‹ Ingres, sa vie et ses ouvragesChapitre 8 sur 34 · Lettre du S4 décembre · texte numérisé non relu

Lettre du S4 décembre

La plus chère de ses douleurs, c'était alors le Vœu de Louis XIII. Ingres y voulait mettre toutes les ressources de la haute peinture, une belle ordonnance, un grand style, un dessin pur, et ensuite quelque chose qu'on l'accusait de négliger : l'effet.

Ce côté lui faisait défaut. Rarement il s'était arrêté au jeu de la lumière et de l'ombre. Les objets se présentaient à son esprit par le contour qui les emprisonne plutôt que par le relief des milieux qui font fuir le contour. Aussi disait-il constamment à ses élèves : « C'est par le trait seulement qu'il faut dessiner. L'ombre n'est pas le dessin : le dessin est dans le trait, n Formule qui, au surplus, ne doit pas être prise au pied de la lettre, car elle exprime une erreur : elle tend à préconiser la peinture plate et va contre la définition même de l'art du peintre, lequel a pour premier objet d'accuser des saillies et de creuser des profondeurs sur une surface plane.

Ingres avait relativement peu de goût pour le modelé à effet. En général, il ne voulait pas ce modelé énergique et ressenti, pas plus dans une figure isolée que dans un ensemble, pas plus dans un grain de la grappe que dans la grappe entière, bien que cette image de la grappe dont avait parlé Titien lui revînt souvent dans ses explications de professeur. Modeler le tableau, c'est-à-dire avancer ou reculer certaines masses, subordonner celle-ci au triomphe de celle-là, prendre un grand parti, en un mot, ce côté important de son art n'était pas dans son tempérament ; il ne le possédait point en lui et il ne l'aimait point chez les autres. Ayant eu beaucoup de peine à trouver une figure, il lui répugnait de la cacher dans l'ombre. Comme un homme qui manque d'abondance et de richesse, il ne voulait rien perdre. Ingres, effectivement, n'était pas riche : il était fort.

Cependant, il avait médité de peindre la Vierge dans une

gloire d'anges, et il sentait bien qu'un effet de lumière ne pouvait pas s'obtenir s'il n'était soutenu par des ombres décidées et fermes ; mais ce goût des oppositions lui était si étranger qu'il résolut de s]y accoutumer par une étude assidue de la ronde bosse et des hauts-reliefs. Il se préoccupa donc pendant quelque temps de ce qui touche le clair-obscur, comme en témoigne une suite de dessins poussés à l'effet et très-animés, qu'il fit alors et que nous avons vus entre les mains de M. Cambon.

Dans l'atelier où il travaillait à Florence, et qui était situé via délie BeHe-Donne (rue des Belles-Femmes) , tout près de Bartolini, Ingres recevait la visite d'un artiste connu en France et en Italie : Constantin. C'était un homme remarquable par sa taille avantageuse et sa bonne mine, un beau cavalier, un tireur d'armes. Jamais on n'aurait soupçonné que ce grand bel homme était un peintre en miniature et sur porcelaine. Son ami le pria un jour de poser pour la Vierge. Comme elle devait être vue de bas en haut, il fallait monter sur l'échelle, et c'est de là que posait le beau Constantin, tenant dans ses bras un paquet de linge qui figurait l'enfant Jésus. La difficulté pour Ingres était de savoir si la Vierge serait assise ou debout. Assise, elle présenterait un raccourci disgracieux ; debout, elle n'aurait pas un mouvement assez pittoresque, ou bien elle ressemblerait trop à la Madone de Saint-Sixte et aux Assomptions italiennes, comme celle du Titien. Prenant enfin un moyen terme, après bien des irrésolutions, le peintre fit asseoir Constantin tout à fait sur le bord du siège, de manière qu'uae jambe était coulante et l'autre légèrement fléchie pour accidenter les plis et recevoir un coup de lumière. Mais le mouvement n'étant pas positivement posé comme il le voulait, Ingres, déshabillé, montait à son tour sur l'échelle et posait lui-même devant Constantin, qui dessinait, en guise de Vierge, ce petit homme trapu,

tenant avec majesté son paquet de linge... Comme on est loin de se douter dans le public de tous les tâtonnements, de tous le!^ soins, de toutes les peines, de toutes les ratures que coûte un cheF-d^œuvre !

On était au 24 décembre 1821. Ingres écrivait à celte date» dans la lettre dont nous avons déjà cité un passage : « Quant aux hommes comme Gérard, dont je respecte le talent et déteste les finesses, je n*ai d'autre arme pour forcer son estime que de bons ouvrages, faits dans une route qui n'est pas la sienne. Il a trop de talent d'ailleurs pour ne pas connaître, outre mes défauts, mes bonnes qualités, et pour qu'elles ne le forcent un jour à travailler lui-même à ma gloire et à ma réputatioi^.

<c Je viens de voir Guérin à son passage pour Rome. Il est venu voir mon atelier; il y est resté longtemps, et j'ai lieu d'être excessivement flatté du grand plaisir que lui ont fait mon tableau et mes autres ouvrages. Il les a regardés avec tant d'intérêt et de temps. Ses observations critiques, rares mais toujours justes, m'ont assuré de sa sincérité; je lui ai témoigné combieA j'y étais sensible, et nous nous sommes quittés, je crois, fort contents L'un de Fautre. Une lettre que je reçois dès son arrivée à Rome me confirme ces mêmes sentiments. C'est d'autant plus généreux que nous ne l'avons pas toujours si bien traité. Je saurai ce qu'il dira de mon Saint Pierre et des autres tableaux que j'ai là. Fais-moi le plaisir de me redire ce qu'en a dit Âlaux ; ce n'a jamais été que par d'autres que j'ai su ses opinions sur moi, parce qu'il est assez froid. Mais il m'est toujours avantageux de tout savoir, et cela pour en profiter, comme il arrive souvent. .

« J'ai enfin trouvé un fort beau portrait de Henri lY en grand costume, où tous les détails, sceptre et couronne, sont d'une grande beauté. Je crois pouvoir, sans rien choquer, habiller le fils de l'habit du père (mais rien de plus). »

Ingres avait espéré que son tableau serait fini pour le Salon de 1822. Mais à fortSe d'indécision, à force de désirer et de poursuivre le mieux, il laissa passer le délai, et ce fut pour lui un affreux chagrin.

su INGRES,

a Plus de Paris ! plus de Salon ! Je suis extrêmement désappointé et au désespoir d'avoir manqué de battre le fer chaud, et d*étre reculé de deux ans, et tout cela pour avoir cédé à des com* plaisances les unes sur les autres, pour vaquer à de petits ouvrages qui ont pris le plus précieux de mon temps, le mieux choisi, le plus à propos et le plus essentiel à mon talent et à ma réputation ! Cesse de t'intéresser à ton pauvre ami, je désespère de mon sort; l'avenir commence à m'effrayer, et le découragement est presque

total.

« Dieu merci ! je puis avec toi penser tout haut. Je me trouverais trop heureux si les moyens légitimes pour se faire un nom et la puissance d'anéantir les ignorances de ce siècle m'étaient aussi faciles que de faire l'art comme je le fais. Je suis dans la force du talent et je me vois une grande facilité à produire; mais une chose ennemie de mon repos, c'est que, sans être un homme de société, il s'en faut, on veut que je voie le monde, et une toilette est pour moi un des travaux d'Hercule. •• »

Dix-huit mois se passèrent sans que le tableau fût terminé. Dans cet intervalle, le peintre fit les portraits de M. et de M'"*" Leblanc, et un second portrait de Bartolini, qu'il avait déjà peint en i80/i. Il songeait même à faire un pendant à la Chapelle Sixtine et il le proposait à M. Marcotte dans une lettre du 25 janvier 1823 (datée par erreur de 1822).

u • • • Si vous vouliez encore une Chapelle, et une seconde Chapelle de Rome, qui est son véritable pendant, je vous propose celle des Borghèse dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure, à l'époque des 40 heures^ c'est-à-dire éclairée le soir de mille feux. Vous en rappelez-vous un petit dessin qui figurait chez moi et que tous ont toujours loué? Enfin c'est un ouvrage que je sens et dont je suis sûr, et qui plairait d'autant plus à faire que je pourrais, comme peintre d'histoire, prouver que toutes ces branches lui appartiennent et que ce n'est pas un secret pour lui que de faire de V effet par une seule croisée ouverte, enGn par les moyens les plus simples et les plus naturels de l'optique et du noir et du blanc, et que cet art tout seul est toujours entre nous beaucoup trop récompensé par des

croix d'honneur et des cordons de Saint-Michel., m'avete capito! >i

Les portraits de M. et M"*^ Leblanc, œlui de Bartolini et un petit tableau de Charles V rentrant à Paris et reçu par les échevins Jean Maillard et Pastourelj tableau que lui avait demandé M. de Pastoret, occupèrent tous les instants qu'il ne donna point à son Vœu de Louis Xlll, si bien qu'il ne l'avait pas encore terminé le 12 novembre 1823, car il écrit ce jour-là :

a Le temps s'écoule, et je n'en suis pas plus avancé ! Vicissitudes sur vicissitudes ! Il se trouve qu'après le malheur d'avoir abordé ici, j'étais parvenu à me voir à la tête d'ouvrages qui, Gnis, auraient pu faire ma gloire et mon petit bien-être; au lieu de tout cela, je serai fort heureux de pouvoir arriver au prochain Salon avec notre seul tableau. C'est lui qui est cause de ma ruine, car depuis un an j'exerce sur lui ce que faisait Pénélope sur son ouvrage.

c( Si tu voyais ma vie, elle te ferait pitié ! Il y a bien deux ans que je ne connais d'habitation que mon atelier; mais depuis six mois il est devenu ma cage, le témoin de mon désespoir, de mes sueurs,et aussi quelquefois de l'espérance de voir ces peines un peu récompensées. Mais je suis blasé, par conséquent je ne le vois pas en beau. Enfin, ce tableau, rotto di collo ^ à celui qui en a inventé le sujet, il est bien vrai que je l'ai peint trois fois pour une. Je n'ai connu la sécheresse et la froideur du sujet qu'en le faisant, et j'ai dû le recomposer sur la toile; juge de ma peine! A l'heure oii je t'écris, qui est cinq heures et demie du matin, je l'entends qui me crie : « Accours bien vite me finir, car je dois être fait le 25, « sécher et vu jusqu'au 30, roulé ensuite dans un tuyau de fer- « blanc, et monter en voiture avec toi, car je ne veux te quitter « qu'à Paris. »

a Je t'assure que , sans mon bonheur intérieur et sans l'espoir d'un meilleur avenir, je pourrais en devenir fou.

a Mais, me dit-on, cette Vierge est si belle, cet ensemble de

4 . Ces mots, qui signiGent rupture du cou, équivalent à notre expression familière : Que le diable l'emporte!

tableau est si frappant ! Oui, je ne peux disconvenir que cet ouvrage ne sorte de la ligne , et je Terai tant que je parviendrai peut-être à me contenter moi-même; mais personne que moi seul n*est dans mon secret et dans les intentions et beautés d'une certaine divinité à donner à ces figures... »

Parti seul pour Paris, — sa femme était restée à Florence pour diminuer la dépense du voyage, — Ingres y apporta son tableau et l'envoya au Salon de 182&.

(( Enfin! notre tableau est exposé depuis le 12 novembre au matin.

« Je ne puis te dire l'accueil flatteur et honorable que je reçois ici et quelle belle place on m'y donne. Les vrais croyants disent que ce tableau, tout italien, est heureusement arrivé pour arrêter le mauvais goût, et l'on dit que je me suis inspiré de Raphaël (bien indigne que je suis), sans en rien copier, étant plein de lui, et les éloges ont commencé par la bouche des premiers maîtres, Gérard, Girodet (surtout celui-ci). Gros, Dupaty, tous enfin, je suis de tous côtés félicité et aimé, bien plus que je ne m'y attendais; car je ne suis venu ici qu'en tremblant, et, d'ailleurs même, peu satisfait de mon ouvrage.

« Je dois te dire qu'exposé (ô bonheur inexprimable ! ) dans ce terrible Salon, mon tableau y a gagné d'elTet. II ne me manque ici que la présence de ma femme et de mon ami... »

Le Vœu de Louis XIII fut universellement applaudi. Les classiques y virent, dans la pureté de l'exécution et dans le grand goût du dessin,* une protestation contre les novateui^s, qui affectaient déjà les salissures du pinceau, et, sous le nom de liberté, la laideur et les écarts d'un dessin imagipaire. Les romantiques , de leur côté, s'en émurent comme d'une œuvre qui ne rappelait plus les maîtres pseudo-grecs , mais les grands maîtres de la Renais-

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sance, lesquels étaient mal sentis par ceux qu'on appelait la queue de David. Chose étrange au premier abord ! ce fut la nouvelle école, Eugène Delacroix en tête, qui célébra le plus chaudement les louanges d'Ingres. Et de fait, il y avait dans ses flgures un accent de passion, quelque chose de profondément voulu et de personnel, qui était juste le contraire du poncif exécré. Quelques-uns même, les plus raffinés, y remarquaient des incorrections heureuses et volontaires, ou, pour dire mieux, des vérités outrées par le sentiment, par exemple , dans les bras des deux anges qui ouvrent les rideaux deTautel.

Mais tout le monde admirait ce que le tableau a vraiment d'admirable, une originalité forte dans une imitation non déguisée. En effet, cette composition, si on la compare aox œuvres italiennes qui l'ont inspirée, est plutôt frappante parles différences que par les ressemblances. La Vierge d'Ingres se distingue au premier coup d'œil de toutes celles qu'ont peintes Léonard de Vinci, Raphaël, Titien, Fra Bartolommeo, André del Sarte. C'est une mère hautaine, plus majestueuse que tendre. Son enfant a une certaine bouderie des lèvres, une moue divine dont il n'existe dans l'art aucun autre exemple, si ce n'est dans les sculptures de Michel-Ange. Les draperies de la Vierge et les formes nues de l'enfant sont dessinées avec une grâce superbe. Les séraphins qui relèvent les courtines de l'autel pour laisser voir la Mère de Dieu dans sa gloire ont une tournure élégamment grandiose qui les sépare de ceux qu'ont inventés les peintres de la Renaissance, et qui en fait cependant les dignes frères des anges de Raphaël , bien qu'ils aient une physionomie différente, un mouvement moins simple, plus prononcé, des regards noyés d'amour et une expression divinement passionnée, il faut remonter jusqu'à la Madone de Foligno et même jusqu'au plafond de la Sixtine pour trouver des enfants comme celui de la Vierge d'Ingres et comme ceux qui, dans la partie inférieure du tableau, soutiennent la tablette de l'inscription votive ; des enfants, diS'je, qui aient autant de style dans la grâce, autant de naturel dans l'ampleur accentuée des formes typiques.

La franchise de l'effet lumineux est à remarquer aussi chez un

homme qui , loin de chercher ce mérite dans ses autres ouvrages, semble Téviter au contraire et en avoir peur. Brillante autour de la Vierge, la lumière, en descendant, s*aiïaiblit et va se perdre sur le manteau fleurdelisé de Louis XIII ; mais elle conserve encore assez d'intensité là où elle accuse la couronne du monarque agenouillé, ses mains sèches, son profil osseux et perdu.

Vous avez vu sans doute au musée du Luxembourg une jolie composition de Heim qui représente le roi Charles X distribuant des croix d'honneur aux artistes dans le grand salon carré du Louvre. Parmi les illustres de ce temps-là, Gros, Gérard, Hersent, Lethiers, de Forbin, Granet, Schnetz, Drolting, Abel de Fujol, M"* Haudebourg-Lescot et vingt autres, on distingue un homme brun, petit, ramassé, au profil dur, à ToBil noir et violent, aux cheveux plantés bas, drus et courts : c'est Ingres. Mais laissons-le parler ici encore :

« Ma fortune a véritablement changé du tout au tout. Je vais reprendre d'un peu haut, lorsque le roi nous a distribué nos croix au Salon. Avant la cérémonie et devant le tableau, les artistes de tous les genres et de toutes les écoles m'entouraient et me félicitaient avec cœur et sentiment sur mes ouvrages et sur cet heureux moment de ma gloire. Arrive enfin le moment de l'appel : quand on m'a nommé pour aller vers le roi, les applaudissements ont été unanimes et aussi marqués que possible. Depuis ce moment, nouvelle considération...

« La place de l'Institut devient vacante par la mort de ee brave Girodet, que j'ai eu le temps de revoir dans les quelques jours qui ont précédé sa mort. J'ai recueilli les marques les plus vraies de l'affection qu'il avait pour mon talent et pour moi. Il avait à son chevet deux dessins de moi qu'il avait autrefois acquis dans une vente, et qui à la sienne viennent de se vendre six fois plus. De même d'une petite Cliapelle Sixliney exposée au Salon et peinte

pour M. de Forbin, au prix de vingt-cinq louis : on lui en a oflert sept mUle francs.

' « Tu vois, mon cher ami, qu'il me faut ^es ateliers, et au plus vite. J*ai une grande chapelle à peindre à Saint-Sulpice, deux grands tableaux à Tresque, dont un pour la cathédrale d*Autun, puis une quantité de tableaux de chevalet et de portraits. Pour surcroît de souci, je suis solliciteur dans ce moment pour la place que M. Denon (mon anti-moi et jusqu'à son dernier jour) vient de laisser vacante. Mes compétiteurs sont Horace (Vemet), Blondel, Abel de Pujol, Heim et Redouté. Horace, dit-on, et moi, sont ceux entre qui Taffaire doit se débattre.

« A propos, rassure-toi ; il est bien vrai qu'on voulait garder ici notre Vierge pour Notre-Dame ou le Val-de-Grâce, qu'on va rouvrir; mais j'ai persisté pour qu'on ne me privât pas de ce qui me tient tant à cœur : l'amour de la patrie et l'estime de mes compatriotes * . »

Elle avait changé, en effet, la fortune d'Ingres. Tous les yeux étaient ouverts sur lui. Le gouvernement lui demanda des dessins, entre autres le portrait de Charles X en pied et en manteau royal, et le portrait du cardinal de Latil, pour le grand ouvrage qui allait consacrer la mémoire du couronnement et en retracer les cérémonies. Le second de ces dessins fut gravé par M. Henriquel-Dupont, d'un burin spirituel, facile et libre, dont les tailles espacées et vibrantes ne répondaient guère au dessin sévère et serré de l'original. Quant au portrait dessiné de Charles X, celui d'Ingres ne fut point gravé. La gravure qui existe dans l'ouvrage est d'après Dupré. Bientôt le mattre fut chargé d'un travail qui convenait on ne peut mieux à ses goûts, à ses aptitudes, à sa passion pour l'antique et a son styje. C'était V Apothéose d'Homère, qui devait décorer un plafond du Louvre. Mais au milieu de sa naissante faveur, ce qui le toucha le plus, ce fut l'accueil qu'il reçut à Montauban, lorsqu*au mois de novembre 1826, il y fit un court voyage pour accompagner

4 Lettre du mois de novembre 1 824.

êé INGRES,

son tableau du Vœu de Louis XI IF, auquel était réservée une place d'honneur dans la cathédrale.

« Que d'émotions vous m'avez causées! Je n'entreprendrai pas de les décrire. Le sentiment pe se dissèque pas; mais je puis ire que les plus beaux jours de ma vie , c'est à vous que je las dois^ Dis bien à MM. Débia et à Madame l'expression de ma reconnaissance pour tous les bons et honorables traitements que j'ai reçus de leur excellent cœur. Leur foyer est le siège de la vertu, de ce qui est éminemment honnête, des talents agréables et solides, de tous les agréments de la vie. Ai-je dû m'y plaire! Je leur porte tant d'intérêt qu'il me semblait être né chez eux.

«Te parlerai-je du bon Pillet, du généreux poëte... de M*'* Réroagnac aux yeux de Vénus, de sa divine sœur? J'ai donc revu la cara patria avec un plaisir, une douceur inexprimables. Il n'a pas tenu à vous, mes très-chers, que j'y aie laissé ma pauvre tète 9 car vous m'en avez tant dit, tant donné, que j'aurais pu céder à croire que j'étais quelque chose d'extraordinaire. Les louanges sont si douces... mais enfin , m'y voilà échappé comme Ulysse, et bien mieux, puisque j'en conserve précieusement le souvenir... n

XXXVH.

L'Ecole française venait d'entrer dans une de ces crises qui sont propices à sa gloire parce qu'elles remuent les passions, Tavorisent la fermentation du génie et fomentent les chefs-d'œuvre.

A ce même Salon de 482/i , où parut le Vœu de Louis XIII, avait éclaté le Massacre de Scio, d'Eugène Delacroix, c'est-à-dire la révolte de la liberté contre la tradition, de la couleur contre le dessin, du costume contre la draperie, du mouvement et de l'effet pittoresques contre la froideur et la dignité sculpturales. Au fond, cependant, ces deux ouvrages, qui excitaient l'admiration de la jeunesse, celui d'Eugène Delacroix et celui d'Ingres, avaient cela de commun qu'ils tranchaient sur l'ensemble de l'École et qu'ils fai-

saîent entrevoir de nouveaux horizons. Ingres était aussi un novateur à sa manière, bien qu'il se rattachât aux grands maîtres du XVI* siècle, cQmme Delacroix, de son côté, se rattachait aux Vénitiens de la seconde rac^ et à Rubens. Cest là ce qui explique pourquoi certains, romantiques allèrent demander à Ingres ses leçons en même temps qu'ils fréquentaient l'atelier de Delacroix et recevaient ses conseils.

Peu de temps après son arrivée h Paris et son succès au Salon, Ingres reçut fa visite d'un tout jeune homme, nommé Amaury Du val, qui venait solliciter l'honneur d'être son élève. Le maître ne songeait pas alors à ouvrir une école; mais il se souvint que le père d' Amaury Duval, dirigeant l'administration des Beaux-Arts au ministère de l'intérieur, en 1806, avait su trouver les fonds nécessaires pour lui payer, à lui, Ingres, son voyage de Rome et son traitement de pensionnaire. Il consentit donc de bonne grâce a prendre pour élève le jeune postulant^ et, n'ayant prfs encx)re d'atelier propre à le recevoir, il lui prêta des plâtres d'après l'antique et des gravures d'après Raphaël, que l'apprenti dessinateur devait copier chez lui. '

Amaury Duval emporta, tout ému, ces trésors et il les copia de son mieux dans sa chambre. Puis il vint soumettre ses dessins à M. Ingres. Ceux d'après les estampes étaient imités tant bien que mal; mais les dessins d'après la bpsse ne présentaient que de grandes ombres et le blanc du papier, sans aucune demi-teinte. Le maitre les regardait avec quelque surprise : « Mon ami, lui dit-il, il y a autre chose dans une ronde bosse que du noir et du blanc ; il y a des' demi- teintes • .qu'eA faites-vous ? — Monsieur, j'ai mis ce que je voyais et je ne vois pas ce que vous appelez des demiteintes. — Vous le verrez dorénavant, il faut l'espérer. » Et il lui montrait du doigt sur le modèle les plans intermédiaires qui, forniant transition entre la plus vive lumière et l'ombre la plus ferme, font tourner la forme et y marquent touiiés les nuances du relief. •• Qu'on dise après cela que les maîtres sont inutiles, que l'enseignement est une entrave, que le génie est tout, — cela se dit beau-

coup aujourd'hui. — Amaury Duval apprit en un quart d*heure à voir ce que peut-être il n'aurait pas vu de longtemps s'il eût travaillé seul devant son plâtre.

Ce fut au mois de novembre ou décembre 1825 que l'école d'Ingres commença à se constituer sous la direction régulière d'un massier, M. Hauguet. Amaury Duval ayant recruté quelques amis, on dut chercher un atelier. Le maître demeurait alors passage Sainte-Marie, rue du Bac, avec sa femme qui était venue le rejoindre. Il avait loué pour son propre usage un atelier à deux pièces, situé rue des Marais-Saint-Germain, dans la maison qui a aujourd'hui une sortie par le n° 3 bis de la rue des Beaux- Arts. Tout contre cet atelier, dans la même maison, au même étage, s'en trouvait un autre, sans communication avec le premier. Là s'installèrent les élèves qui formèrent le noyau de l'école : Amaury Duval, Chenavard, Jouy et quelques autres auxquels s'adjoignirent, mais plus tard, les frères Balze, les frères Flandrin, Henri Lehmann, Joseph Guichard, Stnrier, Sébastien Cornu. Ingres n'avait pas alors systématisé son enseignement ; il n'avait pas d'autre méthode pour enseigner que celle qu'il avait suivie pour apprendre. Il faisait commencer le dessin tout simplement par l'imitation des belles gravures et des plâtres moulés sur l'antique.

La première chose qu'on voyait en entrant chez lui, c'était un admirable dessin de Calamatta, d'après le Vcsu de Louis XIII , le dessin dont l'illustre graveur a fait une estampe magistrale, un chef-d'œuvre. Ingres était fier de ce dessin, et il le montrait avec enthousiasme à tous les visiteurs. Dans la seconde pièce de l'atelier qu'il s'était réservé pour lui-même, il se disposait à peindre Y Apothéose iV Homère. La première pièce était ornée d'une longue frise gravée d'après le peintre véronais Domenico Brusasorci, et représentant l'Entrée triomphale de Charles-Quint et de Clément VII à Bologne. C'est une brillante cavalcade aux costumes variés, aux magnifiques armures, aux habits de luxe. On y voit des princes de r Église, des prêtres tenant des flambeaux, des porte-enseigne, des hallebardiers, des gonfaloniers, des pages et quantité de gentilshommes allemands, espagnols, bolonais. Cette gravure attirait

Fattentioa par T intérêt des costumes dont on s*occupait alors beaucoup et qui lui avaient servi, à lui, Ingres, pour quelques-uns de ses tahteaux : Léonard de Vinci, VArétin, le dtic d'Albe à Sainie- Çudul^SuT la muraille opposée étaient suspendues dans leurs cadres deux grandes estampes de Yolpato d'après Raphaël, TÉcole d'Athènes et la Messe de Bolsène. On peut voir encore aujourd'hui les mêmes estampes à la même place qu'elles ornaient il y a. quarante ans, car l'atelier d'Ingres est occupé maintenant par son ancien élève Chenavard, qui, en mémoire de sa jeunesse, a voulu décorer les murs de sa demeure des mêmes gravures dont les avaient décorés son.roaitre. Les âmes fortes inspirent la religion du souvenir : les âmes délicates y sont fidèles.

C'est là, dans l'atelier contigu à son école, que le maître peignit V Apothéose d* Homère pour un plafond du musée Charles X, au Louvre. Il s'était procuré une grande toile qu'il avait choisie soigneusement, non pas épaisse et grenue comme l'est si souvent la toile des Vénitiens, mais au contraire fine et légèrement pelucheuse, afin que la couleur délicate et peu abondante qu'il avait coutume d'employer fût au moids happée et bien retenue par le coton de la surface. Il entendait y dessiner son sujet en grisaille et en laver les ombres à l'encre de Chine; mais dans la crainte que sa préparation ne formât une couche grasse et pour qu'elle restât mince et qu'elle disparût complètement soUs la couleur qui la couvrirait, il délaya son encre de Chine dans de l'eau vinaigrée.

Avant d'arrêter les lignes de sa composition, il résolut de la peindre comme il aurait peint un tableau posé verticalement, je veux dire sans faire plafonner les figures. II s'autorisait ainsi de l'exemple donné par Raphaël, qui, dédaignant les raccourcis et redoutant les déformations qui en résultent, avait conçu ses plafonds comme des toiles collées après coup sur la muraille horizontale, ou

n INGRES,

y avait simulé des tapisseries qui seraient fixées avec des clous, lugres trouvait ce parti plus digne que celui qu'avait pris le Corrége, lorsqu'il avait sacrifié aux lois de l'optique la beauté des corps et la noblesse des attitudes, en supposant ses personnages suspendus en l'air, vus de bas en haut, tourmentés, rapetisses, et au besoin défigurés par la perspective verticale. Au surplus, le système suivi par Michel-Ange dans son plafond de la Sixtine avait tranché la question.

Au premier coup d'œil jeté sur V Apothéose d'Homère, on croirait que cette grande scène s'est présentée tout entière, telle qu'on, la voit, à Tesprit du peintre. On ne peut pas soupçonner qu'une ordonnance aussi majestueuse, aussi bien pondérée, l'artiste l'ait inventée à plusieurs reprises, et par une suite d'élans puisés dans sa verve sans cesse renaissante. 11 en est ainsi pourtant. Ingres n'a jamais eu. que l'enthousiasme du moment et du morceau. Le feu'sacré q 'a brûlé chez lui qu'en flammes rapides, facilement rallumées. Il n'exigte aucun dessin de lui représentant un ensemble ' à l'état de projet — si j'en excepte celui que possède M. Lehmann, et qui est un embryon d'ensemble pour Y Apothéose — aucun de ces grifibnnements inspirés, dans lesquels un peintre, ému comme Rembrandt ou entraîné comme Rubens,. prévoit un grand spectacle, en agence les groupes, en devine la lumière et les ombres, en improvise l'éloquence. Ingres a des instants d'exaltation et des années de patience. En lui, le génie, c'est le vouloir.

Si le docteur Gall a jamais examiné le crâne d'Ingres, il a dû y voir une éclatante confirmation de ses idées phrénologiques. Ce crâne étroit laissait peu de place à Timagination, mais soutenu, ferme, développé en hauteur, il était Tirnage de la volonté. Et ce que la boîte osseuse indiquait se trouvait complété par la signification frappante du visage, par le feu persistant du regard, l'énergie de la bouche, Topiniâtreté des mâchoires. Un homme personnel, décidé, impétueux, mais incapable d'être emporté hors de sa ligne par la Toile du logis; un artiste passionné, mais cependant maître de lui-même : voilà ce qu'indiquait la tête d'Ingres. Son œuvre, en effet, révèle une imagination courte, un esprit sans fécondité,

à rinventioD pénible, mais en état de suppléer k ces défauts par une faculté prodigieuse d'aimer le beau, de le sentir, de le vouloir, « d*y penser toujours. »

Quand il a dû peindre V Apothéose d'Homère, il s'est d'abord figuré le poète aveugle, assis sur un trône, couronné par la gloire et assisté de ses deux filles immortelles, l'Iliade et ï Odyssée. Mais quels sont les poètes, les artistes, les héros, en les choisissant dans la longue suite des âges, que le peintre Jugera dignes de faire cortège à Homère ? Tout cela est encore indécis et confus dans son esprit. Pindare, Muséç, Ésope, Eschyle, Sophocle, Phidias, Âpelles, Alexandre, ont des droits incontestables à cet honneur, et Virgile aussi et Horace ; mais serait-il permis d'introduire dans cette auguste assemblée des poètes modernes, ceux même qui sont rapprochés de nous par le temps et par la familiarité que nous avons avec eux? Faudra-t-il y admettre Corneille et Racine, Molière et La Fontaine, et, à côté de ces classiques génies, faudra-t-il placer rUomère du romantisme, William Shakspeare? Gonviendra-t-il enfin de laisser à chacun la physionomie, les allures et le costume de son temps, et comment sauver alors tant de disparates? Toutes ces questions occupèrent Ingres pendant trois ans. 11 eut des irrésolutions, des partis pris, des repentirs, des retours. Il étudia et dessina

séparément, une à une, ses figures héroïques. Il eut ensuite beau- .coup de peine à les agencer, à les grouper, à faire concourir leurs attitudes variées et naturelles au spectacle imposant de l'ensemble. Ce'' fut à la longue seulement que chaque personnage trouva sa place dans le tableau. Ce fut à force de méditations et d'épurations, à force de variantes, que la scène fut développée, nouée et concentrée dans son unité solennelle et radieuse. Pour ce qui est du costume, le peintre, au lieu de tourner la difficulté, Faborda résolument. Il y fut poussé par son amour du vrai, et aussi par une certaine inclination à braver au besoin l'opinion régnante, je veux dire ces conventions académiques au nom desquelles on ne manquerait pas de blâmer le mélange des pourpoints avec les chlamydes. Il lui plaisait d'ailleurs de résoudre un tel problème, précisément parce que ce problème paraissait insoluble.

Au sein de l'atmosphère éthérée que respirent les dieux^ sur un fond de ciel dont l'azur est glacé d'argent , se détache la silhouette d'Homère. Il est assis sur un trône d'or et il tient la haste des héros qu'il a chantés. Immobile comme un aveugle qui écoute, il entend autour de lui le murmure de son apothéose et il se sent frôlé par les ailes d'une Gloire qui, pour lui seul invisible, descend de l'Olympe drapée dans les tons roses de l'aurore et lui apporte une couronne d'or. Cette Ggure est certainement une des plus belles que l'on puisse voir en peinture. Cependant elle n'efface point la beauté des autres figures qui sont assises sur les marches du trône d'Homère, l'Iliade et l'Odyssée. Belliqueuse et la tête presque de face, l'Iliade, ayant pour attribut l'épée d'Achille, demeure hautaine jusque dans son repos, les bras croisés sur son genou . L'Odyssée, vue de profil, et caractérisée par un aviron, est serrée dans un manteau vert de mer; elle baisse les yeux d'un air rêveur, comme si elle était absorbée par le souvenir des aventures d'Ulysse.

Ce qu'il y a de plus humain et même de plus facile dans la nature vivante se trouve uni en ces deux figures à ce qu'il y a de plus fier dans le style. Familières et superbes tout ensemble, ces deux héroïnes de la poésie homérique la personnifient avec une justesse que les mots ne sauraient dire, avec une délicatesse de nuances que la peinture écrite serait impuissante à exprimer. Quand nous avons affirmé que le génie d'Ingres consistait précisément à retremper le style dans la nature, à réconcilier l'idéal avec la vie, nous ne pensions pas en trouver ici une preuve aussi éclatante. El. si les figures de VIliade et de YOdyssée symbolisent parfaitement les deux épopées d'Homère, ce n'est pas seulement par des attributs consacrés, par des formes et des attitudes choisies, c'est par le mélange qu'on remarque en elles de réalité sensible et de pur idéal. Sans être guindées, elles sont altières; sans être poncives, elles sont nobles.

^' CENTRAI. J)

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