DE L ART
Après la parole qui est elle-même un de ses prodails, Tart, lorsqu'cm le cansidère sous ses autres aspects et dans sa puissance pour ainsi dire universelle, est la magnifique dot que Thomme a reçue pour accomplir sa destinée.
Bien que les d^nitions laissent toujours quelque chose à désirer, et qu'il soit impossible d'exposer en quelques mots tout ce qui constitue le domaime de Tart, nous aborderons cependant ce vaste sujet par une définition aussi simple que possible , sauf à la développer ensuite.
Qu'estrce donc ^e Tart en général ? La définîtioo la plus juste qifon puisse donner de l'art, en le considérant dans son principe, ses effets et son but , nous, parait élre. celle-ci :
L'art est ta puissance d'imiter, de modifier ce qui existe ,^ et de produire avec ce qui est, par l'enuploi uiéme des forces^de la nature et selon ses lois, quelque chose de plus parfeit que ce qui existe dans l'ordre naturel, et d'ajout^ ainsi à ,
la création primitive une création secondaire qui la continue et la perfectionne.
Ainsi défini , l-art n'^st point la propriété directe des causes premières, il est un pouvoir secondaire qui procède avec le concours, de la science réflécliie, et comme tel il appartient à l'être contingent, intelligent et libre. Mais, comme on ne peut concevoir, avec la liberté dans UB être créé, le pouvoir d'ajouter quelque chose à ce qui existe primitivement dans l'ordre naturel, ou de modifier cet ordre qui est l'effet de l'action directe et immédiate^es causes génératrices, sans empiéter sur leur puissance infinie et la restreindre, il faut reconnaître d'abord, que si la puissance secondaire de l'art que possèdent les êtres contingents n'était pas un rayonnement de la puissance immédiate des causes premières, et que s'il ne tirait pas d'elles son origine, il n'aurait pas de raison d'exister.
A^ssi l'art n'est-il en réalité, dans les êtres qui jouissent de ce pouvoir, qu'un développement, qu'un épanouissement de la puissance des causes premières ^ il n'est que la continuation de leur action, sous la forme que Ces causes ont revêtue, et il est le moyen qu'elles emploient sous cette forme pour réaliser les derniers effets de leur puissance et conduire leur œuvre à sa perfection finale.
D'un autre côlc, comme l'art n'est, dans Fétre qui le possède , qu'un pouvoir secondaire et réfléchi agissant sur la création primitrve dont les lois sont nécessaires , immuables , et ne pour* raient être violées sans que l'ordre universel fût troublé, c'est une condition imposée à l'art que celle de procéder dans ses œuvres par Timitation , l'emploi et l'application des lois naturelles, dans lesquelles il trouve toute sa forée, toute sa puissance ; et comme, en réalité, il ne crée rien et qu'il ne peut que modifier et perfectionner ce qui existe et s'en servir, sa puissance et sa liberté d'action sont circonscrites par les lois primitives sans le secours desquelles il ne peut rien. Comme application do ta science réfléchie, comme puissance secondaire, il n'a d'cfflcacMté qu'en se conformant aux lois des causes dont il tire son origine. Sans cette condition , la puissance de l'art donnée à un être libre et dont l'action serait sans limites et sans frein, au lieu d'être un moyen de perfectionner la création, ne serait plus qu'un moyen de bouleverser tous les rapports nécessaires des êtres et de porter le désordre et l'anarchie dans la nature.
Si donc nous nous accordons , pour le considérer comme un pouvoir secondaire, ayant pour objet le développement de la création première.
6t comme le moyen donné à la créature intelligente et libre de s'élever par elle-même et avec le secours de la science réfléchie, au terme de sa perfection, Tart ne sera plus pour nous, dans son essence même, qu'une manifestation particulière et spéciale de la puissance des causes premières immanentes dans l'homme; il ne sera plus, dans ses effets, qu'une application intelligente et réfléchie de leurs lois, concordant avec elles aux mêmes fins. Sous ce rapport, l'art, bien qu'on le distingue encore de tout ce qui est naturel et spontané, rentrera lui-même dans le domaine de la nature et sous l'empire de ses lois universelles, il sera pour l'homme un moyen d'accomplir sa destinée aussi naturel que le sont pour les autres êtres les facultés qu'ils possèdent. Ceci compris, l'unité ne cessera pas d'exister dans la création, et les œuvres de l'art étant, soit une imitation de celles des causes premières , soit un perfectionnement des êtres qu'elles ont créés, perfectionnement réalisé par une application de leurs propres forces et de leurs lois, l'art ne fera rien dans le monde qui n'ait sa raison première dans la toute-puissance des causes.
L'art est le patrimoine exclusif de l'homme; celui-ci est le seul être qui ait reçu le don de l'art, et avec lui le pouvoir de modifier, de perfectionner
la cpéation. primitive et de s'élever lui-même à une plus grande perfection. Tous Les êtres qui vivent sur la terre sont stationnaires , ils naissent tous avec des instincts, avec une industrie, toujours la même, parce qu'elle est suffisante à Taccomplissement de leur destinée. Aussi, quelque admirable que soit l'industrie des animaux, n'est-elle pas un effet de l'art, puisque la propriété caractéristique de l'art est d'ajouter quelque chose à ce qui est. Lorsque, dans l'état de dome$ticilé^ auquel l'homme les soumet, les mcaurs instinctives, les formes, les industries naturelles des animaux se trouvent modifiées» ce n'est point en vertu d'un art qui leur est propre, mais en vertu de la puissance que l'homme exerce sur eux. Abandonnés à eux-mêmes , Us de se modifieraient pas ; aussi lorsqu'ils retrouvent leur liberté, après avoir été soumis à l'homme, ils reprennent, avec leurs instincts, leurs mœurs, leujrs formes et leurs industries naturelles» L'animal n'a donc pas de lui-même le pouvoir de changer sa condition primitive, et comme il n'en a pas le pouvoir, il n'en a pas le désir; il n'a ni l'instincl, ni la puissance de l'art.
Il n'en est pas ainsi de l'homme. Il naît avec l'instinct de l'art, avec le sentiment inné d'une plus grande perfection possible. L'instinct de
l'art est comme celui de la science, qui le sépare des autres êtres, et l'élève au-dessus d'eux, une première révélation, une direction providentielle imprimée à l'homme par les causes qui sont immanentes en lui. Avant que l'homme^ soit artiste et pour qu'il le devienne, il a l'instinct de l'art, comme avant de savoir il a l'instinct de la science. Ces deux instincts sont nécessaires t'ua à Fautrc, ils s'entr' aident, ils se comiplètent, ils se combinent dans leurs effets ; la science se perfectromie par l'art, à son tour celui-ci se perfectionne par la science. Gcpenctant la science est au-dessus de l'art, la science est le but,^ l'art le moyen, il estrapplicatîpn de la science elle-même* Dans l'un et dans l'autre, et à plus forte raison dans tous les deux se trouve la plus authentique révélation de la destinée finale de l'homme.
C'estsurtoutdans l'art considéré comme moyen de perfectibilité et dans ses effets incontestables que se trouve la preuve la plus évidente de la loi de progression selon laquelle la destinée humaine s'accomplit^ L'art, évidemment, implique pour l'être qui le possède les trois conditions suivantes : l"" un état d'imperfection originelle, qui est son point de départ ; 2* un état de perfection future , qui est son objet final ; 3"" un étal de transition cl de progrès pendant les phases
duquel Tétre perfectible se transforme, se développe en s'approchant de sa perfection.
Pour le dire en passant ^ dans la puissance de l'art, considéré comme moyen de perfectibilité , on trouve encore une réfutation logique de la tradition fabuleuse sur la chute originelle de l'homme. L'instinct de la science, celui de l'art et le développement de ce pouvoir de création secondaire qui, s'exerçant sur toute la nature et sur Khomme lui-même, l'élève de degrés en degrés vers la perfection, ce sont là des faits qui témoignent non d'une décadence originelle, mais qui sont la preuve de la marche ascendante de l'humanité par le pouvoir de l'humanité ellemême. Arriver à sa perfection finale, au but de sa destinée par la possession de la science « et à la possession de la science par le secours do l'art, telles sont, après la vie sociale, hors de laquelle la science et l'art ne peuvent se développer, les conditions principales que renferme le programme de l'humanité, conditions qui ne sont d'ailleurs, pour elle, qu'une application spéciale des lois universelles qui régissent le monde contingent. Lors donc que l'on considère l'art comme moyen du perfectionnement de l'humanité, comme puissance remise entre les mains de l'homme pour accomplir sa destinée , la posses-
sîoD de celle puissance n'est poinl la révélation d'un malheur passé, mais la prophétie d'un avenir meilleur. La raison de l'existence et de la mission de l'art, moyen placé entre deux termes extrêmes, dont l'un est l'imperfection primitive, l'autre la perfection finale de l'homme, se trouve nécessairement dans ces deux termes.
C'est donc en qualité d'être perfectible que l'homme est artiste, il est artiste parce qu'itest perfectible , et perfectible parce qu'il est artiste. Enfin, il est artiste et perfectible parce qu'il e$t intelligent et libre et qu'il reçoit de la cause créatrice immanente en lui, en même temps que le pouvoir de la connaître, de la comprendre, celui de l'imiter et de continuer son œuvre.
L'art humain est un reflet de la puissance créatrice des causes, comme la science humaine est un reflet de la science infinie de ces mêmes causes, et tous deux ne se rencontrent qu'au sommet de la création. L'art commence là où les causes génératrices, ayant atteint leurs limites, se réfléchissent dans l'homme, leur suprême et dernière incarnation, en lui donnant, avec l'intelligence de leurs lois, le pouvoir d'imiter leurs procédés et d'ajouter à la création la dernière perfection possible. Comme reflet de la puissance et de la science infinies des causes ,
l'art a lui-même quelque chose qui tient de l'infini. Considéré dans sa source , il procède de la science immédiate et de l'activité spontanée des causes premières ; considéré dans ses effets , il est une application de Ja science réfléchie de l'homme et il appartient à l'ordre des causes secondes. Sous ces deux rapports, il est à la fois inspiré et réfléchi. En lui se combinent la puissance immédiate des causes premières et la puissance médiate de l'homme. En d'autres termes, c'est la puissance immédiate et sponlanée de la cause qui s'augmente de celle de ses effets et s'élève en eux à sa dernière limite, en se réfléchissant. L'art est donc humain et divin tout à la fois ; ce double caractère se révèle constamment par ce qu'il a d'instinctif , puisqu'il est spontané, et par ce qu'il a de réfléchi , puisqu'il s'apprend et se perfectionne par la science, l'expérience et le raisonnement.
Mais avant tout, l'art a sa source et sa racine dans l'instinct; manifestation de la puissance immédiate des causes génératrices de l'homme et immanentes en lui , l'art se précède , en quelque sorte, il s'enfante lui-même. En tant qu'instinct , il est , pour ainsi dire , avant d'être manifesté par ses effets. Il est une science première, une voix prophétique qui s'élève sans
cesse dans le for intérieur de Thomme et qui , par une irrésistible impulsion, Texcitesans cesse à agir, en lui annonçant qu il y a toujours pour lui et devant lui une conquête à faire, un progrès à réaliser. C'est cette Voix intérieure qui éveille Fartiste, qui Tappelle, qui lui révèle sa mission, qui la lui donne , qui le consacre au service de l'humanité, car ce n'est pas pour lui seul qu'il est artiste , mai« pour une fonction sociale , mais pour tous. Aussi, l'humfanité a-t-elle reconnu dans l'art quelque chose de providentiel , nous dirons même de divin. En dépouillant ce mot de toute signification superstitieuse, et en ne considérant le divin que comme la manifestation de la puissance immédiate des causes se révélant par l'instinct, nous pouvons dire, philosophiquement parlant, que l'art découle d'une source divine, qu'il est une manifestation spéciale et secondaire de la toute-puissance créatrice conduisant son œuvre à la perfection par l'intermédiaire de ses créatures. Sous ce point de vue, tous les artistes, tous les inventeurs sont pour nous des hommes marqués d'un sceau divin, des révélateurs, des prophètes, lorsque, par des découvertes utiles à l'humanité, ils lui créent de nouveaux moyens d'améliorer son existence, ou que, lui offrant dans leurs conceptions inspirées, les modèles
d'une perfection physique , intellectuelle et morale qui dépasse la réalité présente, ils lui proposent cette perfection idéale comme le but qui lui est marqué d'avance et qu'elle doit s'efforcer d'atteindre.
L'immense domaine de l'art se divise naturellement en deux branches, l'une qui comprend les beaux-arts, l'autre qui comprend les arts utiles , mais ces deux branches sont destinées à porter le même fruit. Il y a, entre les arts utiles et les beaux-arts, un rapport nécessaire qui les réunit , et si nous les séparons un moment pour les considérer dans leur spécialité respective, ce ne sera que pour mieux faire comprendre leur unité radicale au point de irue de leur mission.
Les beaux-arts sont , comme nous l'avons déjà dit, une e3pèce de langage par lequel l'homme exprime le sentiment qu'il a des beautés de la création , en les reproduisant par des formes qui les imitent. Mais cette imitation n'est point une imitation servile , le véritable artiste ne reproduit pas l'image de la création comme le fait une glace ou le miroir d'un lac. Il y a dans l'art quelque chDse de plus que la copie , que le calque de la nature. Si l'art ( nous entendons ici les beaux-arts) ne faisait qu'imiter ce qui est.
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s'il ne sortait jamais des bornes de la vérité actuelle, il ne serait point Tart, il n'aurait point de mission , il ne serait pas un moyen de perfectionner l'humanité, il ne serait pas Fexpression de ce sentiment, de cette prescience instinctive, révélation d*une plus grande perfecti(m possible. Privé de ce caractère, l'art ne serait plus l'art, il ne serait plus divin, il ne serait plus prophète, il ne serait plus créateur, il n'ajouterait plus rim à ce qui e^
G^est donc dans ce sentiment instinctif, dans cette révélation intime d'une plus grande pa^ fection possible, dont l'artiste s'inspire, qu'est le véritable caractère de l'art. C'est à cette condition que l'art se fait reconnaître comme un moyen d'embellir, d'élever, de perfectionner rhomme.
LcA^oe, dan^ les arts qui ont pour objet de repriKluire la beauté et l'harmonie des fonnes, l'arkiste s'est élevé au:-dessus de ta nature eltemôme,. en rassemblant dans un type idéal qui les résume, toutes les perfections qu'elle lui offre séparément dans ses ouvres , et qu'il a doDAé,, avec k marbre ou sur la toile, une forme fixe. et en quelque sorte immuable à l'idée qu'il se fait do la beauté suprême, dans. cette création du génie de l'airtibte , bien qu'elle soit privée de
vie » il y a commo une puissance secrète qui toodie k la»Tie et réagit sur elle. Par un rapport qu'il est plus facile de sentir que d'expliquer, mais dont les effets démontrent la réalité, la perfection que l'artiste donne à son œuvre est comme un défi qu'il fait à la nature, comme une lutte, un combat d'émulation qu'il engage avec elle, pour l'exciter à se surpasser ellemême, à l'égaler et à le vaincre. Et, cbose remarquable, partout où l'art, en empruntant d'abord à la nature ses plus beaux modèles, leur a donné cette perfection qu'on appelle l'idéal, et les a présentés à l'imagination des peuples , la nature a toujours accepté ce défi de l'artiste et elle s'est comme empressée d'imiter ses œuvres et de les reproduire à son tour.
Cette tendance mystérieuse à l'imitation , qui se manifeste dans l'ordre des phénomènes physiques de la part de la nature elle-même, eu égard aux œuvres de l'art humain et sous W rapport de la forme, se retrouve plus sen-r sible et pluSk évidente encore dans l'ordre de& phénomènes moraux, par l'émulation qu'excitent^ dans l'inteUigence et dans le cœur de l'homme , les conceptions idéales des poètes qui sont les peintres de la beauté morale.
Il y a donc dans ce fait qui ne pourrait être
contesté sans nier l'histoire , le but rationnel et reflicacité de l'art, la preuve d'un rapport mystérieux qui existe entre la nature et l'art , et la justification de l'art , à la fois comme prophète et comme moyen de perfectionnement et de civilisation.
On a, de nos jours, méconnu la véritable mission et la grandeur de l'art, en voulant l'isoler du mouvement de Thumanilé et en le considérant comme étant à lui-même sa propre fin. Proclamer la doctrine de l'art pour l'art, c'est nier l'art dans ce qu'il a de providentiel , c'est lui enlever la part qu'il doit prendre dans le perfectionnement de l'humanité. Que devient l'artiste lorsqu'il n'a plus le sentiment de sa mission? Où peut -il puiser son inspiration? lorsqu'il n'a d'autre but que l'art lui-mèm,e, l'art qui n'est qu'un langage par lequel il exprime le sentiment instinctif, la prescience qu'il a d'une plus grande perfection possible. Dès que le sentiment de cette perfection ne domine plus l'artiste et ne l'inspire plus , il est comme un rhéteur qui, n'ayant plus de conviction, parle pour parler, et dont les pompeuses paroles restent vides pour le cœur et pour l'esprit. Il est vrai que l'art , à certaines époques , peut se décourager et douter de lui-même et de sa
mission en assistant à la ruine des croyances, dont il est , comme la parole , le propagateur et rinterprête; cest alors que n'ayant plus de conviction, que se défiant de lui-même et comme honteux d'avoir servi à propager Terreur , il se replie en quelque sorte sur lui-même et se considère comme &on propre objet. Si cette situation se prolongeait, elle tuerait l'arl dans son principe, mais l'art ne peut mourir. Pour lui rendre la vie, il suffît qu'un rayon de la vérité vienne dissiper ses doutes et lui découvrir la nouvelle voie dans laquelle il doit marcher à la tête de l'humanité. Si, aujourd'hui, l'art ne peut plus trouver, dans les croyances du passé que la raison a condamnées sans retour ( car l'esprit humain ne rétrogade pas), l'inspiration dont il a hesoin pour révéler à l'humanité un idéal plus vrai que celui qu'il a puisé à la source des traditions superstitieuses, c'est à la philosophie, à cette religion de la raison qui survit à toutes les religions et qui doit enfin révéler à l'homme le secret de sa destinée , à lui ouvrir cette route nouvelle. Jusqu'ici , le sculpteur et le peintre ont été chercher leurs inspirations dans le domaine des rêves mythologiques, qui placent l'homme sous la dépendance des êtres surnaturels, mais depuis que l'homme a vaincu les II 18
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maîtres sous le joug desquels il s'était placé * ce ne sont plus des Dieux que l'artiste doit représenter sous la forme humaine. Prendre à l'homme ses traits pour les donner à dos êtres imaginaires supérieurs à lai , à des êtres qui ne sont pas lui, c'est le dégrader en le plaçant au-dessous de lui-même, c'est lui créer des idoles, et non lui présenter des modèles de sa propre beauté, de sa propre perfection, c'est lui commander de s'humilier au lieu de l'exciter à s'élever.
L'homme , après sa victoire sur les êtres surnaturels , enfants de son imagination , après les conquêtes positives qu'il a faites sur la nature, en s' emparant de ses forces et en les disciplinant, l'homme, maître de lui-même et s'élevant à la hauteur de sa destinée , comme l'être suprême et intelligent du monde qu'il habite , n'est plus Tesclave de la fatalité, le jouet des Dieux, il n'est plus l'être dégradé marqué du sceau de la réprobation qui , pour peindre et représenter la suprême beauté , n'ose se représenter lui-même et auquel l'artiste dérobe en quelque sorte sa beauté pour la donner à des maîtres imaginaires; il est le roi de la création, il a repris, avec son indépendance et sa liberté, sa majesté naturelle. En même temps que son intelligence s'est déve-
loppée, sa nature morale s'est élevée par aae conception plus gâiérale des droits et des deyoirs de rhumanité.
Pour exprimer l'idée philosophique qui germe dans le présent, et offrir à l'homme le modèle de sa perfection idéale, il y a un nouveau type à créer, non plus dans le domaine d^ la mythologie , un type qui ne sera pas le Jupiter olympien , symbole de la puissance ^ l'ÂpolIon , symbole de l'intelligence, le Christ, symbole de l'amour de l'humanité, mais qui réunira ces trois caractères et sera , dans le domaine de la vérité , l'idéal parfait de l'homme.
L'artiste qui, le premier, éclairé par la lumière de la vraie philosophie i s'élèvera au-dessus de toutes les croyances superstitieuses du passé, pour concevoir l'homme comme être libre ^ dans toute sa majesté, dans tous les développements de sa vie morale et de sa puissance intellectuelle; l'artiste qui , laissant de o6té le travail ingrat et stérile de reproduire les images des Dieux aox^ quds il ne croit plus, représentera l'hommie lui--même, non plus comme l'esclave des êtres surnaturels , maiis comme le roi de la création, comme Vôtre suprême sous la forme duquel la cause de Tunivers s'incarne pour contempler son œuvre, se connaître elle-même et s'aimer
dans rhumanité ; Tartiste qui , le premier , couronnera le front de l'homme de sa couronne légitime, et qui fera briller sur sa noble face le triple rayonnement de l'amour, de la science et de la liberté , surpassera tous les modèles du passé. Alors l'art, dégagé de toute superstition et de tout mélange d'erreur, en restituant à l'humanité ce qu'il lui a pris pour le donner à des êtres mythologiques, atteindra la plus grande perfection , en réunissant le beau avec le vrai.
Nous voudrions pouvoir nous arrêter plus long-temps pour contempler les voies nouvelles que de ce point de vue, la philosophie, cette religion de l'avenir, ouvre à la régénération de Vart, mais , pour ne point sortir des limites que nous nous sommes imposées , nous sommes forcé de nous borner à de simples aperçus. Qu'il nous suffise donc de rappeler ici que la destinée finale de l'homme n'étant point consommée, l'art n'est point mort, et que son inspiration, éteinte avec les croyances superstitieuses , doit se rallumer au flambeau de la philosophie. Entre l'art et la philosophie , il existe un lien fraternel : ils ont tous deux pour objet la perfection morale, intellectuelle et physique de l'homme. Ce que le philosophe cherche à dé-
montrer par le raisonnement , l'artiste a la mission de le démontrer par la forme. Lorsque rinspiration de Tartisle s'éteint dans le doute, lorsque sa raison ne peut plus accepter les fausses conceptions dans lesquelles l'enferme un dogme qui a fait son temps, c'est à la philosophie, qui survit à tous les dogmes, à lui rendre avec la vérité une sève nouvelle, et à lui découvrir, dans l'avenir, Tidéal de perfection, qui est le but final de l'humanité.
Si la perfection physique, intellectuelle et morale de l'homme, que l'artiste a la mission de révéler d'avance , ne devait pas être réalisée , l'art ne serait qu'un prophète menteur. Ken loin d'encourager l'homme et de le porter vers le bien , en lui montrant des modèles plus parfaits que ceux qui existent dans la réalité présente, il deviendrait une cause de découragement et de désespoir. Il en serait de même de la philosophie; après avoir entrevu, par l'instinct divinatoire de l'art et par la spéculation philosophique, un ordre meilleur et possible, l'humanité retomberait affaissée sous le poids de ses déceptions. Il est vrai qu'il y a , dans la vie de l'humanité , bien des illusions détruites , bien des heures de découragement où l'homme doute de l'avenir, en récapitulant les maux que l'humanité a soufTérts,
par les efforts mêmes qu'elle a faits pour obéir à celte loi de sa nature qui lui commande d'agir et de se perfectionner. Mais, lorsque Ton sonde ces profonds mystères avec un regard ferme et une raison droite, on découvre que ces déceptions ont leur raison fatale dans les lois qui président à Tordre général et auxquelles la destinée particulière de l'homme est invinciblement soumise,
La condition de l'existence de l'homme, comme dire intelligent, étant nécessairement liée à sa forme corporelle et à son organisation, il éprouve une multitude de besoins physiques qu'il est obligé de satisfaire; sa haute destinée ne Texempte d'aucun des maux , d'aucune des conditions pénibles imposées aux êtres vivants par les lois universelles de la <;réation. Il faut qu'il naisse, qu'il progresse, qu'il travaille, qu'il souffre et qu'il meure : telle est la loi de sa destinée. La science et l'art, qui procèdent selon les lois inviolables de la nature , ne peuvent lui en faire une autre, ils ne peuvent qu'améliorer les conditions de son existence. La mythologie ellemême a soumis les êtres surnaturels , enfants de ses rêves, aux lois de la nature, et pour les faire intervenir et leur donner un rôle actif dans le monde réel, elle les a fait naître, souffrir et
mourir. Sous c6 rapport, elle a été vraie, et la fable s'est rapprochée de la réalité.
Le destin que les mythologues et les poètes ont fait subir aux Dieux eux-mêmes est le destin naturel de Fhomme, il ne peut pas s'affranchir des nécessités de la vie. Lors donc que, sous Tint fluenoe de son pressentiment d'un avenir meilleur, il rêve une existence eimempte de manxf, de peines et de travail, et purement contemplative, ilse trompe; une telfe existence n'est pas réa^ lisable, car elle ne pourrait avoir lieu que dans un monde'où la formé corporelle sériait détruite, et avec elle ia vie. Mais alors la science, ainsi que l'avons démontré précédemment, serait impossible, l'homme et l'tmiters seraient anéantis, la création aurait cessé d'être et l'art lui-môme, qui est lé moyen de perfectionnement de la créa^ tion , n'aurait plus d'objet.
C'est dans le monde réel , dans le monde de la forme, que la destinée dé l'homme devant s'accomplir, l'art, sous peine de s'égarer et d'aboutir au néant, doit se renfermer. Gomme révélateur d'une plus grande perfection possible,^ il n'a de vérité et d'application qu'autant qu'il ne va point se perdre avec les rêves mysticpies des théologiens et des spiritualistes dans un monde abstrait et métaphysique où aucun être
oogle
vivanl n'existe ^ où la cause cesse d'être cause» où la forme est anéantie. Ainsi donc, sous peine de s'égarer et de se détruire lui-même, Tart ne doit point sortir du monde réel, car c'est dans ce monde qu'il est appelé à remplir sa mission.
Après avoir conçu l'homme idéal, l'homme parfait, et représenté le type de la beauté physique , intellectuelle et morale , dont la réalisation est le dernier terme de la création , l'art n'a rempli qu'une partie de sa mission; son but n'est pas atteint, il n'a fait que prophétiser un avenir possible et donner le programme que l'humanité doit exécuter avec le concours de toutes ses facultés. Cette tâche immense est réservée aux arts utiles, c'est à eux qu'il appartient de réaliser les conceptions de l'artiste dans ce qu'elles ont de possible, c'est-à-dire de radicalement vrai.
Ici l'art apparaît sous un autre point de vue, il sort du domaine de la spéculation pour entrer dans la pratique. Il ne s'agit plus d'une conception idéale à exécuter, sur la nature morte, par de simples images et en dehors de la vie , mais d'une action directe à exercer sur la vie ellemême, il s'agit d'une intervention active de l'homme dans la création, il s'agit de l'empire
qu'il est appelé à exercer sur le globe , sur les êtres qui constituent les règnes, divers de la nature , et surtout sur lui-même. L'art ici n'^st plus simplement prophète, il est plus que prophète , il commande , il règne , il est en quelque sorte créateur, puisqu'il modifie ,^ qu'il perfectionne ce qui existe, et qu'il complète et achève l'œuvre de la création.
Lorsque l'on considère l'art sous ce point de vue, il faut reconnaître, que l'humanité a reçu une belle et magnifique dot dans la possession de ce pouvoir qui met à sa disposition toutes les les forces de la nature. Ce pouvoir que l'homme apporte en naissant et qui est son droit naturel comme roi de la création, il n'en jouit pas d'abord dans toute sa plénitude; illimité dans son développement, il n'est dans le principe qu'une simple virtualité que la science réfléchie vient féconder.
Appelé par sa destinée à régner sur la création, à faire servir toutes les forces de la nature à la satisfaction de ses besoins et au perfectionnement de son être, l'homme natt fatalement ignorant, il ne reçoit immédiatement de ses causes génératrices que les instincts et les facultés qui doivent le conduire à la science; une longue enfance, une longue minorité est imposée
à 1 humanité. La loi de progrès , qui n'a poini permis cpie l'homme naquît parfait , a tracé d'avance la route qu'il doit suivre. L'humanité ressemble à l'homme dont l'enfance n'est si longue que parce qu'il doit beaucoup apprendre. La science réfléchie étant le fruit de Texpérience, il faut que l'humanité en fasse la conquête pied à pied. A mesure que la science fait de nouvelles découvertes, l'art les applique à la satisfaction des besoins de l'humanité et à l'acquisition de la science elle-même. Qui dirait le terme ot s'arrêtera la science, pourrait dire le terme où s'arrêtera la puissance de l'art ; mais cette limite, qui la posera , qui pourra fixer d'avance le point extrême où s'arrêtera l'humanité dans la conquête et l'application des secrets et des forces de la nature? Il y a , dans la science et dans l'art agissant l'un sur l'autre , les éléments d'une multiplication infinie de la puissance humaine , qui n'a de bornes que la toute-puissance de la nature elle-même et l'inviolabilité de ses lois , d'autre terme logique que la perfection finale de l'humanité. Ici l'histoire du passé nous révèle l'histoire de l'avenir, l'homme ne s'arrête pas dans sa marche progressive. Parti de l'état le plus faible et le plus misérable, dépourvu même d'armes naturelles pour se défendre , il est devenu , par
le secours de Tart^ le plus puissanl de tous les êtres terrestres. Si Ton voulait mesurer toute la distance qu'il a déjà parcourue par les inventions des arts, il suffirait, sans swtir de l'humanité elle-même, de comparer l'homme sauvage avec l'homme civilisé. Quelle distance n'y a-t-il pas entre ces deux êtres semblables par leur organisation , par leur nature , et pourtant si différents par la puissance qu'ils possèdent , en raison des progrès qu'ils ont faits dans la science et dans les arts. Cependant, l'européen, qui monté sur un bateau à vapeur armé de la foudre, brave la fureur des éléments par la puissance des éléments euxmêmes, est parti du même point que ce sauvage qui le regarde comme un être surnaturel, comme un Dieu. Ainsi que lui, il s'est armé d'abord d'un bâton pointu, d'un morceau de pierre, d'un arc grossièrement façonné, il s'est hasardé sur les flots dans un tronc d'arbre creusé par le feu, et c'est par ces faibles essais qu'il a commencé l'exercice de sa domination sur tous les êtres et sur le monde.
Mais ce n'est pas seulement sur la nature morte , qui lui fournit les matériaux dont il se sert dans ses créations , ce n'est pas seulement sur les éléments dont il s'approprie les forces, que l'homme civilisé exerce son empire. La
puissance de Tart n'est point renfermée dans ces limites, son action s'applique à la nature vivante, qu'elle transforniie , qu'elle modifie, qu'elle perfectionne, car il est dans les lois de l'harmonie générale que l'être supérieur de la création ne puisse se perfectionner qu'en perfectionnant la création elle-même.
Dans l'exercice de ce pouvoir, la nature (nous entendons ici par le mot nature les causes premières agissant dans les êtres formés de leur substance) la nature , disons-nous , se prête avec une sorte de complaisance à satisfaire les désirs de l'homme. Toutes les fois qu'il agit sur elle selon ses lois, elle travaille avec lui et pour lui, elle modifie , elle perfectionne les types primitifs des êtres selon ses vues et ses desseins. Si quelquefois, elle trompe son attente, parce qu'il s'est trompé lui-même, le plus souvent, elle va au-devant de ses désirs et le comble de présents inattendus. Déjà, par lé travail de l'homme, auquel se joint le concours mystérieux de la nature elle-même, une foule d'êtres qui appartiennent au règne végétal et au règne animal se sont embellis , modifiés , perfectionnés pour les usages auxquels il les destine. Tous les jours des phénomènes de ce genre se produisent, et l'art de cultiver les plantes et d'élever les ani-
maux atteste, par ses merveilleux résultats, l'immense pouvoir d'amélioration et de perfectionnement que l'homme possède. L'application de ce pouvoir tend à se développer à l'infini, à mesure que la science réfléchie, fruit de l'expérience se développe elle-même. En présence des résultats obtenus par le concours mutuel de l'art et de la nature, il nous parait incontestable que si l'homme mettait à perfectionner sa propre espèce le même soin qu'il a mis à l'amélioration de certaines races d'animaux , il arriverait à produire des types humains qui réuniraient toutes les conditions de la beauté idéale conçue par les artistes.
Nous ne nous étendrons pas plus long-temps sur ce sujet, car il nous reste, dans le cadre étroit où nous sommes obligé de nous renfermer, à considérer l'art sous un autre point de vue qui n'est pas le moins important.
Le pouvoir qu'il exerce sur toute la création dans Tordre physique, par le moyen de l'art, l'homme l'exerce sur lui-même dans l'ordre moral et intellectuel qui est une spécialité de sa nature. L'art, développé par la science réfléchie, se combine avec la liberté, c'est avec son secours que l'homme s'élève de la liberté instinctive à la liberté morale, qu'il se modifie par l'éducation.
et qu'il est conduit à créer, en se donnant librement des lois , au sein même de Tordre naturel, un ordre secondaire qui est par excellence l'œuvre de Tart humain. Cette création artificielle esl la société, milieu nécessaire au perfectioD* nement de T homme.
Le rapport qui existe entre l'art et la liberté, rapport que nous nous contenterons d'exposer ici le plus brièvement possible , n'est point difficile à découvrir.
A vrai dire, lorsque l'homme sort des mains de la nature, la liberté n'existe en lui qu'à l'état d'instinct; il n'est point encore un ôtre libre, mais un être fatal. Sa liberté ne consiste que dans l'exercice aveugle de son pouvoir et de son activité natatrelle, dont le premier objet est la satisfaction de ses besoins. La liberté morale, la vraie liberté ne commence pour lui qu'avec l'art de se gouverner lui-même, et au moment où sa volonté intelligente et réfléchie réagit contre ses instincts et ses impulsions fatales.
Le pouvoir que l'homme exerce au-dehors sur les autres êtres, par l'emploi de leurs iSorces naturelles et par la connaissance réfléchie des lois selon lesquelles ces forces agissent, il l'exerce au-dedans de lui-même. L'art a donc tout à la fois le monde et l'homme pour objets de
800 action. Deux carrières lai sont ouvertes, deux buts lui sont proposés qui se relient ensemble dans une fin commune : Taccomplissement de la destinée de Thomme.
En même temps que Tbomme, avec la science réfléchie que lui donne Texpérience, parvient à se rendre maître des forces aveugles et fatales de la nature, en même temps qu'il Les soumet à ses calculs et à ses volontés, et les dirige à son gré, H développe sa liberté dans le sens de son pouvoir, car la liberté de Thomme, à Fégard de la nature , consiste dans l'étendue de sa puissance d'action. Sa liberté à cet égard commence où son pouvoir sur la natare commence; elle finit où son pouvoir finit.
Plus la science et la puissance, qui sont en rapport Tune avec Tautre, s'augmentent, plus la liberté de l'homme se développe, plus il s'aiîrancbit du joug des forces aveugles qui agissent sur lui. Sans doute, l'homme ne peut pas en triompher d'une manière absolue et changer les lois immuables qui président à Texistrace dos êtres, à leiir rénovation , aux cours des saisons, aux lois de la vie, puisqu'au fond l'art repose sur la connaissance et l'application de ces lois. Ce n'est donc pas sur la nécessité absolue, mais sur la nécessité relative que l'art
s'exerce. Or, cette oécessité relative, que nous avons appelée la fatalité et qui s'applique à ce qui est, non pas absolu, mais à ce qui est conditionnel , à ce qui est, mais peut ne pas être , ou être autrement, cette nécessité relative, disonsnous, laisse à l'homme un champ d'action immense.
Dans l'ordre des faits contingents, qui est celui où la liberté existe , là où commence le règne de l'art, c'est-à-dire l'emploi raisonné des forces naturelles , la fatalité se replie en quelque sorte sur elle-même, elle s'assouplit et devient docile, elle se discipline , elle se neutralise même pour servir les desseins de F homme. Cette part de la toute-puissance faite à la liberté humaine par le moyen de l'art, lorsqu'on la coûsidère dans tous ses développements possibles, est sufQsante et proportionnelle à sa destinée.
L'empire que l'homme peut acquérir sur les forces instinctives et aveugles de la nature , en les dirigeant, en les disciplinant à son avantage et pour l'accomplissement de sa destinée, il peut l'acquérir sur lui- môme. Cette autre part de la liberté est, comme la première , un emploi de la science réfléchie, une application intelligente et raisonnée de ses propres forces naturelles , à sa conservation, à son bonheur, à son existence
sociale, à son éducation. Par la puissance de Vart et de la science qui réclaire, il est appelé à régler lui-même librement et volontairement les conditions de son existence, à se donner des lois seceodaires qui sont le complément, la ratification et la sanction de ses lois naturelles, c'est-à-dire des rapports nécessaires selon lesquels sa destinée doit s'accomplir. C'est dans cette création artificielle, qui est l'œuvre de l'art humain par excellence, que se manifeste surtout la liberté intellectuelle et morale , c'est par elle qu'elle se constitue. Alors l'homme, en se disciplinant lui-même, échappe et se dérobe à la fatalité qui est en lui, comme il échappe, en dirigeant les forces de la nature, à la fatalité qui est hors de lui. Il se fait libre intérieurement oomme il se fait libre extérieurement, il est le mattre du monde et de lui-même. Avant celte transformation, il n'est qn'un être fatal dans l'ordre fatal de la nature; il est soumis à l'empire de toutes les forces aveugles, il est luimême une force aveugle, il n'est pas encore libre, il est esclave.
Cette transition de l'ordre fatal à la liberté morale et intelligente dont nous nous occuperons bÎMtftt d'une manière plus explicite, est une adfliîrable évolution , un magnifique phénomène
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qui ne peut s'accomplir que par le moyen de Tart. Il est le produit de l'éducation de Thumanilé par elle-même. Au point de vue le plus général et on le considérant dans ses rapports avec la création tout entière , le phénomène de la transformation, dans l'homme, do la liberté instinctive en liberté morale et intellectuelle, est le dernier de tous les phénomènes possibles; il marque le terme où l'œuvre de la création s'achève et s'arrête.
L'accomplissement de ce phénomène est en rapport parfait avec la destinée de l'homme comme être intelligent. Ce n'est qu'après avoir créé le monde, en vertu de son activité nécessaire et avec sa science inconsciente d'elle-même, ce n'est qu'après s'être incarnée dans l'homme, la dernière des créatures possibles dans le monde où il existe, puisqae là où la science immédiate se réfléchit, c'est qu'elle a atteint nécessairement sa dernière limite, ce n'est que dans ce dernier chef-d'œuvre de sa puissance que la cause universelle réalise , au sommet de la^création, le sublime phénomène de la liberté intellectuelle et morale. En donnant à l'être qui est destiné à la connaître la puissance de l'art, la cause de l'univers a placé sur la tète de l'homme la couronne de la liberté , comme
signe de sa royauté intellectuelle el de seo pouvoir sur la création.
Le rapport de Tart avec la liberté étant ainsi reconnu et déterminé , ce sera maintenant pour nous une véfité démontrée, un axiome incontestable que cette proposition :
La liberté ne commence quatre l'art; aî^nt lui, tout est fatal dans l'homme aussi bien que dans la nature.
En résumé, Tart est la puissance de modifier et de perfectionner la création première, nécessairement exécutée par les éléments de la cause universelle, avec leur science immédiate et leur activité spontanée.
Ce pouvoir que Thomme possède et qu'il exerce sur lui-mèode et sur toute la création , en raison de sa nature et de sa destinée , n'est qu'une continuation, un épanouissement de la puissance des causes premières dont Thomme eçt rincarnation suprême.
L'art se divise en deux branches : les beauxarts et les arts utiles. Les beaux-arts sont l'expression du sentiment instinctif que Vhomme a de sa perfection finale. Ils sentie langage prophétique qui lui annonce sa destinée. Par une espèce de divination qui leur est propre, ils lui révèlent d'avance les modèles de la beauté physique.
intellectuelle et morale à kMjaelle il doit atteindre ; ils en devancent la réalisation et lai indi*^ qaent le but où doivent le conduire les arts utiles. Ceux-ci ont pour objet la réalîsa1i<m des conceptions idéales des beaux-arts dans ce qu elles ont de possible , c est-à-dire de radicalement vrai.
Comme application de la science réfléchie de rhomme et de la connaisance qu'il acquiert des lois naturelles, Tart ne sort point du domaine de la nature t et comme il ne peut agir efficacement qu'avec son secours et selon ses lois, il n'est à vrai dire pour l'homme que le moyen naturel qu'il possède pour accomplir sa destinée.
C'est avec le secours de l'art, avec le consentement de la nature elle-même et par l'emploi de ses forces fatales , que l'homme dompte la nature et la fait servir à ses besoins. Enfin c'est avec le secours de l'art qu'il exerce, sur tous Jes êtres et sur lui-même , cette domination intelligente et volontaire qui, en même temps qu'elle le constitue l'être suprême du monde où il existe, le caractérise comme être moral et liiM*e.