‹ Initiation à la philosophie de la libertéChapitre 16 sur 27 · LA SUPERSTITION EST LA BASE DU DESPOTISME · texte numérisé non relu

LA SUPERSTITION EST LA BASE DU DESPOTISME

Ce n'est pas assez d'avoir établi logiquement « par des raisons déduites de la nature humaine qui est une, et de la constitution même de la cause universelle, des éléments de laquelle il est formé et qui est le type métaphysique de la loi éternelle d'égalité et de justice , le droit que tout homme , en sa qualité d'être libre et intelligent, a de contribuer par sa volonté à l'institution des lois sociales ; nous avons encore , pour atteindre le but que nous nous sommes proposé et ne laisser aucune ombre autour de la vérité que nous avons produite à la lumière, à démontrer que le despotisme , c'est-à-dire la négation des droits de l'homme et l'usage de la force constituée en un droit surnaturel, n'a d'autre base que la superstition.

Avant d'arriver aux développements de cette proposition, expliquons d'abord ce que nous entendons par le mot despotisme. Le despotisme n'est point la tyrannie et il y a entre ces deux

choses, bien qu'on les confonde souvent en se servant indistinctement des mots qui les expriment, une différence immense. La tyrannie n'est que l'emploi illégal de la force; elle n'est qu'une usurpation du droit reconnu par la société, elle n'est qu'une domination transitoire et violente qui, n'ayant pas d'autre point d'appui, d'autre moyen que la force, n'a point de. base reconnue pour légitime et disparait devant ^e^lpIoi d'une force supérieure, sous les auspices du droit véritable qui appartient à la société. Qu'un homme ou qu'un parti s'empare du pouvoir social, qu'il viole les lois légalement établies et en impose d'arbitraires, il n'y a donc dans ce fait que tyrannie et non despotisme , et le djtoit de faire la loi et d'exercer la souveraineté n'étant pas plus la propriété d'une personne que d'un parti, mais la propriété de tous, il est incontestable que le peuple à qui la souveraineté appartient a le droit de la reprendre quand il le veut et quand il le peut. C'est aussi ce qui arrive d'ordinaire là où la tyrannie seule existe, et lorsque, dans ce conflit, il n'y a que des volontés humaines et des pouvoirs humains d'engagés. La tyrannie ne peut donc s'établir ou cesser d'exis^ ter que dans une société libre, dans laquelle la souveraineté légitime est reconnue comme

appart^iant aa peupla. UaÊm em fsm, le éitmi n'est jamais douteux, la tyrannie n'est qu'un fait, elle n'est pas acceptée comme un droit; mais il n'en est pas de même lorsque le despotisme Téritable est établi dans ta société , car le despotisme n'est pas seulement la tyrannie, c'est quelque chose de plus que la tyrannie.

Qu'est-ce donc que le despotisme? lie despotisme n'est pas le simple usage de la force , il n'est pas le droit que le plus fort s'attribue violemment sur le plus faible, le plus habile sur le plus ignorant, il n'est pas le droit qui s'appuie sur la force et sur le fait. C'est le droit de commander aux autres hommes en vertu d'un pouvoir surnaturel et de leur imposer l'obéissance comme un devoir, c'est le droit divin de les y contraindre, de les châtier et même de les tuer, s'ils résistent. Ce qui distingue le despotisme de la tyrannie, c'est qu'il ne s'appuie pas seulement sur un moyen naturel , sur le fait de la force, accident qui n'a rien de stable, mais qu'il va chercher hors de l'humanité et pour agir contre elle un droit dont la source ne peut être en elle ; c'est en un mot par la superstition , par l'hypothèse de l'intervention d*un pouvoir surnaturel admise comme article de foi que le droit prétendu du despotisme se fonde. Par cette fie-

tion, la tyrannie, qui n^'était que l'abus de la force se métamorphose en despotisme.

L'établissement du despotisme est uûe œuvre d'art, il n'a point lieu par l'emploi de la force seule qui ne peut Ôtre un droit moral ^ ne peut imposer de devoirs , mais il a Keu par l'emploi de la ruse. Il a pour iBoyens Terreur, la crédulité, les terreurs superstitieuses. Avec l'emploi de ces moyens, la science politique et l'art de gouverner les hommes n'ont plus pour but de les ennoblir , de les perfectionner , de les instruire, d'établir entre eux uu juste équilibre des droits et des devoirs pour le bonheur de tous, mais de comprimer l'essor de leur intelli* gence* de les réduire en servitude, au profit de quelques privilégiés^

Dans ces conditions , l'art n'est plus l'art véri* table, il ne mérite plus ce noble nom , il n'est plus que de l'artifice, il agit en sens inverse de sa destination, il corrompt, il trompe, il dégrade l'homme , il le ramène à l'état de brute , el tous ses efforts tendent à l'empêcher d'en sortir. Le despotisme ainsi caractérisé par le moyen qu'il emploie n'est donc plus la tyrannie simple, franche el ouverte qui s'appuie sur la force. C'est la tyrannie jointe à la ruse et an mensonge, c'est l'usurpation des drmts de l'humanité, fondée sur l'ignorance et la crédulité.

L'homme n'étant pas réellement libre par Finstinct mais par l'intelligence, le despotisme ne s'exerce pas seulement par \^ force, il s'exerce par les idées , il est un perfectionnement savant et profond de la tyrannie, et il attaque le principe de la liberté dans son sanctuaire, avant de l'attaquer dans sa manifestation et dans son développement extérieur* Sa politique est d'enchaîner d'abord l'intelligence et la volonté pour enchaîner le corps, et il y a, entre lui et la tyrannie , cette différence que, pour être tyran ^ il ne faut que des «oldats et que , pour être despote, il faut plus que des soldats, il faut des prêtres. -

Le despotisme a donc pour base de son existence l'art de tromper les hommes ou du moins de profiter de leurs erreurs. Il prend son point d'apptii jusque dans le sentiment le plus élevé de l'homme, dans le désir de connaître la cause primitive de toutes choses , la cause de son être. Ce sentiment naturel à l'homme et qui est le cachet, le sceau de sa haute destinée et dont il cherche et doit trouver la satisfaction par le jléveloppement de son intelligence, par la découverte de la vérité, devient entre les mains du (lespotisme«une arme contre l'humanité , un obstacle qu'il lui oppose. L'art du despotisme.

c esl de l'empêcdi^ de séleyer, de s iDstràtm, de se perfectioftaer par Texerciee libre des fo^ cultes qui lui sont données pour celte fin. U t«e le désir de la science par M -même, la liberté par elle^néme et cela au moyeu d'uoe faussa jBcienoe, et^c est à la volontés ce mînisire de la liberté intellectuelle et mora^le , qu'il s'adresse pour accomplir le suicide d'elle- môme et le m^mHve â& la raison. Oh! oertes , c'est bien là le icomble de Tart^ non de l'art véritable, é^ r^oH saint et sacré qui a pour objet le perfectioar o^me»t 4e J'huimanîté , m^s c'est le comble de i'iirtifice , h pltis odieuse trame qui piûsse être ourdie ooB^Ire elle.

Pour atteindre ce but coupable , toute l'habirleté consiste à employer les forces v^ves de la nature humaine ^ ses facultés intellectueUes jet morales 4 et à les placer les unes à l'égard ides aivtr^s daiks de faux rapports , afiu de les mettre en opposition, de les neutraliser, de détraîre leur unité et de les détourner ainsi de leur ètit commun, après les aisoir divisées. C'est toujours l'fiwique et fatal asiome : diviser pour néffOÊ^^ qm le despotisme applique «ka pas seulement à te société politique , mais à l'hopime »qui lui-même , en tant ^'il «est l'ê^e <|ui Désume le noi^e et qu'il porte en lui l'image ide la cause II 24

universelle, est aassi bien par sa constitution physique que par sa constitution morale un être social , une société vivante.

C'est par la séduction , par la promesse de jouissances infinies» c'est par la crainte d'éternels supplices , c'est en s'adressant à ces deux mobiles fondamentaux de toute action intéressée et personnelle , et eh les élevant à des proportions infinies par le secours de l'imagination, que s'exerce principalement cet art de neutraliser dans l'homme ses facultés par elles-mêmes. Dans tous les cas , ce n'est pas gratuitement que Thomme accepte les croyances qui lui enlèvent la liberté; il se livre, il se vend en quelque sorte pour un prix qu'on lui offre , ou bien , ce qui produit le même résultat, il se laisse subjuguer par la terreur. Selon les caractères, tantôt c'est l'un de ces moyens qui réussit, tantôt c'est l'autre ; le plus souvent ils réussissent tous les deux à la fois. Il n'y a donc en vérité rien de noble, rien d'élevé dans ce marché par lequel l'homme abandonne sa liberté et sa raison en échange de la promesse d'un bénéfice à venir, il n'y a rien de noble et d'élevé dans cette capitulation par laquelle il abandonne sa liberté sous l'influence de la crainte.

Dans tout cela il n'y a point le sentiment du

biettr Tamour du bien pour lui-même (juî caractérise tout acte véritablement moral , il n'y a qu'une application de la règle égoïste de T intérêt bien entendu : si l'intérêt bien entendu de l'homme peut êtr<e de sacrifier ses t>his nobles facultés à des espérances et à des t^raintes que> selon les conditions <lu marché qu'il accepte, il n'a plus même le droit de mettre en doute sans devenir criminel et sans perdre les avantages du sacrifice qu'il a fait. Et qu'on ne dise pas qu'en faisant ce lâche abandon de sa liberté et de sa raison, l'homme gagne directement et réellement quelque chose et qu'il reçoit pour le payer de la servitude qu'il accepte un prix magnifique qui est la science ; ce qu'on lui donne en retour de son sacrifice et de son suicide intellectuel n'est point la science , ce sont des mystères qu'il faut croire et non comprendre , c'est-à-dire une science de ténèbres dans le sanctuaire de laquelle il ne peut être introduit qu'à la condition d'y entrer et d'y rester aveugle*

Grâce à cet artifice, le despotisme, impossible dans l'ordre naturel par la force seule, trouve une base en dehors de l'humanité, dans un ordre surnaturel et fictif, et se fonde sur l'erreur et la foi servile. L'homme est dépossédé de son droit par sa propre croyance, il abdique de lui-même

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ou plutôt il veod peur à%s biens imaginaires son droit naturel, son ifkiépendance, sa souveratneté, sa ratsoa, qui sont ses biens réels. Alors >. le despotisme , qui n esl qu'une négation du droit humain, est créé, il a sa base; non-«euIement il sétablit avec la force, mais il entre dans les consciences avec Ter reur, il s'y installe^ et après que le meurtre de la raison^ dans la- 4{uelle réside la liberté morale, est consommé, avec le secours de la foi il asservit la veionté qui , toujours dominée par la crainte et Tespérance, cesse d'être une faculté libre. Âânsi constitué, le despottsm^e n'<est plus comme la tyrannie un lait qui n'a d'autre base que la force et que la force détruit. Par la source surnaturelle dont il est censé découler, il est inviolable , et par la foi, qui en accote le principe surnaturel , il est sacré, et quelque chose que fasse le despote, il ^it toujours bien, car il est un Dieu. Enfin, il y a cette dernière différeiwe entre le tyran et le despote que le tyran qui vi^le la jQstice est reconnu parr la raison pour injuste, tandis que le despote est toujours reconnu juste par la foi.

Ainsi c'est daais l'erreur:, c'est dans la fiction consacrée par la foi que le principe du despotisme prend sti source^ T«ut homme qui croit à r^existence des êtres surnaturels porte en hii-

mém^ et rîyée, pour ainsi dire, à sa propre peasée la d^lne de Fescbvage; il n'est plus libre par son intelligefiee» il n'a pliis de di^oits, il a a plus que des devoirs ; il est esclaTe daoa sa volonté, et sa oonseience elle-inéme ne lui appartenant plus» ne peut plus être réglée par sa raison » puisque sa raison est soumise à u croyance et que sa croyance lui donne on maître et une loi qu'il doit suivre aveuglément.

Quand le despotisme est ainsi fond:4, il existé dans toutes ses conditions normales, e\ le r^our à la liberté n'est pas possible pour les peuples. Tant que Thomme est intellectuellement et inté* rieurement libre , il réagit ou peut réagir contre la tyrannie avec le sentiment éclairé de la justice, avec la conscience de son droit et de son devoir; 'mais lorsque la liberté intellectuelle est détruite par la superstition , le ressort moral est brisé. Dans les états despotiques , lorsque le joug est trop pesant, lorsque la mesure de l'oppression est comblée, il arrive qu'on se révolte contre la personne du despote , mais on ne se révolte pas contre le despotisme ; le despote seul est tué, le despotisme ne Test pas , car ce n'est pas seulement dans la personne du despote qu'il vit, mais il vit dans l'esprit même de ceux qui tuent le despote. Cette vérité est constamment démontrée

par rexpérience : rien n'est plus commun dans les états despotiques que le meurtre du despole, mais jamais le despotisme ne meurt. C'est encore une fois parce que le despotisme n'est point la tyrannie, et qu'il y a un abtme entre ces deux choses; c'est parce que la tyrannie r pour ceux sur lesquels elle s'exerce, o'est que la perle de la liberté par la force physique , tandis que le despotisme est la perte de la liberté inteUectuelle et morale par l'erreur^ la- superstition et la foi aveugle , qui enchaînent la pensée et font de la volonté de l'homme » égarée et séduite, l'instrument de son esclavage.

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