CHAPITRE IL
DE LA LOr NATURELLE.
ËQ recouDaissanl, comme nous l'avons fait dans le chapitre précédent , Tindépendance et la souvei*aineté de rhomme,«en tant qu'il est formé d'une partie des éléments de la cause universelle et souveraine, notre intention n'a pas été d'affranchir ce roi de la création terrestre de toute loi , de toute obligation , de tout devoir.
Il serait absurde, en effet, de supposer qu'il y eût, dans le système de l'univers, un être sans lois et que cet être ayant une destinée dans le monde , destinée non pas seulement individuelle mais sociale, pour l'accomplissement de laquelle la liberté lui est nécessaire, cette liberté fût sans règle. Nous n'avons donc jamais eu la pensée de mettre en avant une pareille hypothèse. Nous sommes, au contraire, bien loin de là, puisqu'une des premières vérités que nous ayons reconnues, c'est que la cause universelle en qui réside la toule-puissance suprême, a en elle-même ses lois immuables, cter-
nelies comme elle et selon lesquelles toutes 86$ actions s'accomplissent nécessairement.
De cette vérité première que la cause créatrice de TuniTers n'agit que selon des lois qui lui sont propres , lois qui sont à la fois nécessaires parce qu'elles sont rationnelles et rationnelles parce qu'elles sont nécessaires , ainsi que no«s l'avons déjà démontré, il résulte cette conséquence directe , que toutes les créations qui sont produites en vertu de ces lois primitives ont aussi leurs lois nécessaires^ lois auxquelles, en raison de la contingence des êtres dont elles règlent l'existence, nous* avons donné le nom de lois fatales. Ainsi donc, de même qu'il y a pour la cause suprême et créatrice, une loi qui lui est propre et dont l'accomplissement lui in^ combe à la fois comme raison de ses actions et comme nécessité de sa nature , il y a pour tous les êtres contingents , pour toutes les créatures, selon leurs fonctions, leur destinée dans l'univers, des lois fatales qui leur incombent et qui constituent pour elles une obligation à laquelle ils ne peuvent se soustraire.
Sans cette obligation fatale imposée à tous les êtres d'agir selon les rapports qui lient leur existence et leur activité elle-même à l'ordre universel, il n'y aurait point d'ordre et d'har-
monte dans la création. Mais cela n'esi pas , cela ne peut pas être, et la néoessité rationnelle qui est la loi suprême des actions de la cause universelle et créatrice se traduit et se manifeste dans Tordre des êtres contingents par des lois qui, sous le nom de lois naturelles, règlent fatalement Texercice des pouvoirs qui sont confiés à toutes les créatures pour Taccomplissement de leur destinée.
Ces lois, considérées au point de vue général de Texistence de T univers , sont les mêmes pour tous les êtres et c'est d'elles que chaque créature tient ses droits. Ge.sont elles qui lui imposent ses devoirs^ Bien qu'il ait une destinée spéciale dans le monde et des facultés proportionnelles à cette destinée, d'où résultent pour lui des droits et des devoirs particuliers, l'homme est cependant, comme toutes les autres créatures , soumis à ces lois générales. Ëlles^ dominent la première phase de son existence, elles préexistent aux lois artificielles et secondaires de la société, et, sous le nom de lois naturelles , elles constituent dans cet ordre la règle fatale de ses actions. Pour bien comprendre les motifs et la nécessité de la création des lois sociales que l'homme accomplît spécialement pour lui, avec le secours de sa raison réfléchie et par l'effet de sa volonté, afin de
réaliser sa destinée d'être libre^ in est indispensable que nous nous fass une idée juste et précise de la loi laquelle sont soumis tous les êtres primitif de la création <
Dans Tordre naturel , tel qu'il c les lois fondamentales de création, et de destruction qui président à V Tunivers, chacun des êtres créés s< estt par le fait même de son exist< de les accomplir, il en est l'agent, fatal* La nécessité rationnelle qui cause universelle Tobservation de ( l'exercice de sa puissance éternelU ses créatures l'obligation de les ap] les conditions secondaires où oll Aussi 9 tous les êtres nés des causes et formés de Içur substance ont reçi part proportionnelle de la triple [ leurs causes, et ils ont la mission < en œuvre pour continuer , pour p création.
Le pouvoir qu'ils apportent en na est en quelque sorte une délégation < toute-puissance des causes immanei est le principe de leurs droits et ( voirs; nous disons de leurs droits
d^evoirs, car, dans leur pouvoir, il y a impiiciCe^ ment droit et devoir (*); droit et devoir corrélatifs qui dérivent du pouvoir pritnitif des causes et de leurs lois nécessaires. En effet, comme le droit existe virtuellement de toute éternité dans le pouvoir même de la cause universelle , pouvoir réglé par ses propres lois, et comme aussi le devoir existe en quelque Por4e en elle , par Tobligation rationnelle où elle est de suivre ses lois, dans Texercice de son pouvoir, et qu'en dernière analyse, pour les causes éternelles elles-mêmes , le droit et le devoir se résument dans leur toute -puissance, agissant selon ses •lors nécessaires, il est évident que toutes les créatures qui reçoivent une part de la puissance des causes ont, comme elles, dans leur pouvoir, la source de leurs droits et de leurs devoirs. Aussi, de même que dans les causes premières, l'exercice du pouvoir, réglé par des lois immuables et empreint du sceau de la loi suprême, du sceau de la nécessité, est parfaitement légi-
(*) Nous prion» le lecteur «ie nous accorder ici Templui de ces mots, dans le seus général que nous leur donnons et avant tonte spéciGcation des droits et des devoirs moraux de l'homme. Nous avons cherché dans ja langue d'autres expressions pour caractériser la différence qui existe entre le droit et le devoir naturel et le droit et le devoir moral, mais nous ne les avons point trouvées.
lime, de même, pour les êtres créés, causes secondes agissant selon les rapports nécessaires qui sont leurs lois fatales, l'exercice du pouvoir qu'ils possèdent est également légitime ; et comme ils sont , ainsi que les causes premières , forcés d'agir selon leur nature et leurs lois, dans leur pouvoir, il y a à la fois pour eux droit et devoir, et, si nous ne craignions dabuser ici des mots, nous dirions que pour les créatures agissant selon leurs lois nécessaires, dans l'ordre naturel, comme pour la cause suprême agissant dans l'ordre universel, le pouvoir, le droit et le.devoir sont une seule et même chose. Le droit, le devoir et le pouvoir, que nous nous réservons de distinguer sous un autre point de vue lorsque nous passerons de l'ordre naturel et fatal à l'ordre social et humain , étant ainsi confondus et réunis, sous l'empire de la nécessité et de la fatalité, sous l'empire de la nécessité pour ce qui regarde les causes elles-mêmes agissant dans Tordre universel, sous l'empire de la fatalité pour ce qui regarde les êtres créés agissant dans l'ordre contingent, tout ce que font ces derniers pour Texécution des lois de leur existence et de leur reproduction est légitime. Pour eux , le droit se confond fatalement avec le devoir , et le droit et le devoir se confondent avec le pouvoir.
ÀiisBi, lorsque, dans l'ordre nalarel où la coosenration et la reproduction des indÎYÎdtis et des espèces ne s'accomplissent que par la destruction , un être est obligé d'en détruire un autre, lorsque, par ex^oaple, le loup dévore Tagneau , il est dans son droit et n'est pas plus coupable que celui-ci lorsqu'il mange l'herbe de la prairie, qui elle-même dérobe, par ses racines, au ruisseau qui passe, les quelques gouUes d'eau dont elle a besoin pour se conserver et se nourrir. Dans diacun de ces faits, il n'y a rien que de légitime, ils sont tous également nécessaires à l'accomplissement de la loi universelle. S'ils ne se passaient pas ainsi, la création s'anéantirait.
L'homme lui-même, malgré la gr^ideur de sa destinée, est soumis comme toutes les autres créatures à la loi commune et universelle, il la subit et il l'exerce. Sous l'empire de cette loi fatale, qui confond le droit et le devoir avec le pouvoir et légitime l'empire de la force, l'homme, lorsqu'il est le plus fort, tue les animaux sauvages , ou pour se défendre , ou pour se nourrir, ou pour se vêtir. Par représailles, lorsqu'il est le plus Êiible , il est tué et mangé par eux. Ce terrible droit Ae détruire pour se défendre ou pour se nourrir, qui légitime l'usage
de la force dans tous les degrés de hiérarchie des êtres, est donc, au point de vue universel, un droit qui dérive de la loi naturelle et que la raison, lorsqu'elle remonte jusqu'à sa source, vient reconnaître dans le pouvoir même de la cause première et jusque dans la nécessité de ses lois.
Pour con^>ensation à ce droit terrible, il y a dans Tordre naturel des devoirs imposés à toutes les créatures vivantes. Si d'un côté, pour eiister, elles détruisent d'autres créatures d'une espèce différente de la leur, d'un autre côté, elles ont la mission de se reproduire, et dans l'accomplissement de cette mission se trouve la condition qui rétablit l'équilibre et conserve les espèces. L'animal le plus féroce et dont la vie ne se con^ serve que par le carnage, montre la même ten-* dresse, le même dévouement pour ses petits que les races réputées les plus innocentes. Le devoir qu'il a de les nourrir pour accomplir la loi naturelle et qui est connexe avec soa droit de détruire pour cette fin , il le remplit fatalement sous la directiim de ses instincts. Danâ l'accomplissement de ce devoir, il n'y a pas plus de mérite qu'il n'y a de crime dans l'^erdce du droit de détruire, et l'emptoi de la force n'est jamais, pour les êtres qui en usent dans
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Tordre naturel et selon leurs instincts/que Tem^ ploi du moyen qui leur a été donné pour se conserver, eux et leur raee.
Disons toutefois que dans Tordre naturel, conformément à la loi de conservation des espèces instinctivement observée par eux, les êtres qui appartiennent à la même famille, hors le cas d'extrême nécessité, ne s'entre-détruisent pas , ils s'associent au contraire , pour se défendre , ou pour attaquer leurs ennemis. Cependant dans certaines circonstances, lorsque par exemple ils se disputent leur proie ou qu'ils combattent pour la possession de leurs femelles , c'est toujours le droit du plus fort qui l'emporte et pour le dernier cas surtout, ce droit est rationnel, car il tend à la reproduction de l'espèce dans les meilleures conditions. Ce droit du plus fort, qui semblerait devoir amener la destruction des races les plus faibles , ne produit pas cependant cet effet; et, sous le point de vue de la conservation des espèces et de la perpétuité de la création, il est justifié par ses résultats généraux. Les êtres les plus faibles sont presque partout les plus nombreux sur le globe. Dans les lieux où la puissance de l'homme n'a point encore modifié sensiblement l'ordre primitif qui résulte de la loi naturelle, là où les animaux carnassiers
sont encore les mattres et lui disputent la souveraineté de la terre; dans les déserts de l'Afrique, par exemple, d'immenses troupeaux de timides gazelles et d'antilopes, seryent de pâture aux lions depuis l'origine du monde, sans que leur nombre soit diminué. Dans les contrées où l'homme domine sans partage, ce ne sont pas les plus grandes ^ les plus fortes races d'animaux sauvages qui sont les plus nombreuses, ce sont au contraire les plus faibles. Les lois de conservation, de reproduction et de destruction sont tellement combinées que , malgré le droit du plus fort qui règne dans l'ordre naturel, l'équilibre se rétablit toujours en faveur des plus faibles, et que la balance penche même de leur côté.
Ainsi donc, lorsqu'on s'élève à la contemplation de la loi naturelle et qu'on la considère dans sa raison d'être , c'est-à-dire dans sa nécessité absolue, sous le rapport de la durée de l'univers, de la conservation et de la reproduction des espèces , de ce point de vue général , il n'y a en réalité, ni bien , ni mal , ni crime, ni vertu dans les actes des créatures contingentes qui agissent et doivent agir conformément aux lois de la création. Le pouvoir qu'elles ont d'agir comme elle le font, comme elles le doivent faire, II 21
elles le tieunent des causes premières, il constitue à lui seul leur droit et leur devoir, et le £aiit qui résulte de remploi de leur force est toujours légitime, parce qu'il est Tapplication d'une loi fatale. L'être qui agit selon cette loi dans l'ordre naturel, n'est donc jaaMusL imunseiit». ai coupAlir Sms»^ tions étant toutes renfermées dans le cercle des lois générales de l'univers, soit qu'il se reproduise, soit qu'il détruise, soit qu'il conserve, sous ce triple rapport , il ne fait en petit que ce que font les causes éterndles elles-mêmes dans de plus grandes proportions, il accomplit la loi de l'univers dans ses divers modes.
Dans l'ordre naturel, et lorsque Ton considère les rapports qui sont établis entre les êtres divers par les lois universelles, le bien et le mal n'existent pas d'une manière absolue, car ce qui est un mal pour l'un est un bien pour l'autre. Aussi, pour trouver une application à ces deux idées distinctes, et surtout pour arriver à la notion du bien moral et du mal moral , faut-il envisager la question sous un point de vue relatif et particulier & l'humanité. C'est ce que nous ferons dans le chapitre suivant.