailleurs assez bien proportionnés, ne révèlent aucune pensée, ne donnent l'indice d'aucun sentiment, et pourtant, on ne sait comment, il y a là quelque chose de Titien.

« V Andromède (il veut dire Y Angélique) est une suite de torts et une nouvelle preuve de moyens chez le même auteur. Est-ce qu'il voudrait nous ramener à l'enfance de l'art? Où est le bouclier de Persée ? (C'est Roger qu'il veut dire.) Depuis quand un cavalier pousse- 1- il la lance des deux mains? Le corps d'une belle femme n'aurait-il donc qu'une seule teinte! Une des plus grandes faveurs que l'on pourrait faire à ce morceau, comme au précédent, serait de le croire sorti de l'école du Pérugin. Il serait déplorable que M. Ingres eût foulé en vaii) la terre qui faisait jadis les héros et qui fera encore les artistes, jusqu'à ce que notre belle France , déjà saisie du premier privilège, se mette en possession de lautre. Il a pris une fausse route, et nous le lui disons, dût notre censure être taxée de sévérité. »

Il serait cruel de penser que dans trente ou quarante ans d'ici peut-être, nos idées sur la peinture et notre manière d'en juger seront aussi étranges pour nos descendants que le sont pour nous celles de Landon et de Kératry ; mais nous avons du moins le con-

solant espoir qu'on ne surprendra point dans notre travail une naïveté comme celle qui consiste à dire qu'il y a, dans YOdalisque d'Ingres» « on ne sait comment, quelque chose de Titien, » et dans son Angélique quelque chose du Pérugin. L'histoire de la peinture, cela est bien clair, est un peu mieux connue aujourd'hui qu'elle ne l'était en 1819, et c'est pour cela en grande partie que la critique d'art a fait des progrès. On possède déjà la moitié d'une question lorsqu'on en connaît l'histoire.

Aux yeux de beaucoup de gens, on était alors un romantique par cela seul qu'on lisait le Roland furieux, après avoir lu Homère. Du reste, la plus notable différence entre les élèves de David et les novateurs, c'est ffue les premiers tenaient pour le nu, tandis que les autres affectaient de faire descendre l'histoire aux proportions du genre, en attachant une importance capitale au costume, à l'archéologie, à tout ce qui intéresse les époques de décadence. Il était, commode pour ceux qui ne savaient pas modeler un torse, de cacher leur insuffisance sous un pourpoint tailladé, et le soulier à la poulaine était plus facile à dessiner, sans aucun doute, que le raccourci d'un pied.

Ingres ne donna point dans le costume, si ce n'est qu'il eût à peindre de petites toiles de chevalet et des sujets anecdotiques, tels que Françoise de Rimini, Raphaël et la Fornarinay ou VÉpée de Henri IV. Le sujet cpi'il tira de Roland furieux, l'épisode d'Angélique et Roger, ne présentait rien qui fût en dehors des données du style. Une femme nue, attachée à un rocher, un chevalier, un hippogriffe, un monstre, et pour fond, la mer : tels étaient les éléments de son tableau, déjà tout composé par le poëte :

Creduto hauria che fosse statua finta d*alabastro o d'altrî marmi illustri Ruggiero, e su lo scoglio cosi avinta Per artificio di scuitori industri...

« Roger eût pu la prendre pour une statue d'albâtre ou de marbre le plus précieux, attachée sur le roc par la main d*un ha-

bile sculpteur, s*il n*eût pas aperçu très-distinctement ses larmes couler sur les lis et les roses de ses joues , tomber en rosée sur sa gorge naissante et le zéphyr agiter sa chevelure d'or. »

Se conformant à la pensée du poëte, Ingres a fait son Angélique d'une beauté sculpturale, et si Ton ne voyait sa tête renversée de désespoir, son cou qui se gonfle, sa bouche contractée, ses yeux pleins de larmes, et sa chevelure d'or qu'agite le zéphyr, l'aura sventolar l'aurate chiome^ on se croirait en présence d'une statue liée au roc par un sculpteur florentin ; je dis florentin^ parce que le corps d'Angélique est d'une beauté choisie, mais individuelle, parce que les pieds , les genoux et les mains ont le caractère des modèles que fournit la nature. Les mains surtout, dont l'artiste a délicatement fuselé les doigts, sont tout à fait modernes ; elles appartiennent à une race que la civilisation a raffinée. Quant à la tête, personne assurément n'aurait osé y accuser ainsi les altérations de la douleur. David ne se fut jamais décidé à exagérer à ce point le gonflement du cou, le rétrécissement de la bouche et l'expression des prunelles perdues. C'est par là que son élève tranche sur l'école d'où il est sorti. Son horreur pour la trivialité le jette souvent dans un excès contraire , c'est-à-dire dans une accentuation outrée, dans un style tendu.

Le tableau dont la gravure est sous les yeux du lecteur est une variante de celui que renferme le musée du Luxembourg et il ne représente pas la scène entière. Ici le Rog^ sur son Pégase romantique est supprimé, et l'on ne voit que son bouclier d'où jaillissent des éclairs. Seule sur le rocher nu, nudo sasso, Angélique eût été plus intéressante, et, en l'absence du héros, c'est le spectateur qui l'eût délivrée. A cela près,' la répétition amoindrie, si bien gravée par M. Flameng, est peut-être supérieure à l'original, qui est exécuté moins franchement et où d'ailleurs la figure de Roger n'est pas sans reproche. Délicate et un peu grêle dans son élégance, détaUlée dans son armure et montée sur un mince hippogrifle , cette figure est moins belle que jolie. Elle est virile par l'action et féminine par les formes. On la dirait empruntée des miniatures qui ornent les manuscrits du xv"" siècle. Mais ce qui appartient bien

au peintre, c'est 1 draperie du chevalier, cette écharpe aux plis contrastes et cassants que le vent soulèye avec tant de naturel et tant de grâce.

On a remarqué que tous les grands artistes ont eu leur type de femme. Tous ont marié secrètement leur génie avec une épouse idéale. Et quelle variété charmante, quel beau chœur on formerait en réunissant, sur le Parnasse de la peinture, la Joconde de Léonard, la Fomarina de Raphaël , la superbe Antiope de Corrége, la fière Violante du Titien, et la Mme de Prud'hon, arrièro-petite-fille de la Joconde j et celle d'Ingres, qui semble née d'une Orientale et d'un Florentin. J'imagine que la Fiancée de Michel-Ânge se tiendrait à l'écart et au sommet, hautaine, farouche et pensive ; que la Femme de Rubeos irait s'égayer dans le bois sacré en compagnie de Silène et des satyres, et qu'au pied de la montagne on verrait grimper la Diane élégante de Jean Goujon.

Ingres a son type de femme, dis-je, et ce type, quoique nuancé, est assez uniforme pour être reconnu du plus loin qu'on l'aperçoit. Ses héroïnes ont les formes pleines, la peau tendue, le col puissant et fort, les bras gros, les mains pesamment et abondamment enveloppées de chair. L'oreille est toujours au-dessus de la ligne des yeux et assez loin pour agrandir la joue, sous une large nappe de lumi^ qui se continue en tournant sur le cou jusqu'à la naissance des cheveux. La prunelle est élargie et d'un seul ton ; la bouche est peu fendue et la lèvre épaisse.

Par une exception bizarre, V Odalisque^ dont parlent si sévèrement MM. de Kératry et Landon, est conçue avec plus de délicatesse. Elle n'a pas ces carnations abondantes qui sont le luxe vivant du harem, le peintre ayant cette fois modifié son type dans le sens occidental. Il l'a conçue nerveuse et fine, avec peu de largeur dans les épaules et beaucoup d'ampleur dans les hanches ; la main est élégamment allongée, l'attache du poignet peu sentie. Le pied, dont les chevilles sont quelquefois légèrement engorgées, est ici d'une finesse tout à fait aristocratique et d'un galbe exquis. La peau, enfin, est remplie et lisse. Quant à Texpression, elle est plutôt

dédaigneuse que provoquante. Là où Pnid'hon eût dûs de la tendresse, un charme pénétrant, une grâce enivrante, Ingres apporte le sentiment d'une volupté émue et contenue tout ensemble.

Faire une grande peinture pour le Salon, Ingres l'aurait voulu; mais personne ne lui en fournissait l'occasion ni les moyens. Son Saint Pierre avait porté coup dans le petit cercle des Français à Rome ; malheureusement, il était relégué dans l'église de la Trinitédu-Mont, où très-peu de gens le savaient. D'ailleurs ce morceau capital restait ignoré des Français de Paris. Ingres écrivait à ce propos : « Pourquoi le Saint Pierre, qui a fait crier d'admiration Forbin et Vemet, et généralement amis et ennemis, est-il pour ainsi dire oublié et perdu à Rome? Pour mon malheur, il ne pourra jamais être vu à Paris ni sortir de sa tombe, heureux si, quand je ne serai plus sur terre, on en parle selon la justice. »

Il s'agissait donc d'envoyer à Paris une grande page, comme il disait, et de faire savoir à tout le monde, à Rome et au dehors, qu'il n'était pas seulement un peintre de petits tableaux ni un dessinateur de petits crayons. Il avait toujours sur le cœur l'admiration qu'avaient excitée ses petits portraits à la mine de plomb, et il était visiblement contrarié quand on lui en faisait un éloge un peu vif, surtout quand cet éloge venait d'un artiste.

Géricault, se trouvant à Rome en 1817, voulut voir Ingres, et il se fil présenter chez lui, je crois, par Schnetz. Les murs de l'antichambre étaient tapissés de dessins qui frappèrent tellement Géricault qu'il se mit à les regarder de près et à les dévorer des yeux, pendant que M"^ Ingres allait annoncer les visiteurs. Ingres, en venant les recevoir, rencontra Géricault tout absorbé dans sa contemplation, et il eut quelque peine à l'en tirer. Les deux peintres, introduits dans l'atelier de leur confrère, y virent peu de peintures, et ils n'eurent que des louanges pour celles qu'on leur montra, notamment pour quelques ébauches, magnifiques de beauté future, parmi lesquelles ils durent remarquer la Vénw Anadyomène, un des projets que l'auteur affectionnait le plus, un de ceux dont il caressait la pensée. Cependant Géricault en revenait toujours aux dessins d'Ingres et à le complimenter sur son talent prodigieux dans

ce genre. Celui-ci finit par en prendre de Thumeur, ayant Tair de dire qu'on ne venait pas chez un peintre pour regarder à des croquis... Les deux artistes sa séparèrent mécontents l'un de l'autre. Quant à Géricault , il était par-dessus le marché fort surpris que M. Ingres se fût irrité d'un éloge comme d'autres s'irriteraient d'une mtique, et en sortant il dit à Schoetz : « C'est un singulier caractère, un bâton bien épineux que votre ami; je ne m'aviserai plus de lui rendre visite, et surtout de vanter ses ouvrages en sa présence. » En effet, Ingres et Géricault ne se revirent plus.

Après tout , c'est un noble défaut que l'orgueil , quand il est sincère et viril, c'est-à-dire quand il n'y entre point de vanité. Un homme supérieur qui n'aurait pas la conscience de sa valeur serait un phénomène, et il faut bien pardonner quelques travers à un peintre qui , arrivé à l'âge de quarante ans , était encore inconnu ou méconnu, et le plus souvent en peine de vivre.

Ce fut en 1820 que l'espoir d'un avenir meilleur, l'idée de tenter la fortune sur un nouveau théâtre, et quelques lettres affectueuses de Bartolini, engagèrent Ingres à quitter Rome pour aller s'établir à Florence.

ce Vivre sagement, borner ses désirs et se croire heureux, c'est l'être véritablement. Vive la médiocrité, c'est le plus heureux

état de la vie. Le luxe corrompt les délicieuses qualités du cœur, car il est malheureusement vrai que plus on a, plus Ton veut avoir, et moins on croit avoir. Sans la stupide dissipation de ce qu'on appelle le monde, on vit avec un petit nombre d'amis que l'on s'est faits par l'inclination et l'expérience ; on exerce délicieusement les beaux-arts. Les lettres, les connaissances humaines peuvent occuper tous vos instants et vous rendent un autre homme que le vulgaire. Les sources de ces jouissances, tu le sais, sont inépuisables. Voilà donc, selon moi , l'homme heureux , le vrai sage , la vraie philosophie. »

It INGRES,

ennemis est de ne pas assez ressembler aux leurs. Je ne sais qui d'eux ou de moi aura raison à la fm ; TafTaire n'est pas encore jugée : il faut attendre la sentence de la tardive mais équitable postérité. Toutefois je veux bien qu'on sache que depuis longtemps mes ouvrages ne reconnaissent d'autre discipline que celle d^ anciens, des grands maîtres qui fleurirent dans ce siècle de glorieuse mémoire , où Raphaël posa les bornes étemelles et incontestables du sublime de l'art. Je crois avoir prouvé dans mes ouvrages que mon unique ambition est de leur ressembler et de continuer l'art en le reprenant où ils l'ont laissé.

« Je suis donc un conservateur des bonnes doctrines , et non un novateur. Je ne suis pas non plus, comme le prétendent mes détracteurs, un imitateur servile des écoles du xrv' et du xv* siècle, quoique je sache m'en servir avec plus de fruit qu'ils ne savent voir. Virgile sut trouver des perles dans le fumier d'Ennius. Oui, dût-on m'accuser de fanatisme pour Raphaël et son siècle, je n'aurai jamais de modestie que devant la nature et leurs chefs-d'œuvre. Mes pas et mes progrès dans la carrière, je les dois uniquement à mes études constantes et approfondies de ces législateurs de l'art, licurs successeurs ne m'ont rien appris que de vicieux, et que je n'aie dû oublier ^... »

Ingres, pendant ce temps, se préparait h son grand tableau du V(Bu de Louis XIII y jetant son feu sur de nombreuses esquisses, dessinant la Vierge tantôt de face, tantôt de profil, étudiant des draperies, cherchant l'attitude de l'enfant et le mouvement des anges, tournant et retournant ses figures, vingt fois enfin sur le métier remettant son ouvrage.

Il est curieux de voir, dans les dessins qui appartiennent à MM. Gatteaux, Minoret, His de la Salle, par quel chemin a passé

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