MUSIQUE. — ENSEIGNEMENT DU CHANT
Je veux parler maintenant du grand art de la musique, de cet art délectable et charmant, mais aussi puissant qu'aucun autre pour exprimer les sensations énergiques et les plus nobles passions du cœur humain. Rappelons-nous d'ailleurs ce qu'en a dit le sage et bon Plutarque : « L'homme de bon jugement estimera que ce n'est point la faute des sciences s'il y en a qui en usent mal, mais il ne s'en prendra qu'aux dispositions vicieuses de ceux qui les corrompent. C'est pourquoi si quelqu'un, dès sa tendre jeunesse , aura été bien appris et institué en la musique, il approuvera et recevra ce qui en est louable et honnête, et rejettera ce qu'il y aura de contraire ; mais aussi , en toutes autres choses , il se retirera de toute indigne et déshonnête action , recevant de la musique le plus grand et le plus doux contentement qui saurait être. »
La musique est donc faite pour adoucir les instincts violents des hommes, pour exciter leurs instincts généreux, pour nous rendre plus heureux et meilleurs. Or, comme je l'ai déjà dit pour la peinture, il est à désirer
que l'on ne familiarise le public qu'avec les œuvres les plus belles et les plus morales , puisque cet art enchanteur a aussi sa morale.
Pour la bonne éducation musicale, au Conservatoire comme ailleurs , il faut exclusivement adopter les anciennes écoles de l'Italie depuis Palestrina, Allegri, Durante jusqu'à Pergolèse, qui, pour ainsi dire, ferme les portes de l'art dans ce pays, et ces incomparables maîtres allemands auxquels succèdent chez nous Grétry, Méhul et Gherubini. Voilà les maîtres par excellence, les maîtres uniques, jusqu'à ce qu'il en paraisse de meilleurs , si cela est possible. Sans défier l'avenir, je demande, moi, la permission d'en douter.
L'enseignement du chant est mal exercé aujourd'hui. Ceux qui en donnent des leçons se trompent en voulant en faire un art à part, consistant tout entier dans la force, dans le développement de la voix de poitrine, dans l'émission , s'il se peut, de ce fameux ut que quelques privilégiés ont mis à la mode, et qui fait pâmer d'admiration les sots : ils pensent, j'en suis témoin, uniquement à cela. Ils n'enseignent pas la chose des choses ; ils n'apprennent pas à pénétrer l'esprit de l'œuvre , à en bien saisir le caractère , à trouver l'expression justement conforme au sujet et aux paroles ; ils enflent la voix où il ne faut pas et la laissent tomber là où il faudrait la soutenir, Enfin, ils sacrifient tout à la recherche d'un talent mensonger, à un art qui porte à faux. La voix! mais est-ce donc tout? Est-ce qu'il n'y a que le chanteur dans la musique , comme semblent le croire ces tristes ou frivoles amateurs qui, lorsqu'on monte un chef-d'œuvre , ne songent pas au génie de
celui qui l'a créé et ne s'informent que de la prima
donna, du ténor ou de la basse?