CHAPITRE IV
DE l'éducation morale DE l'hOMME PAR LUI-MÊME.
L'existence d'une loi spéciale à l'humanité et le but dé cette loi étant déterminés , nous allons examiner un point important qui est un des éléments essentiels de la solution du problème de la liberté de l'homme.
Il s'agit de savoir maintenant par quel moyen l'humanité, primitivement ignorante et fatalement soumise à la loi naturelle et universelle, pendant la première phase de son existence, qui est celle de son enfance, arrive à connaître sa loi spéciale.
Pour éviter toute confusion dans les idées, nous écarterons pour le moment de la recherche à laquelle nous allons nous livrer la question de savoir à qui appartient le droit de faire la loi sociale. Nous laisserons également tout entière, pour y revenir plus tard, l'hypothèse de l'intervention d'un pouvoir surnaturel dans l'établissement de l'ordre social et humain, et nous
nous bornerons à expliquer par l'exercice et le développement des facultés naturelles de l'homme, le phénomène intellectuel et moral qui le transforme d'être ignorant , instinctif et fatal, en un être moral , intelligent et libre, et qui , en le plaçant dans d'autres conditions que celles qui résultent pour tous les êtres. de la loi primitive et naturelle, révèle à son intelligence une loi. plus parfaite à laquelle il donné son adhésion et qu'il consacre par sa volonté, lorsqu'il la connaît.
La question étant réduite à ces termes, en partant des données admises précédemment : que l'homme a une destinée spéciale et qu'il possède pour l'accomplir des facultés spéciales, ce qui est de rigueur, car il serait absurde de dire que l'homme a une destinée et qu'il n'a pas les moyens de la remplir, si nous recherchons maintenant les conditions dans lesquelles se réalisent l'éducation morale de l'homme et, par cette éducation, son passage de l'ordre naturel à l'ordre moral, celte métamorphose et celte transition n'auront rien que de naturel, elles auront lieu tout simplement^ par le développement de ses sentiments instinctifs, par l'exercice et l'emploi de ses facultés intellectuelles, par le mouvement de la vie, non pas individuelle, mais collective et sociale.
Si nous récapitulons ici les dhrers instincts de rhomme dont nous avons déjà parlé et qui sont en lui une première science destinée à le diriger vers son but, avant qu'il soit éclaii^ par les lumières de la raison et de Texpérirace, en iHmnoKmt ee» hirtmas, non» a»ûtti de suite les forces initiales qui , avec le concours de ses facultés intellectuelles , opéreront le phénomène dont nous recherchons les causes. En effet, l'instinct de la conservation, celui de la sociabilité, celui de l'amour, celui de la reproduction , l'instinct de la sciwce, celui de l'art, l'instinct de la liberté, celui de la justice qui existe dans rhomme comme un élément indispensable de son organisation morale et qui, du reste, a, comme tous les autres instincts, sa source dans la toutepuissance virtuelle de ses élémmts constitutif, et sa raison d'être dans sa destinée spéciale, tous ces instincts, disons -nous, sont autant de germes que le mouvement de la vie fkit éclore* Ils éclosent spontanément selon les lois de la vie et, lorsqu'ils sont éclos, ils se déveloj^ent ensuite sous les rayons réfléchis de l'intelligence, selon les circonstances plus ou moins favorables où les hommes se trouvent placés et avec le temps nécessaire à tout progrès.
Pour nous renfermer dans not^e sujet et en
ne considérant ici, bien que tous les progrès de l'humanité se fassent simultanément, que le développement du sentiment instinctif de la justice, qui est le sentiment moral par excellence, ce sentîm^it ne peut se déyeiopper et passer de la condition d'instinct à celle de science réfléchie qu'avec le secours de l'expérience et par l'emploi de la raison. Evidemment, l'homme ne peut connaître le bien et le mal qu'après les avoir éprouvés, qu'après les avoir a(x^omplis l'un et l'autre. Avant cette expérience et pendant la période fatale de son éducation intellectuelle et morale, il obéit, comme tous les autres êtres, à l'impulsion de ses instincts, il vit et agit comme eux dans l'ordre naturel , selon les lois de cet ordre qui ne tendent à d'autres fins qu'à la conservation de l'individu d'abord et ensuite à celle de l'espèce. Pendant cette première phase, il n'encourt aucune autre responsabilité que celle qui résulte des conséquences directes et fatales de ses actions. Mais cette situation n'est que provisoire: l'homme dans l'ordre naturel, l'homme sauvage n'est point encore l'homme, c'est une ébauche de l'homme. Sous la direction de ses instincts et en vertu de leur initiative qui provoque l'exercice de ses facultés et les met en
jeu, et attendu qu'il y a même, ainsi que nous l'avons exposé plus haut, dans le pouvoir de raisonner et de juger qu'il possède, quelque chose de spontané qui ne dépend pas de sa volonté et qui touche à l'instinct lui-même, c'est-à-dire à la science immédiate des causes de son être et à leur activité nécessaire, ses facultés intellectuelles, qui sont un mode de cette activité proportionnelle à sa destinée, s'exercent spontanément, et il est inévitablement conduit par elles à comparer ses actions, à les juger, à les distinguer comme justes ou injustes, bonnes ou mauvaises pour lui ou pour les autres, et cela par l'expérience de leurs résultats.
L'éducation morale de l'homme se fait donc naturellement à la fois par l'expérience et par le raisonnement. Dans l'acquisition de la science morale , les conditions sont les mêmes que dans l'acquisition des autres sciences. Sans l'expérience, la raison de l'homme n'aurait pas de base, puisqu'elle n'aurait pas d'objet de comparaison ; sans la raison , l'expérience lui serait inutile. Ce? deux moyens, inséparables l'un de l'autre, se nécessitent, s'entre-aident, et se confirment mutuellement, ils sont les générateurs indispensables de la conscience consid^ée
comme scfence de là morale , ils tendent tous deux à lui donner la même certitude qu'aux seîences physiques. .
€'est donc par le iSimple el nîaturel usage de ses facultés et avec le secours de rexpériencè, dont il^stlui-i&ème Vobjet, que l'homme parvient à diis^inguer le bien et le mal. Cette science est un fruit ^u il ne. petit pas ne pas cueillir sur l'arbre de la vie, c'est de ce fruît que se nourril son intelligence , il est ralimeùt de sa conscience; sans lui relie resterait, à Tétat d'instinct;, un germe latent él infécond. Il n'est donc pas nécessaire xle chercher une origine surnaturelle à la morale et de la faire descendre du ciel par des révélations miraculeuses^ La'consaijrer par uhe^ fiction, c'est plul6t la compromettre que lui donner une base solide. En réalité, elle est une science d'expérience et de raison aussi (ier^ tainé, aussi positive que les sciences naturelles et mathématiques, et comme elle est la plus nécessaire de toutes à l'accomplissement de la destinée spéciale de l'homme, elle es.t aussi la j^remière dent il feconnatt les principes et pour l'acquisition 4e liaquelle il lui suffit de vivre, d'agir, de raisonner, de juger, ce qu'il ne peut pas né pas faire, à moins que sa nature ne soit changée et que , privé de l'usagé de ses facultés intellectuelles > il n'ait cessé d'être homme.
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La transformation, qui modifie ses conditions primitives d' existence et qui s'accomplit par l'exercice et le développement de ses facultés, na donc rien de surnaturel; elle a sa racine, ses conditions , ses moyens, ses lois^ dans la nature humaine, sa raison dans sa destinée spéciale, et il n'est pas plus merveilleux que l'homme passe de l'état naturel à l'état moral, qu'il n'est merveilleux que d'enfant il devienne homme. De même qu'une fois entré dans la vie, s'il voulait retourner sur ses pas et rester dans l'enfance, sa volonté ne pourrait pas l'empédier de devenir un homme, de m^e lorsqu'il a compris le bien et le mal , sa volonté ne peut plus l'empéchçr de devenir un être moral et libre. Le développement moral de l'homme est aussi fatal que son développement physique; nulle volonté ne peut s'opposer d'une manière absolue à la loi qui détermine cette évolution, car ce serait arrêter l'exécution de l'une des lois fondamentales de l'univers, et cela précisément dans son application la plus élevée.
Lorsque l'homme, à propos de l'expérience à laquelle il est fatalement soumis, et sous la direction de ses instincts qui le provoquent avec une puissance irrésistible à faire usage de ses facultés intellectuelles , a comparé et jugé ses
actions par leurs conséquences, lorsqu'il est parvenu à connaître d'avance le mal et le bien relatifs qu'elles produiront, une nouvelle ci3ndition d'existence se réalise pour lui ;^ il n'est plus, après la connaissance qu'il possède du bien et du mal, ce qu'il était auparavant. L'empire absolu de la fatalité cesse pour lui, il juge d'avance du mérite de ses actes, il peut choisir entre les diverses directions qui se présentent devant lui. L'acquisition de la science qui lui a feit subir une transformation qui l'élève de la condition d'être instinctif et fatal, innocent dans son ignorance primitive , à la condition d'être moral et libre, lui impc^e de nouvelles <Aligatiojis, et il se trouve, pour ainsi dire, trans]porté dans un monde nouveau et supérieur, où il de^ vient naturellement et légitimement responsable de ses actes.
Cette transformation de l'homme, qui s'accomplit par le développement de ses Êicultés intellectuelles et par l'acquisition de la science ri^échie^ a ai peu besoin , pour se réaliser, de l'intervention d'un pouvoir surnaturel, que dans cette évolution l'homme ne fait évidemment que reconnaître et se révéler à lui-même ce qui préexiste en lui dans le sentiment moral qui le caractérise.
Il y a plus, et c'est là un lait incontestable que nous devons signaler comme le point de départ et la base fondamentale de la morale considérée comme science réfléchie, cette science existe dans le cœur de l'homme avant qu'il la connaisse; elle est incarnée en lui, elle a sa racine et son berceau dans ses sentiments pri* ttiitifs, elle vit en lui, elle agit en lui à son insu; elle est un fait naturel avant d'être un fait intellectuel ; avant qu'elle arrive à son intelligence, elle a passé primitivement par son €œur. Aussi , c'est là le sanctuaire où la loi mo^ raie se retrouve, lorsque l'erreur, les sophismes, la superstition, la tyrannie, la corruption, ont faussé les idéçs, égaré l'intelligence, substitué par une science menteuse une morale fausse à la vraie morale, et mis à la place des droits et des devoirs véritables de l'homme , des droits et des devoirs imaginaires , absurdes , injustes, tyranniques.
De plus , comme c'est avant tout dans le cœur de l'homme que la loi morale se trouve écrite en caractères ineffaçables, c'est aussi dans ce sanctuaire sacré que se trouve la sanction pre-* mière de cette loi : celui qui.la viole ne le fait pas impunément. A moins qu'il n'ait perdu la raison par le fanatisme ou la folie, lorsque
l'homme s^est rendu coupable d'un crime, il prouve intérieurement un sentiment pénible, il se hait en quelque sorte , il se fuit lui-même , la loi de solidarité qui est la loi essentielle de l'humanité t'atteint de ses inévitables arrêts. Le mal qu'il a fait à autrui retombe sur lui et avant qu'il soit reconnu coupable et qu'il soit condamné par ses semblables , il est jugé par sa propre conscience et supplicié par le remords. Ainsi, la loi morale de l'humanité existe dans le cœur de 4'homme à l'état d'instinct et de sentiment avant de se révéler à l'intelligence. La raison ne l'invente pas , elle ne fait qu'en reconnaître l'existence et lui donner sa sanction par le jugement intime que Ton appelle k conscience. L'expérience , de son côté , lui fonruit les éléments de ce jugement et il n'est pas possible à rhomme, ses fecultés intellectuelles étant données , de ne pas reconnaître en lui-même et dans ison for intérieur un tribunal qui juge ses actions. C'est sur cette base de la conscience humaine, qui n'est rien autre Chose dans son essence qile le sentiment moral, échiiré par l'expérience et par la raison, que l'homme, être intelligent, libre et perfectible en vertu dû pouvoir qu'il possède et qui lui est donné pour se perfectionner, établit de lui-même, par
sa volonté, pour la garantie et F observation de ses droits et de ses devoirs, pour l'exécution de sa loi morale et raccomplissement de sa destinée, l'édifice des lois sociales, et qu'il substitue à l'ordre naturel un ordre arliflciel plus élevé, dans lequel il devient légitimement, justement responsable de ses actes.
Cette substitution de la loi sociale et artificielle à la loi primitive , n'a donc rien que de naturel; elle est une évolution de l'humanité conforme à sa puissance , à son intelligence et à sa destinée. Aussi n'est-il pas un homme qui, dans l'exercice plein et entier de sa raison et de sa liberté, n'aime mieux vivre dans une société réglée par des lois justes, également protectrices de tous les droits , que de retourner à l'état de nature où la force légitime tous les actes, où le droit et le devoir sont confondus avec le pouvoir ; il n'est pas un homme qui ne reconnaisse que, loin de nuire à la liberté, la transition de l'état de nature à l'ordre social élève, ennoblit, perfectionne la liberté, en la transformant de liberté aveugle en liberté intelligente et morale ; enfin , il n'est pas un homme raisonnable qui ne reconnaisse que sa sécurité, son bien-être , sa liberté et sa puissance individuelle elle-même sont augmentés dans une
proportion immense par la soKdàrité, par la communauté que la loi établit entre tous les mémbrès^ de la société. Le passage de Tétat de nature à Tétat social n'est donc pas un amoindrissement mais un agrandissement de la liberté de Thomme et si, dans un moment d'humeur et de misanthropie, J.-J. Rousseau a prononcé Tanathème contre la société et proclamé l'état sauvage comme l'idéal de l'humanité, il faut pardonner le paradoxe du rhéteur au philosophe qui, dans le contrat social, a lui-même écrit la plus sublime réfutation de son erreur.
En résumé, l'homme acquiert la connaissance de la loi morale , qui lui est spéciale, par Tusage de ses facultés naturelles , par l'expérience de la vie, après avoir fait innocemment le bien et le mal. Le sentiment moral de la justice qui existe en lui à l'état d'instinct, se développe à l'aide de la raison et se transforme en une science réfléchie.
C'est du sentiment moral et de la science qui lui correspond que naît et se nourrit la conscience. L'acquisition de la science réfléchie du bien et du mal , et la transformation de l'homme instinctif et fatal en un être moral sont les effets naturels d'une évolution qu'il est dans la destinée de l'homme d'accomplir par lui-même,
en tant qu'il est un être intellig^t» perfectible etlibre^ .