R LA PAROLE
La société élant, comme nous venons de le démontrer, la condition première de Taccomplissement de la destinée humaine, cette condition en nécessite une seconde sans laquelle la première serait inefficace. Cette seconde condition , c'est r existence et l'emploi d'un moyen à l'aide duquel les hommes puissent exprimer leurs sentiments , se communiquer leurs idées , conserver les connaissances acquises et les transmettre de générations en générations. Ce moyen, nous l'avon? déjà nommé : c'est la parole.
Il y a, dans la parole de l'homme, dans cette faculté qu'il possède d'exprimer par le son de la voix tout ce qu'il sent, tout ce qu'il sait, ce qui est visible et ce qui ne Test pas, il y a, dans ce pouvoir magique qui fait revivre ce qui n'est plus , qui rend présent ce qui n'est pas encore, qui renferme Tidée de l'être absolu, de l'inûni, dans un mot, et qui donne même, en le nommant, une espèce d'existence au néant, quelque
chose de si simple et de si compliqué, de si naturel et de si merveilleux tout à la fois , qu'eu y réfléchissant on reste stupéfait d'admiration. II n'est donc pas surprenant que l'invention de la parole ait été refusée à l'homme et qu'on lui ait donné une origine surnaturelle. Selon les traditions mythologiques, ce n'est point l'homme qui, sollicité par le besoin de se f)aire comprendre de son semblable et qui , guidé par l'instinct , cette science spontanée qui précède la science réfléchie, est arrivé de lui-même, par l'exercice et le développement naturel et progressif de ses facultés intellectuelles et organiques , à se former un langage artificiel. Mais la parole lui a été donnée surnaturellement , il n'y a pas eu de progrès pour la création du langage ; et de même que la tradition mythologique a fait naître l'homme parfait, elle lui a donné, dès l'origine, une langue parfaite. C'est donc par un miracle, c'est-à-dire par un renversement de la loi de création, qui pour tous les êtres s'accomplit progressivement , que l'homme , ayant été créé parfait, a su parler en venant au monde. Mais lorsqu'on l'examine sérieusement , cette origine surnaturelle de la parole , liée au dogme de la chute de l'homme , n'est pas moins contraire aux lois générales , aux lois de la rai-
son suprême, que l'origine fabuleuse de l'homme lui-même. Et qui donc , dans cet Eden mythologique où l'homme est né parfait , aurait révélé la parole à cet être solitaire? Car, pour parler], en supposant même qu'il soit possible de parler sans l'avoir appris, il faut avoir un interlocuteur. Mais les révélateurs ne s'arrêtent pas à ces difflcultes, rien ne les embarrasse. En personniflant la cause universelle créatrice de l'homme , ils ont mis à leur service, pour interlocuteur et pour maître de la parole. Dieu lui-même. Avec un Dieu personnel , avec un Dieu qui parle et qui, pour parler, doit être revélu nécessairement d'une forme humaine , le problême est résolu de la manière la plus simple. Dieu et l'homme conversent ensemble dans le paradis terrestre; les deux interlocuteurs sont trouvés, le^remier dialogue a lieu.
Un Dieu qui parle , la cause de Tunivers tout entière, réduite et concentrée dans la forme humaine, un Dieu qui cause familièrement avec l'homme , son disciple : voilà la première éducation du genre humain , elle est accomplie sans difScuUé, il n'y a point d'invention, il n'y a pas de progrès intermédiaires ; la perfection est atteinte du premier coup. Il faut convenir que c'est une belle et grande ressource que l'ima-
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Voilà pourtant les origines de la parole et de la diversité des langues données par les prophètes qui se disent chargés d'instruire Thomme , par le maitre primitif dont les leçons lui ont déjà si mal profité.
Mais viendront les théologiens chrétiens qui nous répondront que ce même maître, qui a enseigné la première langue divine , expression de la vraie science, de la science universelle, et qui a conversé avec le premier homme pour r instruire avant sa chute, est apparu de nouveau dans le monde sous la forme humaine, pour réhabiliter ce disciple ingrat, substituer la parole de vérité à la parole de mensonge, et réunir ce qui était divisé par la confusion des langues. Dans la contexture de cette seconde tradition qui vient s'ajouter à la première pour la compléter et former le cercle mythologique dans lequel l'homme est enveloppé , il y a un profond artifice , et c'est une conception très habile que celle par laquelle on est parvenu à faire intervenir dans l'histoire de l'humanité, telle que les théologiens l'ont faite, la parole, divinisée et métamorphosée tout à la fois en homme et en Dieu.
Nous pourrions , avec les données que nous possédons sur la nature de la cause universelle ,
instinctif de sa destinée. Avec des miracles, avec
des symboles, Thomme ne fait que tourner dans un cercle vicieux , il ne s'explique rien , il reste ignorant de toutes choses et de lui-même. Des mystères n'expliquent pas d'autres mystères; pour arriver à la science, il faut rentrer dans les faits et se servir de la raison.
La formation d'une langue est nécessairement un fait naturel et dont la réalisation ne dépasse pas la puissance des facultés humaines. Bien qu'il soit possible aujourd'hui de remonter à l'origine des langues, qui se cache, comme toutes les origines, dans les ténèbres du passé , la raison, aidée de l'expérience, suffit pour nous foire concevoir comment les langues se son! formées. Il se passe tous les jours sous nos yeux des faits qui reproduisent en partie cette création primitive, et qui nous en donnent une image. Comme il y a aujourd'hui dans la nature humaine les mêmes pouvoirs virtuels , les mêmes instincts, la même organisation qu'elle possédait au commencement , et que de plus il se rencontre des cir60nstances où les hommes parlant des langues différentes sont entre eux comme s'ils ne savaient point parler, il est facile, avec ces éléments , de se faire une idée vraie de la formation d'une langue.
En effet, pour assister par la pensée à la for- II 16
matioû d'une langue, il suffit de se figurer, vivant ensemble, des êtres qui ne savent point parler encore, mais qui, dans leur instinct, cette première science de leur destinée^ dans leurs facultés , dans leur organe vocal , ont toutes les conditions, tous les moyens nécessaires à la création de la parole. Eh bien! ces êtres ainsi doués , par cela même qu'ils vivront ensembk , arriveront nécessairement à parler. La parole sera un fruit qui naîtra d'eux comme la fleur naît de l'arbre, par le seul mouvement de la vie. Certes , le premier moyen employé par ces êtres pourvus de toutes les facultés et de tous les instincts en rapport avec leur organisation et leur destinée , ne sera pas d'abord un langage articulé; ils exprimeront leurs sensations, leurs sentiments , leurs idées par des signes : car les signes sont la première langue , celle qui appartient à l'enfance de l'homme comme à l'enfance de l'humanité, celle que l'instinct parle naturellement et spontanément. Mais en raison de ce que l'homme possède un organe vocal qui jouit, comme tous les autres organes, d'une activité instinctive qui lui est propre et qui agit conformément à sa destination , dans les circonstances où il est sollicité de le faire, nécessairement, le langage primitif des signes sera accompagné et
entremêlé de cris spontanés. Ces cris, qui seront d'abord des monosyllables , de véritables interjections, expressions instinctives du plaisir ou de la douleur , resteront dans la mémoire et deviendront des mots, lorsqu'ils seront répétés avec intention dans certaines circonstances semblables k celles qui les auront fait naître et qu'ils serviront ensuite à rappeler. Puis, peu à peu, ces cris, ces monosyllables, ces mots simples s'ajouteront les uns aux autres et formeront des mots composés ; ils seront des signes plus rapides C[ui se substitueront aux signes primitifs et finiront par les remplacer entièrement, jusqu'à ce que, cette transformation étant devenue complète, le langage des signes soit tout à fait abandonné ; telle a dû être la marche progressive de la formation du langage parlé. Il a été indubitablement précédé par le langage des signes. Celui-ci est si bien le langage primitif et spontané, le seul que tous les hommes entendent sans l'avoir appris , qu'il est celui des hommes qui ne parlent pas et ne peuvent parler, celui des sourdsmuets. Ces infortunés , si long- temps séparés de l'humanité et condamnés même par les théologiens à la damnation éternelle, en raison de leur impuissance fatale à entendre la parole , instrument de la foi sans laquelle , selon le dogme, nul
m peut élre sauvé, ces infortunés, disons-nous, grâce au langage des signes, sont rentrés dans la communion de l'humanité et ont reconqnis leurs droits. Sans doute, si cette découverte qui, au fond , n est qu'une chose retrouvée, avait été faite dans les temps mythologiques, on l'eût attribuée à un Dieu -, mais aujourd'hui , il faut bien reconnaître qu'elle est humaine et que c'est surtout à l'amour de l'humanité, éclairé par la philosophie , qu'elle est due.
Dans cette première langue oubliée , mais retrouvée et perfectionnée par l'art, il y a donc une preuve non équivoque de la création du langage par le fait de l'homme; un Dieu n'a pas appris à l'homme le langage des signes , car si l'on suppose poétiquement qu'il puisse parler sans avoir un corps, ce Dieu ne pourrait du moins parler par signes, sans revêtir une forme corporelle.
Ce qui a lieu pour les sourds -muets se reproduit tous les jours parmi les hommes qui parlent une langue différente. Ce sont des sourdsmuets d'une autre espèce, et pour s'entendre et se comprendre , ils ont recours au langage qui n'est point appris , au langage instinctif des signes.
Nous n'avons pas besoin, nous le pensons, de
nous appesantir sur ces faits , il est incontestable que rhomme parle spontanément par signes , et que cette langue universelle est l'expression naturelle et primitive de ses sentiments, de ses idées, de ses besoins, puisqu'il la retrouve en lui , dans les circonstances où la langue parlée et apprise ne peut lui servir. Venons donc à la création de la parole , qui est un produit de l'intelligence réfléchie, un produit de l'art.
Dans le langage des signes , il n'y a primitivement rien d'arbitraire ni de conventionnel ; le signe, pour exprimer l'idée d'une chose, la fait voir en l'imitant. Il n'en est pas de même pour la parole articulée; pour parler le langage de la parole et pour l'inventer, il faut une convention, une espèce de contrat. La création des mots d'une langue est un phénomène qui est le résultat d'une association physique et intellectuelle. L'enfantement de la parole est , pour ainsi dire , une image de la génération des êtres vivants. Sans le concours et la présence des deux êtres corporels intelligents , et sans le rapport physique et moral qui existe entre eux , le son de la voix ne se produirait pas, ou bien il ne serait qu'un bruit vague et sans signiûcation. Pour qu'un mot soit créé, pour qu'il devienne en
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quelque sorte le corps vivant d'une pensée, il faut que deux êtres humains s'unissent par le concours simultané de leurs facultés physiques et intellectuelles. La génération de la parole n'est donc pas , plus que celle des êtres vivants , le fait d'une cause isolée. Pour donner la vie à une parole , il faut deux générateurs.
Ainsi, la parole, qui est le lien de l'humanité, est, comme tout ce qui est créé, le produit d'une association. Son existence repose sur une convention mutuelle faite par deux êtres intelligents. Ce que fait une mère lorsqu'elle apprend à parler à son enfant, nous offre un exemple sensible de ce contrat intellectuel; c'est en lui montrant les premiers objets qui frappent ses sens et qui sont en même temps les premiers objets de ses affections, qu'elle lui apprend leurs noms. La nature se révèle ici de la manière la plus touchante et avec toute sa grâce, par le moyen si simple qu'elle emploie pour faire en même temps l'éducation morale et intellectuelle de l'homme.
Pendant cet apprentissage long et difficile, la mère elle-même redevient enfant. Elle fait redescendre instinctivement la langue à ses éléments primitifs; elle recommence en quelque sorte son invention en se servant de syllabes brèves ,
entremêlées de signes; elle contracte aussi les mots, et les réduit à n'être plus que des cris semblables à des interjections, cette première . forme du mot, dans Tordre naturel , bien qu'on la place au dernier rang dans l'ordre grammatical. Le procédé employé par la mère pour enseigner la parole à son enfant et qui consiste à lui montrer les objets en les nommant , est également suivi par les hommes qui parlent un idiome différent , lorsqu'ils s'enseignent réciproquement leur langue; ils renouvellent ainsi la convention primitive qui a été faite par les inventeurs de la parole. Chaque jour, ce phénomène se reproduit de peuple à peuple^taussi d'homme à homme dans le sein de l'humanité, par les communications pacifiques comme par les conquêtes, qui amènent la transformation et la rénovation des langues.
C'est donc une invention humaine et purement humaine que celle du langage parlé. Comme instrument de son perfectionnement, c'est une création secondaire que l'homme est chargé de faire pour lui-même et par lui-même. Cette création s'accomplit d'ailleurs comme toutes les créations qui sont le produit de la puissance immédiate des causes , toutes les langues sont le résultat de l'association et du nombre. Comme
Thomme la cause de TuDivers par le splendide et magnifique ouvrage de la création.
Pour bien comprendre l'étendue, la puissance et la spécialité de ce langage de l'art, par lequel l'homme exprime le sentiment qu'il éprouve en face des beautés de la création , il faut se rappeler qu'il existe entre lui et le monde un rapport nécessaire qui les unit. Lors donc qu'on envisage ce rapport d'où il résulte que l'homme, est, sous une forme finie, le foyer qui contient intellectuellement le monde en lui , par le phénomène de ridée, en même temps qu'il y est contenu, on est frappé de l'évidence de cette vérité , que le monde lui-même , avec toutes ses merveilles, n'est qu'une forme de langage par laquelle la cause universelle se manifeste à l'hotnme destiné à la comprendre et à la connaître par ses œuvres. Le monde, manifestation de la cause suprême par la forme matérielle , est ainsi l'œuvre de l'art par excellence , il est le type universel et primitif qui renferme tous les éléments, tous les modèles de l'art humain , de l'art d'imitation. C'est en lui que se trouvent initialement toute forme, toute beauté, toute couleur, toute harmonie, tout mouvement, toute mesure , toute poésie. Il est le poème par excellence, il est la voix primitive du poète éternel
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qui parle à Thomme par tous ses sens, qui l'instruit, qui lui raconte ce qui est, ce qui a été, ce qui sera. C'est la parole incamée , toujours vivante et toujours nouvelle par laquelle la cause de l'univers lui apprend à la connaître. Lorsque l'homme a entendu et compris cette parole qui se révèle à lui sous toutes les formes, il en devient en quelque sorte l'écho, l'écho multiple ; il l'imite, il la répète à l'infini sous toutes les formes de l'art. C'est, en effet, pour l'homme un magnifique moyen de témoigner qu'il a compris les beautés de la création, que de les imiter, que de les reproduire artificiellement.
Toutefois, ce langage de Fart, avec ses magnifiques ressources, a toujours quelque chose de vague et de mystérieux. Comme la création dont il reproduit l'image, il ne s'exprime .que par des symboles. Il parle plus aux sens et à l'imagination qu'à la raison pure, et s'il excelle pour exprimer les choses de sentiment , il est impuissant pour exprimer les mystères et les détails de la pensée : il cache, il voile la vérité sous la forme ; il se prête avec une extrême facilité à favoriser la superstition et toutes les erreurs de l'imagination. C'est par ce langage de la forme que l'art a contribué pour sa part à tromper les hommes ; c'est lui qui a peint et
sculpté les idoles, élevé les temples, ces forteresses de la superstition, où Thomme, séparé de la création par un voile de pierres , cesse d'être en communication avec la nature et n'aperçoit plus que des images fantastiques qui V effrayent. C'est sous ces voûtes, suspendues sur sa tête, et qui semblent toujours prêtes à l'écraser; que l'art, devenu le complice de l'erreur, a servi à inspirer le fanatisme, cette sombre maladie des temples, dont le nom décèle si bien l'origine, n
Mais ne faisons pas ici un crime à l'art d'avoir servi à tromper l'humanité, en lui créant des idoles, car le même reproche serait à foire à la parole. L'erreur est une des conditions fatales imposées à l'homme dans la recherche de la vérité et, de toutes les formes de langage qu'il emploie pour manifester sa pensée, il n'en est pas une qui ne puisse la propager. Laissons donc, pour le moment , ce triste côté des choses humaines et ne considérons la parole que sous le point de vue de sa haute mission, et de sa supériorité sur toutes les autres manifestations de la pensée.
Dans la parole il y a une puissance univer-
(*) Fanatisme ▼ienl du mol fanum , temple.
selle et surtoul une spécialité d'expression qu'aucune autre forme de langage ne peut atteindre. Elle est par excellence l'instrument de la science, le moyen de faire briller la vérité par le raisonnement. Non-seulement elle peut exprimer les choses de sentiment, comme le font les beaux-arts, mais à elle seule, elle les contient tous. Elle est, par rapport à eux, comme la lumière est aux rayons^ de diverses couleurs qui la composent; ils font partie d'elle, mais aucun d'eux ne l'égale en puissance, elle les résume tous dans son unité.
C'est à elle seule qu'il appartient d'éclairer le monde des idées, comme c'est à la lumière physique qu'il appartient d'éclairer le monde des corps. Ce qu'aucune des autres formes de langage ne peut faire, la parole le fait; tandis que les beaux-arts semblent avoir pour mission d'exprimer les sentiments de l'homme, de les traduire au dehors par des formes imitées de celles de la nature , la parole est l'instrument spécial de la raison; elle est le flambeau magique qui éclaire les plus secrètes profondeurs de l'intelligence et en dissipe les ténèbres. Sans le secours que lui prête la parole, l'homme ne pourrait analyser ses idées, les juger, les classer méthodiquemeni , les généraliser, les abstraire,
c est elle qui débrouille le chaos de ses pensées. Sans le secours de la parole , Tart de la logique n'existerait pas, et toute discussion serait à jamais interdite à Thomme. Avec tous les autres modes de langage employés par l'art, la vérité resterait contenue dans la forme matérielle, tout resterait symbole, il n'y aurait point de critique, d'examen, point d'analyse, point de synthèse intellectuelle; l'idée ne pouvant s'abstraire, ne se dégagerait pas de son çbjet, il n'y aurait de possible qu'une expression vague des sentiments de l'homme , aussi mystérieuse , aussi confuse pour lui que le langage de la nature elle-même; enQn avec le langage des arts , il serait impossible de construire l'édifice logique d'une science quelconque. Pour les opérations rapides de l'intelligence, la parole, avec sa forme fugitive et pour ainsi dire immatérielle, est donc nécessaire.
Les mots , en tant qu'ils sont les signes des idées , qui elles-mêmes représentent les choses, se prêtent avec une extrême facilité à la construction de l'édifice de la science. Par une admirable corrélation avec la nature des choses qu'ils sont appelés à représenter, les mots sont, pour ainsi dire, les atomes, les molécules constitutives de toute création, de toute vie intel-
lectuelle; ils sont simples, composés, organisés même comme les êtres matériels.
Un discours, un livre est un corps intellectuel, un corps d'idées qui devient en quelque sorte vivant par la réunion , par Tassemblage et le rapport de toutes ses parties , et il y a encore dans cette création de la science réfléchie de rhomme et dans la vie de son intelligence réalisée par la parole, l'application et l'imitation des lois universelles qui président à toute création. Par la réunion de tous les mots représentatifs des choses, par l'ordre dans lequel ils sont rangés et qui est l'image du rapport qu'il y a entre les choses que ces mots représentent, la parole, expression de la science réfléchie de l'homme, reproduit l'ordre naturel, et devient une traduction en quelque sorte immatérielle du langage de la cause universelle, c'est-à-dire de la création matérielle tout entière. Il y a plus, et comme pour attester la haute mission de l'homme et lui donner la preuve qu'il résume toute la création, et qu'il est appelé à être le foyer intellectuel de la cause de l'univers , et à la connaître ellemême, la parole, par sa puissance magique, renferme , dans une seule formule , l'idée de tout ce qui est, l'idée de la cause universelle, l'idée de ses effets. Lorsqu'il emploie pour
cette Gn, soit le mot Dieu, soit le mot univers, philosophiquement conçus , l'un comme représentant la cause infinie inséparable de son eifet, l'autre comme l'effet inséparable de sa cause, la parole résume dans une seule expression la science de toutes choses.
La parole s'élève donc bien au-dessus de toutes les autres formes du langage, et seule elle peut exprimer l'idée de la cause universelle, abstraite de ses effets, l'idée dé l'être absolu qui, dans son entité métaphysique, n'a point de formes ; seule elle peut exprimer l'idée de l'infini, l'idée de l'éternité qu'aucun des arts plastiques circonscrits par la forme ne peut manifester. C'est à la parole , à elle seule qu'il appartient d'éclairer V intelligence pour la conduire jusqu'à ses dernières limites. Elle est la seule forme qui convienne à l'expression des vérités de la raison pure. Gomme nous l'avons déjà dit , elle est au monde des idées ce qu'est la lumière au monde matériel ; aussi les mythologues ont -ils confondu, identifié la lumière avec la parole et l'ont- ils divinisée dans une personnification suprême. De cette forme fugitive , inventée par l'homme pour communiquer à l'homme sa pensée , ils ont, par une poétique métaphore, fait non -seulement le Dieu, père
intellectuel de Thumanité, mais le créateur de r univers lui-même.
A la vérité, c'est une belle et grande chose que la parole , même dépouillée de son auréole mythologique et considérée dans la vérité pure et simple. Elle est le plus admirable phénomène de la création après la création elle-même ; elle est la dernière et suprême manifestation de la puissance de la cause éternelle incarnée dans l'homme , la dernière forme par laquelle l'attribut de la science immédiate et nécessaire de la cause se réfléchit dans ses œuvres. Ce qui peut la faire philosophiquement appeler divine, c'est qu'elle n'est pas un pouvoir individuel et isolé , mais un pouvoir social , mais une manifestation de la puissance et de l'unité radicale de la nature humaine; c'est qu'elle est la voix de l'humanité tout entière qui parle par la bouche d'un seul homme, lorsque cet homme révèle à d'autres hommes la vérité; c'est qu'il n'y a rien dans l'univers qui surpasse le pouvoir magique de la parole, au moyen de laquelle les intelligences s'allument comme des flambeaux, en se communiquant leur lumière sans la perdre euxmêmes; c'est que la parole n'est pas seulement un moyen de multiplier, de conserver la science, mais qu'elle est encore le moyen d'établir l'éga-
lité parmi les hommes, d'élever le faible au niveau du fort, en leur enseignant la justice, en leur enseignant la vérité sar leur destinée commune, sur la solidarité de leurs actes , sur leurs droits et leurs devoirs ; c'est qu enfin elle est un moyen aussi grand que la destinée de Thomme, et que la cause universelle, incarnée en lui , lui a réservé à lui seul le pouvoir de créer artificiellement, pour accomplir sa haute fonction dans le monde.
Aussi , à mesure que l'humanité s'est avancée vers le but final de sa destinée, l'invention de la parole s'est -elle complétée par d'autres inventions. Anciennement l'écriture,^ plus près de nous l'imprimerie lui ont donné un corps et l'ont multipliéie à l'infini. Par ces merveilleuses inventions , le travail intellectuel des générations passées ne peut plus être perdu pour les générations futures, la science tie peut plus être arrêtée dans son développement. Grâce à l'imprimerie surtout, la science, qui est la véritable religion, la religion de l'avenir , tend de plus en plus à devenir le patrimoine de tous. C'est par l'impri- . merie que s'accomplit lentement , mais incessamment, la grande communion intellectuelle des peuples qui gravitent vers l'unité. C'est l'imprimerie qui réalise , en dehors des symboles et II 17
des fictions religieuses, le yrai mystère de Feucharistie , et distribue à tous la parole de vie, le pain de Tintelligence que les prêtres catholiques donnent à leurs disciples , sous une forme symbolique dont ils ne comprennent plus le véritable sens, et qui se réduit ainsi en un acte de superstition et d'idolâtrie.
Sans miracle et par le mouvement progressif de lliumanité , par ses besoins , par le côté matériel des choses lui-même, par les relations commerciales, par la colonisation, par les arts industriels , par la rapidité des communications, par toutes les causes enfin qui tendent à réunir les hommes dans une vaste association , dont la science doit être le lien, il n'est pas impossible que, dans lavenir, une seule langue soit parlée sur tout le globe. Alors le destin de Thumanité se consommera dans l'unité de la science; la vérité, le premier de tous les biens désirés par rhumanité, celui qui contient tous les autres, se propagera par la parole dans toutes les intelligences , comme la lumière physique avec laquelle on Va comparée et mythoLogiquement identifiée, se réfléchit dans tous les yeux.