Apothéose d'Homère
Tableau exécuté pour le plafond de la neuvième salle du Musée Charles X, au Louvre, et remplacé aujourd'hui par une copie de MM. Balze et Michel Dumas. Il est signé : Ingres pinhat anno 1827. Il a figuré à l'Exposition de 1855 et a été gravé au trait dans l'ouvrage publié par M. Magimel. (Musée du Luxembourg.)
Ingres reçut de la Maison du Roi la commande de cet ouvrage en 1826, sous la condition expresse de l'avoir achevé dans le délai d'une année. Il prit l'engagement qu'on exigeait de lui et le tint d'autant plus facilement que, — nous le lui avons souvent entendu dire, — la composition tout entière de la scène, telle qu'elle apparaît aujourd'hui sur la toile, s'était présentée dès les premiers moments à son esprit. La note suivante, écrite par lui sur un de ses cahiers à l'heure même où la tâche venait de lui être confiée, prouve d'ailleurs la spontanéité singulière de sa pensée et la certitude de ses intentions pittoresques, en ce qui concerne deux des figures principales. « Aux pieds d'Homère, écrivait Ingres, Ylliade, l'air fier, martial, tenant ses deux genoux serrés dans ses deux mains. Son vêtement, sa chevelure un peu en désordre, rappellent à la fois Achille caché sous l'habit des filles de Lycomède et Achille irrité, retiré sous sa tente. L'Odyssée, entièrement enveloppée d'une draperie vert-d'eau, une rame brisée à
ses côtés, souvenir des périlleux voyages, observe et médite : c'est Ulysse. »
Ingres, tout entier à son œuvre, en prépara donc les matériaux et en poursuivit l'exécution avec une rapidité et une aisance exceptionnelles dans l'histoire de ses travaux. A peine un embarras de détail que nous révèle sa correspondance l'arrêta-t-il un instant lorsqu'il s'agit de terminer la figure allégorique qui couronne Homère. Ingres à ce sujet écrivait, en 1827, à son ami M. Marcotte : « Le croiriez -vous? il est impossible jusqu'ici qu'on me trouve à Paris les ailes d'un pigeon dont j'ai le plus pressant besoin pour les ailes de la Victoire. Ma femme pense que vous avez chez vous un colombier et que, par ce moyen, vous pourriez me rendre cet important service. J'ajoute qu'il faut les ailes entières d'un pigeon blanc, mais je ne voudrais pas qu'on le tuât uniquement à cause de moi. » Gomment concilier le respect de pareils scrupules avec le désir de satisfaire à la demande? « J'avais, a écrit M. Marcotte en marge de la lettre qu'Ingres lui avait adressée, j'avais une paire de vieux pigeons blancs. Je crus faire une chose plus convenable et être plus honnête en lui envoyant une fort belle paire de jeunes pigeons dont il eût pris les ailes; mais il me renvoya ces pigeonneaux avec indignation, en me traitant de «barbare» parce que j'avais supposé qu'il pourrait les faire tuer. Je fus donc obligé de commettre cet acte de barbarie, pour lui envoyer seulement les ailes » .
La figure de la Victoire une fois peinte et les dernières retouches données à l'ensemble de la composition, Ingres livra son œuvre à l'Administration des Musées dans le délai convenu, non sans regretter vivement de n'avoir pu disposer d'un temps plus long. Ce regret d'ailleurs ne fut pas le seul qu'il éprouva, si l'on en juge par ce qu'il inscrivait sur son Journal plusieurs années après celle où le plafond avait été découvert : « Mon Apothéose d'Homère y dit-il, a été exécutée dans un temps trop court, un an.
Cet ouvrage eut d'abord fort peu de succès; il passa presque inaperçu et ne fut guère apprécié que par quelques amis éclairés. Le très-peu bienveillant pour moi comte de Forbin, alors directeur du Musée, oublia de me présenter au roi Charles X, le jour où celui-ci vint visiter le Musée qui porte son nom , tandis que tous les autres peintres qui avaient travaillé dans les nouvelles salles du Louvre furent honorés d'une présentation. Ce n'est que depuis peu d'années que l'opinion s'est ravisée. »
On sait ce que ces années et les années suivantes ont amené pour V Apothéose d'Homère et de quelle admiration unanime ce chef-d'œuvre est devenu l'objet. Il serait donc aussi superflu de prétendre le venger aujourd'hui des anciennes injustices qu'il semblerait oiseux d'en analyser les formes pittoresques. Il nous suffira de transcrire ici l'explication qu'Ingres lui-même a donnée du sujet dans quelques lignes jetées sur le papier peu après l'achèvement du travail, et destinées probablement à un catalogue (non publié) des peintures du Musée Charles X :
« Homère couronné , comme Jupiter , par la Victoire , reçoit sur le seuil du temple qui lui est dédié l'hommage des grands hommes reconnaissants. A ses pieds sont Y Iliade et V Odyssée, figurées comme ses filles. On voit, adossés aux colonnes du temple, Orphée, Linus et Musée, puis, à partir de la droite d'Homère : Hérodote qui, vêtu en prêtre, fait fumer l'encens dans un trépied d'or; Sophocle posant la main qui tient ses œuvres sur le piédestal du trépied ; Eschyle déroulant les siennes, qu'il appelait «les reliefs des repas d'Homère » ; Euripide, la tête baissée, mélancolique : il tient un glaive, comme le plus tragique des trois; sur le deuxième plan, Ménandre, avec le geste d'un observateur, Démosthène dans l'attitude d'un orateur ému d'admiration. Apelles conduit parla main et présente Raphaël; derrière lui, Sapho, Alcée et Alcibiade, grand admirateur d'Homère. Virgile, la main sur son cœur, introduit le Dante, et auprès de lui se trouve le poète Horace.
Au deuxième plan, on voit Pisistrate et Lycurgue occupe's à rassembler les œuvres d'Homère.
« Vers le bas du tableau, en demi-figures, sont : le Tasse, Shakspeare, Corneille, la Fontaine, Mozart, Poussin; ce dernier tenant le portefeuille qui renferme ses e'tudes, indique , d'un geste grave et assuré, les anciens comme les seuls modèles à suivre.
« A la gauche d'Homère est Pindare, vêtu de blanc et élevant sa lyre. A côté de lui, Ésope, touchant l'autel d'Homère, Anacréon au second plan; puis, Platon et son maître Socrate qui lui conseille de renoncer à la poésie pour les travaux philosophiques ; Périclès; Phidias présentant d'une main son ciseau, et, de l'autre, touchant son front comme pour indiquer le siège de son génie; Michel- Ange, méditant; Aristarque, Aristote, enfin Alexandre le Grand portant la cassette dans laquelle il enfermait les œuvres d'Homère.
« Au bas on voit les demi-figures de Gluck, Haydn, Gamoëns, Fénelon, Racine, les yeux fixés sur les anciens qu'il a imités, Molière, un masque comique à la main. Longin écrit son Traité du Sublime, que Boiîeau traduit à ses côtés.
« Dans les voussures sont représentées en camaïeu, avec des attributs caractéristiques, les sept villes qui se disputèrent l'honneur d'avoir donné naissance à Homère. »
(Voir, pour les importantes modifications introduites plus tard par Ingres dans la composition de cette grande scène, l'article du présent catalogue (Compositions dessinées) relatif à Y Homère déifié.
Parmi les nombreuses et belles études peintes par Ingres pour V Apothéose d'Homère , nous citerons :
]° Celles qui se rattachent aux figures de Phidias et à'Apelles et que possède M. Lehmann.
2° Plusieurs fragments des figures de Ylliade, de Pindare et d'Eschyle appartenant à M. Paravey.
3° Les têtes (Y Aristote, d' Aristarque , et cinq études de mains sur une même toile, plusieurs études de mains pour
les figures de Boilean et de Racine, le tout appartenant, ainsi que divers autres fragments de la même composition, à M. Haro.
•4° Une étude peinte pour la figure de Lycurgue, signée Ingres comme les précédentes, et appartenant à M. Armand Cambon.
5° Une figure de la Victoire différente de celle que présente le tableau et appartenant à M. Latour-Dumoulin, député.
D'autres études encore retoucbées ou terminées par Ingres vers la fin de sa vie peuvent être rapprochées des toiles que nous venons de mentionner. Une des plus importantes est celle qui représente à mi-corps Eschyle, Sophocle et Euripide. Cette peinture, signée : J. Ingres 1866, appartient à M. Théophile Gautier.
Enfin, outre les vingt ou trente beaux croquis à la mine de plomb ou à la pierre noire que possède le Musée de Montauban, on trouve dans plusieurs collections particulières un certain nombre d'études dessinées par Ingres pour les figures de Y Apothéose d'Homère.