Lettre datée de Meung, le 46 août
d'être
tête un peu évasée, son petit front, son nez délicat et formé à peine, ses yeuK d*UD bleu tendre et limpide que remplit leur prunelle dilatée, sa bouche étroite et entr'ouverte, son oreille attachée un peu haut et un peu loin, tout cela, joint à l'enveloppement des genoux et des malléoles, distingue déjà la jeune fille, et Tempêchera d'être confondue avec ses compagnes. Elle aura un pom comme l'eau qui sourd de son vase d'argile, elle s'appellera Céphise, ou Alphée, ou Ilissus... Mais pendant que je m'abandonnais avec délices à ces rêveries, une des visiteuses s'écria : « Oh ! la belle, la charmante naïade ! » A ces mots, Ingres fit un mouvement de surprise désagréable : « Pardonnez-moi, madame, dit-il trèsvivement : ce n'est pas une naïade, ce n'est pas... c'est une source, et ma figure s'appellera la Source. »
Dans cette exclamation était renfermée toute la poétique du peintre. Le secret de son style lui était échappé à son insu, peutêtre, mais rien ne pouvait trahir avec plus de force la haute idée que M. Ingres a poursuivie pendant soixante ans. Unp naïade ! c'eût été pour lui une allégorie rebattue, une de ces banales académies qui se dessinent d'elles-mêmes, pour ainsi dire, chez tel ou tel professeur du beau officiel et autorisé. Ces figures-là, j'allais dire ces choses-là, se trouvent toutes faites dans les livres d'estampes, dans l'architecture des fontaines, dans les tympans imaginaires et sur les trumeaux du décorateur. Ingres, en véritable artiste, avait horreur des abstractions et du vide. Il ne voulait pas l'écorce, mais le noyau.
A propos de la Source^, nous citerons avec plaisir ce qu'en disait un écrivain de race, Paul de Saint-Victor, lorsque la peinture parut à l'exposition du boulevard des Italiens :
« Est-ce une fée, est-ce une nymphe que M. Ingres a voulu peindre dans la figure de son nouveau tableau ? Elle a de l'une la beauté parfaite, de l'autre le charme infini. Fée ou nymphe, elle est adorable.
a La roche vient de s'ouvrir ; la source en jaillit . C'est une
4. Voir la Gazette des Beaux^Arls du 4«' janvier 4862, tome XII.
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jeune fille blonde et nue, debout dans sa niche sauvage qu'un rameau d'érable couronne. Son bras droit s'arrondît au-dessus de sa tête ; il incline le vase d'argile posé sur son épaule et dont sa main gauche retient l'étroite embouchure. Trois filets d'eau s'en {
échappent et décrivent un cercle dans le bassin bruni par l'ombre !
oÎL se reflètent les pieds de l'enfant.
a C'est tout : il n'en faut pas plus pour accomplir un chefd'œuvre. L'art a ce merveilleux privilège de réaliser d'un trait i l'idéal. Plus la conception est simple, plus l'enfantement est divin. Pline a dit des pierres précieuses que « c'était la majesté de la nature concentrée dans un petit espace. » De même l'art peut condenser sa splendeur dans une forme unique. \
a La nymphe de M. Ingres aurait quinze ans, si elle avait un âge; mais sa jeunesse semblé spontanée comme celle d'Eve s'éveillant sous les palmiers de l'Éden. Indécise entre la statuaire ^
et la vie, entre le marbre et la chair, elle semble avoir jailli du 1
rocher avec la source qu'elle épanche, comme la statue se détache du bloc, dans la perfection de sa forme. Son visage frais et pur rayonne d'innocence ; ses yeux limpides font songer aux premières clartés de l'aurore ; ils viennent de s'ouvrir pour la première fois. Une lueur de perle brille dans le vague sourire qui entoure sa bouche ingénue. Gomment dire l'exquise petitesse du front, la délicate formation du nez, l'ovale transparent des joues et la finesse de ces cheveux blonds dont une tresse dénouée s'épanche sur l'épaule ? Aucune pensée humaine ne trouble la naKveté de ce doux visage ; il n'exprime que la sérénité d'une vie bienfaisante. Ses yeux semblent moins voir les choses que les réfléchir dans leur clair azur; sa bouche exhale le souffle des eaux plutôt que rhaleine d'une poitrine émue. Personnification d'une grâce de la nature, elle s'abandonne, pour ainsi dire, à sa vie coulante ; son âme passive et paisible, son âme végétale sommeille bercée par ses propres ondes.
« Le marbre n'est pas sans taches ; j'y note des pieds et une main d'un style inférieur; mais ces défauts se perdent dans l'harmonie de l'ensemble. Le style de M. Ingres atteint dans la Source
cette splendeur du vrai par laquelle on a déGni la beauté. Jamais son dessin n*a été plus pénétrant et plus pur ; il modèle par ondulations insensibles qui laissent couler sur les formes la divine mol^ lesse qui convient au corps élémentaire et idéal d'une jeune nymphe. Mais que de relief dans cette élégance, que de force dans cette délicatesse, quelle science voilée de grâce et de vénusté!... Le vieux Titien, prekpie centenaire, écrivait au bas de son dernier tableau : Titianus fecity fecit. M. Ingres, lui aussi, pourrait signer la Source deux fois. Cette fille de sa vieillesse surpasse la beauté de ses sœurs; elle les résume dans un type à la fois plus vivant et plus idéal. »
Achetée par M. Tanneguy Duchâtel, la Source fut placée dans sa galerie en regard de V Œdipe, de façon que ces deux ouvrages, séparés par l'intervalle d'un demi-siècle, marquaient le commencement et la fin d'une carrière qui paraissait fournie sans déclin. Mais dans l'hôtel que l'ancien ministre occupait rue de Yarennes, peu de personnes étaient admises à voir la Source. L'ami le plus intime de M. Duchâtel, M. Vitet, obtint de lui que ce chef-d'œuvre serait gravé par M. Flameng pour la Gazette des Beaux-Arts. Tout le monde sait avec quelle finesse, quelle grâce, et pour ainsi dire quelle pudeur, M. Flameng a traduit la peinture originale, dont le côté délicat, surtout, s'est merveilleusement 'conservé dans la version du graveur. Ingres prit la peine de retoucher lui-même, au crayon, les épreuves d'essai qu'on lui soumit, et s'il fut rx)ntent de l'estampe, nous devons l'être, car il était difficile pour tout ce qui touchait à sa gloire, et il y voyait clair.
La Source fut à peu près le dernier des beaux ouvrages d'Ingres, ou du moins le dernier de ceux qui firent une grande sensation. Lui-même y attachait beaucoup d'importance, et mieux que personne il en sentait la beauté.
Il faut dire aussi que Tartiste était là dans son élément, la grâce étant chez lui une qualité essentielle, une qualité dominante. Quelle distance de ce ravissant morceau à Tinégalité et même à la pesanteur de certains tableaux, finis à la même époque, tels, par exemple, que le Molière invité à la table de Louis XIV. En acceptant d'avoir ses entrées à la Comédie-Française, Ingres avait voulu reconnaître cette flatteuse faveur par le don d'une peinture de sa main et d'une peinture faite exprès pour honorer les comédiens dans le grand homme qui avait honoré à jamais leur profession. Bien conçu d'ailleurs, arrangé de manière à mettre bien en vue les deux principaux acteurs de la scène, Molière et le roi, dont l'attitude et le geste sont heureusement compris, ce tableau pèche par quelques défauts de perspective dans le dessin des figures. Les courtisans placés à droite et à gauche de la balustrade ne sont pas tous sur leurs pieds, et il est difficile de restituer à chacun les jambes qui lui appartiennent. La couleur enfin n'est pas, à beaucoup près, ce qu'elle a été quelquefois dans les petites œuvres du maître.
Selon mon sentiment, que ne partagent pas des juges compétents et éclairés, les sujets anecdotiques modernes n'allaient pas au génie d'Ingres. Il y ressemble à un lion qui veut imiter les grâces d'un petit chien. Je préférerais pour mon compte que le peintre d'Homère eût abandonné ces sortes de compositions à des artistes plus futés et plus déliés que lui, plus spirituels, plus souples. La peinture de genre, au surplus, vit par le détail. Une grande partie de sa signification, de son intérêt, de ses assaisonnements, tient au choix des accessoires, à la physionomie des costumes et des meubles, à ce qu'on appejle la couleur locale ; elle est donc, par sa nature même, incompatible avec le style, qui, au lieu de particulariser les pensées et les formes, les généralise. Imaginez un peu dans quel embarras on eût jeté un homme comme Michel-Ange, si on l'eût contraint à peindre une scène familière, une anecdote historique, semblable à celle de Tintoret mesurant avec un pistolet la taille de l'Arétin ! Sans aller même si loin, voyez combien nos grands peintres français, Poussin, Lesueur, David, Prud'hon, Gros lui-
même, ont eu peu de goût pour les sujets de genre, soit qu'ils les aient dédaignés, soient qu'ils fussent incapables de s'y assouplir. François t' et Charles-Quint visitant les tombeaux de Saint-Denis^ c'est une admirable exception dans la vie de Gros, qui pourtant avait au premier chef le sens moderne. Géricault n'a pas su peindre les naufragés de la Méduse sans se croire tenu de leur donner des proportions épiques. Eugène Delacroix, quand il a représenté la Noce juive, a vu la scène avec les yeux d'un peintre d'histoire, accoutumé au grand. Il ne s'est pas complu k mettre en relief ces détails ethnographiques qui eussent fait la joie de tel autre et son triomphe. Il n'a pas eu l'idée ou il n'a pas eu la faculté d'y ménager ces traits spirituels, ces morceaux d'un fin exquis, ces accidents curieux et inattendus qui donnent tant de prix à une toile de Meissonier. Ces danseurs du Maroc, ces musiciens passionnés, ces amoureux, ces paresseux, n'ont été pour lui qu'une des tribus humaines groupant ses plaisirs sous les rayons comprimés d'un ardent soleil.
Maintenant, si nous revenons à Ingres, nous comprendrons pourquoi il apporte une certaine gaucherie dans ses tableaux de Jehan Pastaurel, de Léonard mourant, de la Fomarina, de Molière; et que s'il a, tout comme un autre, le talent de choisir ses types dans les vieux manuscrits, de puiser aux sources, il est cependant, par ses aspirations à la grandeur, inhabile aux causeries de l'art, impropre à l'expression des choses intimes. Mais, je le répète, son insuffisance, — si tant est que nous ne soyons pas dans l'erreur, — doit être regardée comme une contre -épreuve de sa force.
Le Molière d'Ingres parut, avec sa permission, dans le premier numéro de la Gazette des Beaux-Arts i et nos lecteurs savent combien nous fûmes heureux qu'un tel maître eût bien voulu signer à l'acte de naissance de ce recueil, et que l'un des sociétaires de la Comédie-Française, M. Geffroy, fît lui-même le dessin du Molière.
Les dernières années du peintre furent charmées par la musique. Son plus grand bonheur était d'avoir à sa table ou à ses petites soirées quelques musiciens de choix, compositeurs, virtuoses ou dilettanti, Ambroise Thomas, Gounod, Sauzay, le parfait violoniste, et le peintre Sturler, et MM. Besozzi et Dugasseau, qu*il nomme quelquefois dans ses lettres musicales. « Vous êtes attendu, mon cher ami, par une poularde du Mans, qui ne peut attendre, et par de la musique que vous aimez. Nous avons Gounod et nous comptons absolument sur vous. Il n'y a pas de bonne musique sans être bien entendue... Quel homme! quel héros que ce Haydn, TEschyle de la musique, il est tout; il a presque tout créé... » Ainsi écrivait-il à son ami M. Sturler, et dans le même temps il adressait à M. Marcotte la prière de faire dire par son aimable fille Marie la sonate du divin Mozart, n"" 3, en fa, pour le sympathique plaisir qu'il y prendrait en pensée, lui Ingres. Il ajoutait :
« Cette sonate, très-bien dite par ma femme, fait le petit bonheur de ma petite existence à Meung. Nous ne pouvons nous en lasser... Puisse-t-elle vous rendre tous aussi heureux que nous deux! car ce qui nous entoure n'a pas le don du ciel, de comprendre, d'aimer la musique, qui cependant n'incommodait pas Charles X. C'est fâcheux pour eux, il leur manque un sens.
<( Notre habitation est charmante, honnête, confortable, beaux fruits du jardin, la paix, excepté que le bruit de Paris, nous l'avons changé pour le bruit des enfants ; mais il en faut toujours un peu : cela serait trop monotone... Pour remplir tous les vides, je travaille quatre, cinq et six heures quelquefois, par jour ; je m'amuse beaucoup à y faire des dessins de mes propres ouvrages. J'ai fait le saint Symphorien, le Romulus, un colorié de Charles X en costume du sacre, et autres...
c( M^ Dupanloup, évêque d*Orléans, m*a fait Thonneur de m*iaviter de la manière la plus honorable. C'est, vous le savez, un prélat de la plus haute distinction. Son grand talent le met souvent sur la ligne des Bossuet. Je lui manifestai le désir d'entendre la messe épiscopale dans Sainte-Croix, le jour de l'Assomption, moi et mon beau-frère. Non-seulement, nous fûmes bien placés, mais il nous invita à dîner après la cérémonie en grande pompe. Je me suis cru à Notre-Dame. Après le dtné, il nous a montré lui-même la sacristie où j'ai vu plusieurs tableaux, entre autres un beau Jouvenet, iV.-5. au jardin des Oliviers, un Christ de Zurbaran, et autres de Youët. Ensuite conduit au grand séminaire, j'y ai déniché un petit tableau de Lesueur, le Sacrifice d'Abraham, un petit Saint Bruno 9 et un Vouët, grandeur naturelle, la Vierge et saint Ignace. Je n'ai rien vu de plus beau que la figure du saint, comparativement... Je ne désire retourner à Paris qu'à cause de mon Jésus, que je veux finalement terminer cette année.
(c P. S. L'ami Calamatla m'a écrit de Rome. Il y est trèsheureux, ainsi que sa chère fille. Il est très-honoré et très-recherché du cardinal Tosti. »
Rapproché de M. Ingres, depuis la fondation de la Gazette des Beavw-Arts, que nous avions créée sous ses auspices, nous eûmes plusieurs fois l'occasion de le voir dans son atelier du quai Voltaire. Ce fut lui qui nous montra successivement des variantes de ses anciennes compositions, une Vierge à V hostie entourée d'anges, qui avait été retenue par un !Vl. Blanc ; le- tableau deJéstAs au milieu des docteurs, et une répétition améliorée et demi-nature de V Œdipe expliquant l'énigme. Je dis améliorée, en ce sens que l'artiste avait cette fois retranché la petite figure du fond, celle qui s^enfuit effrayée de la tranquille audace que montre le fils de Laïus aux prises avec le sphinx. A l'entrée de cette caverne, en présence du monstre qui va peut-être le dévorer, Œdipe est bien plus intéressant à voir,
SOO INGRES,
isolé, livré aux seules forces de son intelligence, sans secours possible, sans autres témoins que des rochers à pic, dont les fentes laissent apercevoir au loin une ville antique, accablée de soleil.
Nous n'avons rien oublié des heures que nous passâmes dans cet atelier plein de choses et qui, à certains moments, se remplissait de visiteurs. Le maître octogénaire était alerte, impatient et brusque. Gomme j*admirais la verdeur de son talent, la santé de ses œuvres, il me dit avec une sorte de tristesse indignée : « Oui, je suis vivant encore, mais au premier instant, après avoir fait ces belles choses, il faudra partir... je casserai comme verre. » Le jour où il exposa, au fond de Tatelier, le Jéstis au milieu des docteurs, il était rayonnant. Il parlait volontiers et avec entrain. II nous expliqua pourquoi le tableau nous paraissait si Bien construit, car ce fut notre première observation... « J'ai commencé, dit-il, par le fond, par l'architecture. Les lignes une fois tracées, j'ai appelé une à une toutes mes figures, et docilement elles sont venues prendre leur place dans la perspective indiquée, s'asseoir sur les bancs de marbre, s'appuyer aux colonnes en spirale (que j'ai mises là en m'autorisant de l'exemple donné par Raphaël dans ses cartons) , se ranger enfin autour de l'estrade sur laquelle trône l'enfant Jésus. »
Cette figure assise de Jésus enfant, dont les jambes trop courtes ne peuvent atteindre le pavé et restent pendantes, nous parut d'une charmante naïveté. Ce qui nous frappa le plus ensuite, ce fut la figure de la Vierge qui, après avoir cherché son fils dans le temple, l'aperçoit tout à coup sur le trône où son éloquence précoce l'a fait monter et, les bras étendus, le corps roidi par la surprise, demeure suspendue entre le sentiment de tendresse maternelle que lui inspire un fils retrouvé, et le respect étrange que lui impose la majesté d'un dieu apparu.
Les lignes de la perspective dans le pavement et la disposition symétrique des deux groupes de docteurs conduisent l'œil à la figure centrale, que font ressortù* encore le grand vide laissé sur
îi- ,.'
le devant du tableau et le parti d'ombre qui euveloppe les figures placées à la droite de reofant. Fidèle aux traditions qu*ont illustrées les Florentins du xv* siècle, traditions qui, du reste, étaient conformes à son goût naturel, Ingres a eu soin de consulter de près la nature, de particulariser chaque personnage, de varier ses types et de mettre à profit jusqu'aux inégalités expressives de la laideur. Ses docteurs appartiennent à diverses races et ils viennent de divers pays. Il en est qui se rendent, facilement convaincus; d'autres qui hésitent, qui doutent, ou qui résistent résolument. Celui-ci est un Arabe basané; celui-là un Juif vieilli dans la synagogue; cet autre a Tair d'un sophiste grec, et aux différences d'esprit et de races se joignent celles qui touchent au mérite pittoresque, les différeùces de tempérament : Tun obèse et replet^ l'autre sec et nerveux, ou bien lymphatique et endormi. La perspective aérienne étant mal observée, surtout dans les premiers plans, les figures ne sont pas sufiisamment séparées par une couche d'air et semblent beaucoup trop serrées; il en résulte que des beautés réelles sont submergées par place et comme étouffées par des motifs parasites. Pour mon compte, ce qui m'intéresse le plus dans ce tableau, qui n'est pas sans porter quelques traces de sénilité, c'est la limpidité de l'exécution qui réunit à la légèreté de la fresque l'intensité d'une peinture h l'huile, saine et sincère. Le directeur de la Gazelle des Beauoo-Arts, M. Emile Galichon, a fort bien dit : a Les tons variés et délicats des draperies sont étendus franchement tels que la palette les a donnés, sans rien qui les fane d'avance ou qui les corrompe. C'est leur juxtaposition qui tantôt les fait valoir, tantôt les apaise, les rompt ou les harmonise. Mais ces nuances choisies, pures et nombreuses, n'empêchent pas le tableau de retrouver son unité, grâce à la distribution du jour. Tout le côté gauche est enveloppé d'ombre et dans cette ombre transparente se groupent des figures agitées par la rumeur que soulèvent les paroles du jeune Dieu. De ce côté, pourtant, quelques accidents de lumière viennent réveUler certaines têtes qui sont justement les plus expressives, les plus frappantes par l'énergie ou la beauté du caractère. Comme l'avaient fait Masaccio, Filippino Lippi, Léonard, Raphaël, M. Ingres
a SU tirer le style des profondeurs mêmes de la nalure. Il s*est attaché à des modèles remarquables et il en a exprimé l'individualité avec tant de force, que chacun est devenu «n type. Des personnages vivants aujourd'hui ont été transportés par le génie du peintre dans la vie d'autrefois. Il en a fait des figures idéales ou d'une vraisemblance historique, sans leur ôter les accidents de la nature animée et remuante. »
Cette dernière observation est si vraie, que des quatre docteurs assis sur le banc de gauche, le quatrième est tout le portrait de M. Magimel, élève et ami d'Ingres; mais, par une exagération dont il avait le secret, par la prétention de certains détails et par le ressentiment de certains autres, Ingres a vieilli cette figure de dix-neuf siècles. II a fait de ce Parisien moderne un Israélite des anciens jours, mais sans dénaturer ses traits, de façon que le modèleconserve sur la toile, en dépit de sa transformation» une étonnante ressemblance.
Quant à l'ensemble du tableau, il faut convenir qu'il laisse beaucoup à désirer à cause de la confusion des plans et de l'empilement des personnages. Peu fécond de sa nature, le maître a voulu cette fois utiliser des études faites en d'autres temps et pour d'autres fins. De là des mélanges hétérogènes de fragments divers que l'on peut reconnaître, et d'attitudes trouvées avec des variantes cherchées.
Telles étaient les réflexions que nous suggérait le Jésus au milieu des docteurs^ et nous avions de la peine à croire que le peintre, après l'avoir laissé quinze ans sur le chantier, et repris depuis une année environ, l'eût mené à fin en quelques mois, sans presque désemparer, avec autant de verve, autant d'entrain, d'une main si leste encore et, par moments, si juvénile. C'était vers le
milieu de mai 1862. L'atelier était plein de monde. Nous parlions, tantôt tout bas, tantôt à voix haute, avec nos amis et collaborateurs de la Gazette, Emile Galichon, Alfred Darcel, Burty, lorsque la porte s'ouvrit et M. Vitet entra. Ingres le reçut avec sa politesse ordinaire, qui était déférente, mais yive, passionnée et mimique. Au bout de quelques instants d'examen, M. Vitet, se retournant vers le peintre, lui dit : « Ah! M. Ingres, c'est toujours vous qui êtes le maître, le vrai maître de notre temps. — Oh! monsieur, reprit Ingres, en s'inclinant, vous savez bien que je ne suis pas le seul... » Ce dernier mot fut souligné avec une intention d'ironie amëre que tous les assistants ne comprirent point. C'était une allusion au récent article de M. Vitet sur les peintures d'Eugène Delacroix dans la chapelle des Saints-Anges, à Saint-Sulpice, article oii l'Héliodore du brillant coloriste était comparé, par exception, à l'Héliodore de Raphaël.
On dit que la gloire n'a jamais tort, et peut-être SHtr-on raison de le dire. Combien de fois, cependant, elle nous paraît injuste et capricieuse! Tantôt tardive, rarement elle arrive à point nommé du vivant de ceux qui ont mérité ses bonnes grâces, et souvent elle ne songe à eux qu'après leur mort. C'eât que la gloire n'a pas été inventée pour la joie de tel homme ou de tel autre, mais au profit de tous les hommes. Un capitaine, un poëte, un artiste, ne sont glorieux que lorsque le monde a besoin de leur gloire.
Ingres ne fut jamais plus vanté que dans son extrême vieillesse. On applaudissait à ses derniers ouvrages cent ibis plus qu'on n'avait applaudi à ceux où il avait montré son talent dans toute sa supériorité, dans toute sa force. A la suite de l'exposition qui eut lieu à Montauban, en 1862, en son honneur, et dans laquelle figuraient quaranle-deux tableaux ou dessins du mattre et ub bon portrait par M. Cambon, son élève, les Montalbanais lui oflSrirent une couronne
tH INGRES,
d*or au moyen d'une souscription à vingt-cinq centimes. A ce moment même Ingres était nommé sénateur. Cette nomination le flatta d'autant plus qu'elle était inattendue. « Ma femme et moi, écrit-il à M. Cambon^ nous étions bien loin de penser que je serais introduit et reçu dans ce lieu suprême, avec la plus honorable distinction ! Tout cela vous prouve cependant, cher ami, qu'en allant droit son chemin, at^ec(/e^ convictions d'art indispensables, courage et fermeté contre tant d'adversités de cette vie, on parvient au faîte et sans d^oiv jamais rien demandé. Je ne vous parle pas dans ceci avec orgueil touchant ma personne; vous connaissez mes goûts, ma philosophie ; mais comme exemple. » ' '
Ingres aimait les ovations, mais seulement en pensée, et rien ne l'embarrassait plus que la nécessité de subir des acclamations publiques. De même que son génie de peintre était fort peu décoratif, de même son caractère personnel et farouche l'éloignait de toute pompe extérieure. Il aurait voulu vivre dans une de ces retraites d'où l'on entend relentir au dehors le bruit de sa renommée, tout en conservant son incognito et sa liberté, audire cubantem. S'il lui advenait de susciter sur son passage des marques d'enthousiasme, il en était tout ensemble ravi et importuné. Ces deux sentiments se font jour de la manière la plus vive dans sa correspondance avec M. Slurler, son ancien élève :
« Cher et excellent ami, au dernier les bons, comme on dit, car je vous ai gardé pour la bonne bouche. Avant de vous écrire j'ai voulu me débarrasser d'une foule d'ennuis, d'écritures, de seccalure de toute espèce qui me suivent à Meung, moi qui croyais en avoir fini avec, mais non. D'abord, au premier pas dans le débarcadère, une ovation de tout ce cher pays, maire, juge de paix, conseil municipal, curé, vicaire, tous en costume ; la compagnie des pompiers, les sœurs de charité avec leurs jeunes filles, l'iostitutrice avec ses enfants...^. J'ai été pris ainsi en habit de voyage. J'ai dû marcher en remerciant tout ce bon petit monde, et à deux cents pas je me suis trouvé en face d'un arc de triomphe surmonté du buste de Sa Majesté. Mais que je vous dise que M. le maire
m'avait déjà honoré d'une belle allocution écrite qu'il m*a lue tout haut; enfin, en face de cet arc, un jeune vicaire, un peu musicien et battant la mesure, a fait chanter par ses enfants de chœur une cantate que vraiment mon cœur a trouvée sublime. En suite de ce, la plus belle des jeunes filles, voilée de blanc et charmante, m'a lu un compliment très-flatteur. Ce n'est pas fini : un petit garçon en a fait autant et une autre jeune fille en a gratifié, par contre, M"* Ingres.
« Ayant donc passé l'arc de triomphe, toute la population, parée en fête, et la musique des pompiers et leur compagnie, m'ont conduit chez moi en criant Vivat. Mais ce n'est pas fini : cette même banda est venue sur le soir me faire leur musique sur notre terrasse, où je les ai complimentés et rafraîchis. Le soir, j'ai donné bal aux jeunes filles et garçons, illuminations et rafraîchissements. Le lendemain, j'ai donné 200 fr. à l'église et aux pauvres et 1 00 fr. pour une société d'ouvriers qui se cotisent'pour leurs vieux jours. — Dîné chez moi de tous ces messieurs, et puis les visites voulues*. • Enfin, j'ai été ému au dernier point, et je serais ce que je ne suis point, un grand butor (quoique je m'en fusse bien passé) , de ne pas être sensiblement touché d'une pareille chose ^ »
A l'époque où il écrivait cette lettre, Ingres travaillait encore (quand il pouvait travailler) cinq et six heures par jour- Il prenait plaisir à terminer son tableau de VAge d'or, dont il avait renouvelé et agrandi la composition. C'était une petite toile de chevalet. Les personnages y étaient plus pressés, plus nombreux que sur la muraille du château de Dampierre. Le peintre avait ajouté, comme symbole de l'âge d'or, une figure colossale de Saturne se promenant dans un de ces paysages arcadiques et majestueux, Saturnia tellus, où la vie des premiers hommes ne fut qu'une longue respiration du bonheur. L'exécution de ce morceau était précieuse, mais un peu molle, et le modelé s'était arrondi sous la main du vieillard. Trop petites, du reste, pour un si grand nombre de figures,