La Maladie dAntiochus, ou Antiochus et Stratonice
Ce tableau, commandé en 1834 par le duc d'Orléans pour servir de pendant à la Mort du duc de Guise, par Paul Delaroche, fut acquis en 1853 par le prince Demidoff, qui, au bout de dix années (janvier 1863), le mit en
vente avec plusieurs autres tableaux ae sa galerie (1). Il a été gravé, en 1869, par M. Flameng pour la Société française de gravure. Quelques années auparavant , M. Raymond Balze avait lithographie, dans les mêmes' dimensions que l'original, la figure isolée de Stratonice, et l'ensemble de la composition avait été reproduit au trait dans l'ouvrage publié par M. Magimel.
(Appartient à S. A. R. le duc d'Aumale.) La Maladie d'Antiochus, ou, comme on dit généralement, la Stratonice, est aujourd'hui l'une des compositions les plus célèbres d'Ingres; c'est aussi l'une de celles qui lui ont coûté le plus de temps et de travail, un des ouvrages dont le sort, à tous égards, l'a le plus vivement préoccupé. On en pourra suivre l'histoire domestique en quelque sorte, depuis les premières inquiétudes qu'il cause au maître jusqu'aux joies qu'il lui donne une fois le succès obtenu, dans les extraits suivants de lettres successivement adressées par Ingres à M. Gatteaux :
Home, 22 novembre 1837.
« Quoique je travaille beaucoup, je n'ai pu encore finir ma grande miniature historique. Cependant j'en entrevois le terme. Cet ouvrage, suscité par quelque mauvais génie, me rend, outre beaucoup de dépenses qu'il m'a coûtées, l'homme le plus malheureux par la longueur du temps que j'y consacre; mais, comme on dit, l'espérance soutient l'homme jusqu'au tombeau, et je ne désespère pas de faire un ouvrage que l'on pourra louer, et assez neuf. »
« Je viens d'avoir une fièvre violente, ce qui a un peu retardé l'envoi de mon tableau, mais de quelques jours
(1) La Stratonice, adjugée en 1853 pour la somme de 63,000 fr., atteignit, à cette seconde vente, le chiffre de 92,000 fr.
seulement Je vous l'adresserai, à vous, comme à son
second père, et, en attendant, pour ne rien faire languir, je vous envoie la grandeur exacte de la toile, à ne rien cacher, pour que vous vouliez bien prendre le soin de faire faire de suite le cadre le pins large, le plus riche, et le plus grec possible. »
Juillet 1840.
« C'est moi, et ce tableau qui a troublé ma vie depuis cinq ans et plus. J'ai vraiment des excuses à vous faire de ne vous avoir pas donné signe de vie depuis si longtemps ; mais ce n'est pas dans ce petit moment où je n'ai que le temps de vous adresser mon tableau et de vous dire tant de choses qui le concernent. Donc, je viens de le terminer par des retouches et de le livrer à l'encaissement. Quant à vous bien dire ce qu'il est, d'autres vous diront l'effet qu'il vient de produire ici : moi, je ne le vois plus. Dans cette terrible fatigue où je n'ai constamment eu que le désir de satisfaire aux exigences du bel art, de contenter sous ce rapport notre aimable prince et le bon esprit de mes amis (vous le premier, bien entendu), je lui ai jusqu'au dernier moment donné les soins les plus tendres , à ce cruel tableau qui m'a tant tourmenté! Le voilà enfin adressé au duc. J'espère cependant qu'il ne lui déplaira pas ; bien au contraire. Je vous laisse le soin de le lui présenter de la manière que vous l'entendrez ; mais encore faudrait-il qu'il le vît dépoudré au moins, lavé de sa poussière de voyage. Je ne sais, je ne puis vous demander ce que vous ferez. Tout ce que je puis vous indiquer, c'est que, pour le dégraisser et le laver, mon élève Raymond Balze est le seul à qui je puisse le confier. Je désire aussi qu'il ne soit pas verni d'ici à ce que j'arrive à Paris.
« J'ai été assez heureux pour que M. Dugasseau, mon élève et mon ami aussi, ait tenu à vous l'apporter et à en avoir un soin tout tendre pendant le voyage. Je vous re-
commande aux meilleurs titres cet excellent jeune homme, pour son caractère, son talent, son instruction, et pour tout l'attachement qu'il me porte. Il vous dira hien des choses de ce tahleau et de moi; mais, malgré tout, jamais assez pour tout ce que je sens pour vous de profonde amitié et de reconnaissance...
« Quoique j'ignore tout à fait comment ce tableau sera exposé privément, pour le montrer à mes seuls amis, si c'est le bon plaisir du prince, je voudrais qu'il fût placé droit, point penché en avant sur son chevalet, et rien autre chose que bien lavé et avec ses embus. Le cadre est déjà fait : sera-t-il bien large et bien beau?... »
Une fois le tableau parti et, suivant toute vraisemblance, arrivé, Ingres est pris d'un redoublement d'inquiétude, et il écrit de nouveau à son ami :
Juillet 1840.
« Sans vous parler trop de lui, à vous surtout qui
le voyez, ce cher tableau, je me suis efforcé d'en cacher toute la peine. Ai-je réussi? C'est ce que votre première lettre m'annoncera. En attendant, croyez-le bien, si j'avais le bonheur de vous voir lui sourire en l'approuvant dans son ensemble, je serais cent fois heureux et sûr du reste.
« Mieux avisé, quatre jours après le départ du tableau, j'ai écrit à mon brave Raymond qu'il eût à le vernir avec toutes les précautions que je lui ai indiquées; mais j'ai oublié de lui recommander (pardon de toutes ces tendresses) de lui faire prendre un repos de deux jours, à l'air, auprès d'une fenêtre; car, indubitablement, enfermé tout frais (je travaillais encore une heure avant l'encaissement), puis privé d'air, il a dû vous arriver jaune comme un coing. Il est au surplus en si bonnes mains, que tout, je pense, aura été prévu. Enfin, et c'est bien naturel, jusqu'à votre lettre de réception je n'en dors pas, ma bonne femme n'en dort pas; notre tête va, croit entendre ceci et cela. Le prince le
verra-t-il le premier, avant sa toilette, à l'ouverture de la caisse? Gomment tout se sera-t-ii passé? etc., etc..
« A propos, j'avais prévu ce qui est arrivé : c'est que voulant un beau cadre, avec les ornements indiqués, vous vous seriez concerté avec Baltard, excellent homme, de talent et de goût, et qui a sa part de mérite pour le fond du tableau, qu'il a eu la bonté de dessiner et dont il est comme le parrain. Je vous remercie donc tous deux d'avoir rempli mon désir. Bien entendu, si le prince prend ce tableau, j'en payerai moi seul le cadre. J'écris à ce bon Baltard, à qui j'offre mille amitiés et remercîments. »
Enfin, le tableau a été vu et admiré : Ingres en reçoit la nouvelle, et il écrit, à peu de jours d'intervalle, à M. Gatteaux les deux lettres suivantes :
Août 1840.
« Mon cher Gatteaux, bien bon ami,
« Au reçu de votre prompte lettre, si attendue au reste, ma femme est accourue tout émue me la lire, et les termes dans lesquels vous exprimez si bien votre précieux contentement sur mon ouvrage ont distillé dans nos coeurs comme un baume salutaire. Gela nous a rendus tellement heureux que, tous deux, les yeux pleins de larmes d'attendrissement, nous nous sommes embrassés; mais vous
nous manquiez là bien sensiblement Je suis d'autant
plus heureux de votre approbation (la première que j'étais jaloux d'acquérir pour tant déraisons, parce que j'ai en vous, dans votre goût éclairé, dans la loyauté de votre caractère, une confiance sans bornes), je suis, dis-je, d'autant plus heureux que je trouve que je n'ai jamais été loué par vous aussi copieusement, mon cher Aristarque...»
5 septembre 1840.
« Vous dire tout le bonheur que nous a donné votre lettre, je ne puis qu'essayer de vous l'exprimer. Ma femme et moi étions dans l'ivresse... Les éloges du prince d'abord
et le feu de file de mes bons amis qui tous me félicitent de mon succès en si bons termes, les journaux qui paraissent liés d'idées avec mes amis, enfin la lettre de notre bon Asseline m'annonçant, avec son propre contentement, celui du prince qui veut lui-même me faire l'bonneur de m'écrire (1), tout cela surpasse de si loin ce que je croyais pouvoir espérer de ce tableau, que je ne sais si je veille ou si je dors... Oui, mon ami, nous sommes heureux : nous sommes heureux comme des enfants, moi et ma bonne femme, et votre nom se trouve plus que jamais béni, car tout ceci émane beaucoup de vous. »