Lettre au même, du 2 janvier
passant par Paris pour aller dans les Pays-Bays, rencontre un jour au Louvre un officier qui portait l'épée de Henri IV ; il s'avance, met un genou en terre, et baise l'épée en disant : a Rendons cet hommage à la plus glorieuse épée de la chrétienté. » Ce même personnage avait eu quelques jours auparavant, avec le roi, un démêlé très-vif, si vif, que le roi lui avait dit : « Enfin, monsieur 1 ambassadeur, vous êtes Espagnol et moi Gascon, ne nous échauffons pas. »
Au moindre désir que son ami Gilibert exprime ou laisse deviner, il lui envoie une petite esquisse du Saint Pierre^ une première pensée, et il lui écrit: « Tu sais bien, mon cher ami, que je ne suis pas un faiseur d'esquisses ni de dessins pour fignoler, comme on dit, ne reconnaissant dans les œuvres que les beaux résultats. Or donc, lorsque je fais des études sur papier ou sur toile, c'est qu'elles me servent essentiellement et ne sont pas pour être étalées dans les cabinets ; aussi je te prie de ne pas les prendre à la lettre... »
A cet envoi il joint un petit dessin de la Francesca da Rimini^ disant que les Yemet (Carie et Horace) ont trouvé le tableau enchanteur et digne d'une belle estampe \
Ces mêmes occupations étaient autant de pris sur « la grande
4. Ce tableau de la Francesca da Rim4ni, où quelques défauts saillants se mêlent à tant de grâce, eut du malheur. Ingres écrivait de Florence, le 9 mars 48SS, à M. Marcotte :
a J'ignorais que vous fussiez membre de la Société des Amis des arts. Par quelle fatalité, à moi cependant bien ordinaire , n*ai-je jamais entendu parler ny en bien nyen mal d'un tableau que je fis pour cette Société, il y a environ trois ans, qui représentait Francesca da Rimini? Serait-<;e parce que je l'ai composé, dessiné et peint dans son véritable caractère et point à ta française, sans nous faire du tort; qu'il a l'expression convenable et la grâce qui doit tout accompagner, et qu*il est encore colorié ce qu'il faut, comme saura toujours faire assés d'ailleurs celui qui s'attachera au principal, comme disait Poussin ? Cet ouvrage avait toujours plu aux gens délicats et véritablement connaisseurs et môme au vulgaire... Ayez donc la charité de m'en dire quelque chose et de m'apprendre quel est celui qui aura eu le malheur d'en devenir possesseur. Cependant, s'il fût possible de le racheter à son prix de 30 louis qu'il m'a été payé , je suis prêt à en faire l'acquisition. »
page » qui avançait avec une telle lenteur, qu*au mois de novembre 1821, elle n'était qu'ébauchée; mais déjà elle était admirée de tout le monde, et il écrivait: «Te répéter ce qu'on en dit, petits et grands, ma modestie même avec toi doit avoir sa pudeur. Tout ce que je te dirai, c'est que je n'épargne rien pour rendre la chose raphaè'lesque et à moi, puisant dans la nature, cette véritable mère des grands artistes, où l'on trouve et où l'on trouvera toujours d'aussi immenses trésors peul-être que la variété des objets que renferme la mer.
tt Bien réfléchi, Raphaël n'est lui que parce qu'il l'a seulement mieux connue que les autres : voilà tout son secret, que tout le monde connaît et dont si peu savent user pour les progrès de l'art. Ne crois pas cependant que l'amour exclusif que j'ai pour ce peintre me fasse son singe, chose d'ailleurs si difficile, ou mieux, impossible; je pense que je saurai être original en imitant. Eh ! qui est-ce qui, dans les grands, n'a pas imité? On ne fait rien de rien, et c'est en se rendant les idées et les inventions des autres familières, que l'on en fait de bonnes. Les hommes qui cultivent les arts et les lettres sont tous enfants d'Homère S »
Le lecteur nous reprochera peut-être d'abuser ici des citations, mais, en somme, quoi de plus intéressant à savoir sur l'œuvre d'un peintre que ce qu'il en dit lui-même, lorsqu'il parle naïvement, d'abondance, en déshabillé, lorsqu'il ne songe ni à un public qui l'écoute, ni à une postérité qui le lira? Dans ses tableaux, le peintre ne laisse voir que le beau côté de son âme; dans ses lettres, il la trahit tout entière. Et puis, n'est-il pas admirable qu'un homme absolument dépourvu d'éducation littéraire rencontre parfois de si belles expressions et de ces morceaux de style qu'un écrivain de profession ne trouverait point parce qu'il effacerait telle