CHAPITRE III
DE LA LOI HUMAmE.
Ainsi que nous yenons de l'exposer dans le chapitre précédent, selon la loi naturelle et universfelle , le pouvoir^ le droit et le devoir sont une sieule et même choi^e. Le bien et le mal n'ont rien d'absolu « ils ne sont que relatifs, et les actions des êtres, qui, agissant selon leurs instincts pour se conserver, pour se défendre, détruisent les autres êtres > ne sont ni vertueuses, ni coupables : enfin, dans cet ordre, le droit du plus fort est légitime, puisqu'il est une conséquence de l'exécution des lois universelles.
Ceci posé, il est évident que si l'homme n'avait rien autre chose à faire sur la terre que de se conserver et de perpétuer sa race, la loi naturelle commune à tous les autres êtres vivants, lui permettrait de vivre et de se reproduire sous certains climats et dans des cc^nditions semblables à celles dans lesquelles vivent les grandes espèces de singes dont la conformation se rapproche tant de la sienne. Mais , telle n'est pas la
Il n'arriverait jamais à distinguer dans le pouvoir le droit et le devoir ; l'idée du bien et celle du mal se réduiraient pour lui à la sensation directe; il n'aurait jamais une notion distincte du juste et de l'injuste, du bien moral et du mal moral, et pour lui comme pour tous les autres êtres, la force serait la limite du droit, le fait serait toujours légitime. Enfin , comme il n'acquerrait point avec la science réfléchie du bien et du mal, la liberté morale sans laquelle il n'y a ni crime, ni vertu et, par conséquent, pas de responsabilité légitime, il serait toujours innocent, comme le sont l'animal sauvage, Fenfaut qui agit sans discernement, Tinsensé qui a perdu la raison. Mais, nous le répétons, telle n'est pas la condition de l'homme, et en reconnaissant qu'il a dans lé monde une destinée spéciale comme être libre, intelligent, moral et social, nous reconnaissons implicitement qu'il existe pour lui une loi spéciale, des droits et des devoirs spéciaux dont l'exercice et l'accomplissement lui sont imposés par sa nature même, pour la réalisation de sa destinée, droits et devoirs qu'il apprend à connaître et qui deviennent moralement obligatoires pour lui , lorsqu'il les connaît.
Les droits et les devoirs qui constituent la
loi spéciale de rhumanité ne sont d'ailleurs, comme cette loi elle-même , que l'ensemblQ de$ rapports nécessaires qui dérivent de la nature de l'homme et des facultés qu'il possède en raison de sa destinée.
Cette vérité générale étant reconnue* quelle est la loi de l'humanité? quel est sou but? Telles sont les deux questions ou plutôt la question unique à laquelle nous allons répondre.
S'il s'agissait d'énumérer ici toutes les dispositions qui constituent le code spécial de l'humanité, comme il faudrait préalablement avoir reconnu et analysé tous les rapports tant généraux que particuliers selon lesquels les hommes doivent agir pour l'accomptissemeait de leur destinée commune, il est évident que cette tâche serait au-dessus de nos forces.
Nous nous reconnaissons d'autant moins çapa^ ble de dresser les articles de ce code universel, que* selon la marche imposée à l'humanité par la loi progressive de son développement, subordonné à celui de la science et aux inventions de Tart, une multitude de rapports ignorés se révèlent incessamment et doivent se révéler dans l'avenir, à mesure que l'humanité s'avance vers son but, et que, par conséquent, il y a pour nous , dans l'état actuel de la science et de l'art.
une multitude d'inconntêes qui ne se dégageront qu'avec le temps. Mais ce que nous pouvoos faire avec une autorité suffisante , puisée dans le sentiment instinctif de Thumanité , dans les lu^ mières acquises de la raison et dans le do^ maine des faits eux-mêmes , c'est de reconnaître et de fixer le but général de la loi humaine, but qui en détermine le caractère et qui en fait res^ sortir les dispositions fondamentales.
Le but de cette loi, dont la connaissance et l'observation sont les conditions nécessaires de Taccomplissement de la destinée spéciale de l'homme comme être intelligent, social, moral et libre, c'est d'abord de soustraire tous les membres de la famille humaine aux conséquences directes et fatales de la loi naturelle qui donne l'empire au plus fort, de garantir l'existence des personnes contre toute violence, d'établir un ordre artificiel dans lequel chacun puisse trouver, par son travail, un moyen assuré de subsistance, ce qui implique la garantie et l'usage libre de ce qu'il possède et de ce qu'il acquiert selon les règles posées par la loi ; c'est de perfectionner l'homme par l'éducation, de développer sa Jiberté naturelle , de la transformer , par la science du bien et du mal et par la raison, de liberté instinctive et aveugle en
liberté morale et réfléchie , de telle sorte que le droit ne soit plus pour lui , comme dans l'ordre naturel, l'exercice du pouvoir sans distinction du devoir , mais l'exercice du pouvoir selon le devoir. Le but de la loi humaine, aprè$ avoir assuré la sécurité et l'existence des individus et constitué Tordre, sous la garantie de pouvoirs publics et de la responsabilité de chacun des membres de la société à l'égard de la loi , est encore, et c'est là son but le plus élevé, de satisfaire lés besoins intellectuels et moraux que tous les hommes éprouvent, de leur faciliter l'acquisition de la science, de les porter à s'aimer mu-* tuellement par l'égalité des droits, par les rapports de justice établis entre eux , par les services réciproques; c'est de resserrer et de consacrer les liens qui unissent ensemble , par les diverses modifications du sentiment de l'amour, les sexes, pour forîner les familles, les familles pour former les états, les états pour former le grand corps unitaire de l'humanité, dans lequel doit se réaliser l'accomplissement entier et normal de la destinée de l'homme, essentiellement, nécessairement sociale et solidaire.
Enfin , pour résumer dans des termes simples et faciles à saisir le but auquel les lois de la
société doivent tendre, et lès conditions principales sans lesquelles ce but ne peut être atteint : la loi sociale, la loi spéciale de l'humanité, loi qui n'est pas arbitraire , mais qui dérive de la nature même de l'homme , cette loi est celle qui a pour objet de consacrer tous les droits et tous les devoirs implicitement contenus dans les (rois termes suivants : amour, science, liberté.
Ces trois termes réunis sont la formule complète, le vrai symbole de la loi humaine, ils expriment trois choses qui ne peuvent exister et se développer si elles sont séparées, et si elles ne se prêtent un 'mutuel secours. L'amour sans la science est un aveugle qui s'égare , l'amour sans la liberté ne peut exister, et, par une réaction inévitable, produit de l'oppression et de la contrainte, il se change en haine. La liberté sans la science et sans l'amour n'est qu'une force brutale et dépourvue de raison et de justice. La science, enfin, impossible sans la liberté, est stérile sans l'amour qu'elle éclaire et qui la féconde.
Envisagée sous ses principaux aspects , la loi sociale est donc une loi de solidarité par le rapport de toutes les individualités qu'elle réunit pour un bût commun qui ne peut être atteint sans leur concours. Elle est une loi d'intelli-
genee, ear il faut la connaître pour la suivre; une loi de liberté, car elle ne s'exécute pas d'une manière fatale, mais volontairement; une loi d'amour, parce qu'elle correspond à un besoin d'union, de conservation, d'harmonie, et qu'elle a pour effet de développer le sentiment naturel et sympathique qui porte l'homme à aimer son semblable, dans lequel il trouve un être idea^ tique à lui-même, dont l'existence est nécessaire à sa c(Aiservation , au développement, à la perfec* tion de sa propre individualité. Toute loi sociale qui, par ses dispositions, ne tend pas à la réalisation de ces diverses conditions, n'est pas une véritable loi de l'humanité. Elle est contraire aux droits et aux devoirs qui dérivent de la nature de l'homme, et aux rapports nécessaires qui sont les lois de l'accomplissement de sa destinée comme être social, intelligent, moral et libre.
Ces principes étant posés , nous terminerons ce que nous avons à dire sur la loi spéciale de l'humanité en définissant le bien moral et le mal moral qui n'ont pas d'existence et d'application dans l'ordre naturel, mais seulement dans l'ordre humain; le bien moral, par l'observation volontaire, le mal moral , par la violation volontaire de la loi qui est supposée connue dans les deux cas.
Lorsque la loi est accomplie par le libre exercice des droits qui résultent pour Thomme de sa nature, et en même temps par l'observation des devoirs qui sont corrélatifs à ces mêmes droits, il y a paix, satisfaction intérieure, confiance, sécurité, harmonie, amour, non-seulement dans l'homme mais dans la société. Le bien moral existe même au milieu des maux physiques qui sont les inévitables effets des lois générales de la nature.
Au contraire, lorsque la loi est violée, lorsque l'homme est privé de Texeroice de ses droits par la force, lorsqu'il ne peut accomplir les devoirs corrélatifs qui lui sont imposés par sa nature pour l'accomplissement de sa destinée, ou que, le pouvant, il les viole volontairement» il y a dans la société , comme dans l'homme individuel, trouble intérieur, souffrance, défiance, désordre, haine, le mal moral existe et, comme un ver rongeur, il déchire les cœurs même au milieu des jouissances physiques.