‹ Ingres, sa vie et ses ouvragesChapitre 4 sur 34 · Lettre du âO avril 4824, à M. Gilibert, de MonUuban · texte numérisé non relu

Lettre du âO avril 4824, à M. Gilibert, de MonUuban

Tartiste avant d'en venir à la possession déGnitive de son sujet. Tout d'abord, au lieu de se représenter la Vierge dans sa puissance et dans sa gloire, comme il convenait k la protectrice implorée de tout un peuple, il imagina de la peindre navrée de douleur devant le corps de Jésus-Christ, soutenu par deux anges : ce fut sa première pensée. Le roi Louis XIII n'était vu qu'à mi-corps, offrant son sceptre et sa couronne à cette mère en larmes; mais il comprit bientôt que cette invention était malheureuse, parce qu'elle accusait la duplicité de l'action là où il fallait, au contraire, en sauver, autant que possible, l'unité. Le moyen d'intéresser la Vierge à un roi quelconque, lorsqu'elle a devant elle le cadavre de son fils !

Ingres se décida finalement à supprimer cette déposition de croix qui venait malencontreusement compliquer une composition déjà si difficile à nouer, et il résolut de montrer la Vierge glorieuse, imposante, au sein d'une lumière céleste et environnée d'anges, tandis que, dans la partie inférieure du tableau, la figure de Louis XIII, en pro61 perdu, serait quelque peu sacrifiée au spectacle principal d'une magnifique Assomption.

Les indécisions de l'artiste, ses repentirs, ses retours, la peine inGnie qu'il avait à se contenter, expliquent de reste pourquoi il demeura près de quatre ans à peindre le Vœu de Louis XIII, et comment il lui arriva de retomber par moments dans la misère qu'il avait connue à Rome. Sa femme a raconté elle-même que, pendant son séjour à Florence, il s'était vu quelquefois privé de modèles faute de pouvoir les payer. Pour son groupe de la Vierge il lui fallait un beau modèle d'enfant, et il n'avait à sa disposition qu'un petit mendiant boiteux qui, pour quelques baïoques et pour une écuelle de soupe, venait poser la figure de l'enfant Jésus. Qui croirait que c'est d'après ce pauvre môme qu'a été dessinée une Ggure aussi robuste, aussi fière, aussi bien équilibrée , quoi qu'en disent ceux qui, avertis de ces détails, prétendent apercevoir dans le tableau quelque vestige imperceptible de la difformité que présentait la nature ?

Ingres avait espéré vendre avantageusement quelques-uns des tableaux qu'il avait envoyés au Salon de 1819; mais il ne put avoir que douze cents francs de son Odalisque, et cela quand deux personnes, notamment un Anglais, que le peintre connut plus tard à Florence, étaient disposées à la lui payer six mille francs. « J'ai été desservi horriblement, écrivait-il ; de soi-disant protecteurs et amis avaient négligé de faire mettre sur le livret, comme le portait la notice que j'avais envoyée : appartient à l'auteur. Voilà de mes coups de fortune, cher ami * ! »

On se demande, en vérité, comment pouvait vivre à Florence un homme qui mettait quatre ans à faire un tableau de mille écus et qui vendait douze cents francs un morceau tel que YOdaliscpie. Il est vrai de dire que, dans le temps même oîi il manquait la vente de cette peinture au prix de six mille francs, il fut présenté dans une maison suisse, toute patriarcale (celle des Pourtalès) , et que là il fit connaissance d'un Français très-riche et très-généreux, qui le prit en affection, lui commanda divers ouvrages, et le pria particulièrement de finir le tableau de Vénu^ Anadyomène, qu'û avait commencé à Rome, en 1807.

« Cette ébauche avancée a toujours, je puis le dire, fait l'admiration de tous ; mais personne ne m'avait dit : Finissez-la pour moi. J'ai dû faire d'autres ouvrages moins de mon inclination, et beaucoup de petits, désagréables, mais par nécessité, pendant que j'étais plein de feu et d'inspiration pour ce qu'il y a de plus grand et de plus divin... Enfin je l'ai trouvé, celui qui me rend à moimême, et ce qui me flatte le plus, c'est qu'il est Français. Le prix de ce tableau est fixé à six mille francs, dont trois sont à ma disposition, et d'autant plus généreusement que mon protecteur paraît faire autant de cas que moi-même des intérêts de ma gloire; qu'il

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