‹ Ingres, sa vie, ses travaux, sa doctrineChapitre 162 sur 166 · LE SALON · texte numérisé non relu

LE SALON

Je vais toucber, je le sens bien, une corde délicate. Je sais d'avance tout ce qu'on peut m'objecter en faveur des expositions au Salon, tout ce qu'on peut dire sur l'importance qu'ont, pour l'existence ou la réputation des artistes, ces fêtes solennelles depuis si longtemps adoptées, protégées par le gouvernement : mais, quant à moi, je déclare le Salon une chose impossible, inutile aujourd'hui à tous les points de vue, et, de plus, j'y vois un usage dangereux , un moyen de corrompre et de

détruire l'art comme je l'entends; car le Salon, tel que nos mœurs l'ont fait , tue l'art pour ne vivifier que le métier.

Et d'abord, faudra-t-il tout recevoir (excepté cependant les objets contraires aux mœurs) , par la raison qu'on n'a pas le droit de refuser l'œuvre d'un citoyen français, souvent père de famille, vivant de son état, et à qui ce refus ferait tort auprès de sa clientèle? Au point où en sont venues les choses, et à supposer que le Salon doive être maintenu, je serais presque tenté d'avoir cette opinion. Faudra-t-il au contraire n'admettre que certains travaux triés par un jury? Mais trouvez donc maintenant un jury en communauté suffisante d'idées et de principes pour savoir exactement à quels choix s'arrêter , pour ne pas être tiraillé en tous sens par la difficulté de l'entente , par la crainte de la lutte ou par l'exemple de l'extrême indulgence!

Ensuite, quels mécomptes peut amener pour l'artiste une mauvaise place ou le hasard d'un mauvais voisinage ! Combien de peintres, auteurs chacun d'un bon tableau, qui ne le reconnaissent plus eux-mêmes, perdu qu'il est dans l'énormité du lieu ou défiguré par le contraste avec ce qui l'environne, avec des peintures à fracas qui usurpent à son détriment l'attention! Enfin, comment ce qui a lieu pour les admissions n'aurait-il pas lieu de même pour les récompenses? Aussi sont-elles toujours assez mal réparties. Sans soupçonner , Dieu m'en garde , la bonne foi et la loyauté des juges , on peut dire qu'en général ils jugent tout de travers. Vraiment, dans l'intérêt même de ces pauvres artistes, je

demanderais qu'on supprimât le Salon.

Et quant aux intérêts de l'art, à plus forte raison cette suppression serait-elle nécessaire. Le Salon étouffe et corrompt le sentiment du grand , du beau ; les artistes sont poussés à y exposer par l'appât du gain , par le désir de se faire remarquer à tout prix , par la prétendue bonne fortune d'un sujet excentrique propre à produire de l'effet et à amener une vente avantageuse. Aussi le Salon n'est-il plus , à la lettre , qu'un magasin de tableaux à vendre , un bazar où le nombre énorme des objets assomme et où l'industrie règne à la place de l'art.

Voilà ma pensée. On ne l'accueillera pas , je Je crains, on la saura du moins. Dussé-je être seul à protester contre les Salons, je protesterai toujours (1).

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