LA LOI MORAXE EST-ELLE NÉCESSAIREMENT LIÉE AUX DOGMES RELIGIEUX
Dans le chapitre précédent, nous avons exposé le rapport qui existe entre la superstition et le despotisme, et démontré que Thomme ne pouvait être privé de ses droits que par Tinteryention fictive d'un pouvoir surnaturel dans rétablissement et le gouvernement de la société. Cependant il est juste de dire que cette fiction , employée sous tant de formes variées par les anciens législateurs , n'a pas eu pour objet unique de plier Thomme à la servitude et de le dépouiller de ses droits, mais qu'elle a été en même temps un moyen de donner une sanction regardée comme utile à la morale. Toutefois , quels qu'aient été les motifs des législateurs qui se sont servis de cet artifice, ses résultats ont dû être les mêmes par la suite des temps , sous le rapport de la liberté, et tout système reposant sur une intervention des êtres surnaturels , soit pour la constitution , soit pour le gouvernement
des sociétés, a dû produire et a produit le despotisme. Cette conséquence était dans la nature du principe et elle s'est parient, sans exception aucune , réalisée sur la terre.
Si nous avions besoin d*en donner des preuves dé fait, nous les trouverions partout dans tes temps passés comme dans les temps modernes; mais nous pensons inutile d'entrer dans ces détails et de faire des citations i nous nous contentetons d'inviter notre lecteur, s'il doute de la vérité de notre assertion , à jeter les yeux sur la carte du globe et à choisir un peuple qui soit gouverné despotiquèment. Très certainement, quelle que sent d'aiUetirs la religion professée par ee peuple, le despote qoi le go«ivernera sera ou un Dieu , 00 un pontife-roi , on un roipontife^ ou un roi sacré par lès mains d'un pontife;; cette règle éât sans ^ception. Ce point, qui e^t un point de fait, nous est acquis sans qu'il puisse être contesté. Maintenant nous avons une question plus délicate, plus difficile à résoudre, c'est celle de savoir* si l'existence et rcd>servation de la loi morale sont essentiellement liées aux croyances religieuses.
Nous savons bien que cette opinion est presque universellement reçue et qu'elle est partagée par ceux-là mêmes qui , en raison de la culture
de leur mtelligence et de Tiiklépendaiice de leur raison, n'acceptent comme trais les dogmes d'aucune religion , mais qui regardent lentes les eroyances qu'elles enseignent comme un frein nécessaire pour le maintien de la morale. (Test précisément ce préjugé que nous allons combattre ici. La fiction et Terreur, en mettant à part l'appui qu'elles donnent au despotisme, lorsqu'elles sont employées comme moyens de moraliser les hommes, ne peuvent nécessairement conduire qu'à des résultats contraires à ceux qu'on leur attribue. Car, en principe, rbomme étant né pour la vérité et sa perfection la plus grande étant en rapport nécessaire avec la possession de ce premier des biens , il n'est pas possible d'admettre que la fiction ef l'erreur puissent être utiles à la morale et qu'il y ait un intérêt et un avantage réel pour l'humanité à être trompée. L'erreur et la fiction, si Ton suppose qu'elles puissent être quelquefois utiles dans la pratique , ne pourraient du moins l'être que d'une manière relative , exceptionnelle et passagère. Quoiqu'il en soit, ce moyen est toujours dangereux et nous ne pouvons accorder philosophiquement qu'il soit légitime de tromper les hommes , même pour un temps et avec le dessein de faire le bien , car il doit ré-
sulter el il résulte, en eflfet, de ce moyen des conséquences funestes.
Pour bien apprécier s'il existe un rapport nécessaire entre les croyances superstitieuses et la morale, et résoudre la question qui nous occupe, il convient de distinguer d'abord les éléments qui constituent ce qu'on appelle une religion, en laissant de côté toutes les superstitions qui n'ont point pris la forme d'une science, d'un système.
Une religion systématiquement constituée repose d'abord sur une révélation surnaturelle, fait qui implique l'impuissance radicale de l'homme à connaître par lui-même la vérité sur la cause de son être, sur sa destinée, sur ses devoirs et ses droits. La fiction sur laquelle se fonde la nécessité de cette révélation surnaturelle, c'est celle de la chute et de la dégradation de l'homme. Par cette tradition , qui est la base logique des religions qui existent actuellement, l'homme est en naissant l'esclave d'an maître surnaturel, qui est la personnification du mal. ^ Dégradé , avili , il ne peut donner naissance qu'à des êtres dégradés et esclaves comme lui. Par ce dogme, la doctrine de l'esclavage est logiquement établie; la condition des enfants suit celle du père.
bans cette situation, où Thorame ne s'appartient plus , où il est par le fait seul de sa naissance un être dévoué au mal, il n'a plus de droit moral, il ne peut rien par lui-même pour le bien; il faut, pour sortir de l'abjection héréditaire et de la servitude dans laquelle il est né, qu'il soit racheté, mais s'il est racheté, il ne fait que changer de maître et , comme il est placé entre deux puissances surnaturelles et opposées qui le dominent, sa liberté, si toutefois il lui en reste une ombre, ne consiste que dans le pouvoir qu'il a de choisir entre ses deux maîtres nécessaires. Encore lorsqu'il choisit le bon, ce n'est pas de son propre mouvement qu'il le fait, c'est par une grâce surnaturelle et parce qu'il est choisi luimême par ce maître pour le servir. Dans tous les cas, soit qu'il serve un maître ou l'autre, soit qu'il tombe ou qu'il se relève, il est toujours lié à une chaîne qu'il ne peut rompre. Le droit humain est donc détruit en principe par cette tradition : l'homme n'a plus d'indépendance , plus d'initiative , plus de liberté réelle , il n'a plus de droits , il n'a plus que des devoirs à remplir et la servitude est son éternelle condition.
Il faut l'avouer, le génie du despotisme orienlai a pu seul inventer une pareille fiction qui , d'aucun côté, ne laisse place à la liberté de
— âsa —
rhomme et lui ealève te plus beau de tous ses droits : celui de se doimeir des loâs et de se perfectionner par Texercice libre et spontané de ses facultés intellectttdles. C'est sur cette fiction» qui est commune à toutes les religions encore vivantes^ que reposent les révélations surnaturelles particulières à chacune de ces religions.
Sans nous occuper pour le moment de la pluralité de ces révélations et de la diffiérenee qcii existe entre elles, chaque religion prise en particulier se compose de trois éléments : le dogme, le culte et la morale.
Le dogme est la partie scientifique de la religion, il enseigne le principe des choses «^ la création de T uni vers, celle de rhomme, soe histoire primitive» sa destinée.
Le culte, qui est aussi une partie intégrante de la révélation, concerne les devoirs que Thomme est c^ligé de remplir enireo^ les IMeux , les cérémonies et les pratiques qu'il doit accomplir pour leur être agréable, mériter leurs faveurs et pour obtenir, lorsqu'il s est rendu criminel , le pardon de ses fautes.
La morale proprement dite concerne les règles de justice que Thomme doit suivre à l'égMrd de ses sembfetUes, afin de mériter les récompenses promises aux bons et d'éviter les châtiments
TOservés a*ix méchants. Rieii ne semble ea apparence plus rationnel et mieux conçu qu'un pareil ordre d'idées et Ton d(^t croire qtie dans la pratîq<ue il ne doit en résulter que d'heureux résultats sous le rapport moral. Ëh bien! il arrive ^^pendant que le dogme, le culte et la morale, qui composent une religion et paraissent si bien combinés pour moraliser les hommes, produisent, non-seulement da^ l'iatérteur des sociétés, mais dans le sein de l'humanité tout entière, des ^effets contraires et que partout la loi morale de l'humanité est violée, en raison même des précautions et des moyens qui ami été iofôginés pour la consa^ref .
Gomment se £ait-il donc que ces trois ^éjnents : le dogme , le culte et la morale , ;bien <}ue tous unis dans un même but, soient cepen^ dant si souvent opposés , de telle sorte que la morale pour laquelle le dc^me et le culte sont «établis, est en dernière analyse la partie sacrifiée?
.^as pourrions répondra dès à présent que la raison de ce phénomène, c'^est q«e dans un -système religieux fondé sur une rév^ation., il y a deux éléments faux «t un vrai. Deux éléments faux : le dogine et le culte , et un élément vrai : la morale , et qu'en raison de la mature de ces éléments et de Ie«r opposition , ce résultat doi4
se manifester dans les effets. Mais avant d'entrer plus avant dans cette explicatiofi» il est nécessaire de constater que, dans les systèmes reliçienx, le dogme et le culte peuvent être et sont souvent dans la pratique contraires à la morale. Ce fait ne nous sera pas difficile à prouver.
Les conditions exigées par toute religion, en vertu de la révélation surnaturelle sur laquelle elle s'appuie , sont une foi aveugle et une obéissance complète et passive; une foi aveugle en ce qui concerne la partie scientifique de la reli- ^on, que la raison ne peut pas et ne doit pas même essayer de comprendre; une obéissance passive en ce qui concerne les devoirs du culte, qui se composent en général d'actes et de cérémonies plus ou moins bizarres et toujours indifférentes à la morale , lorsqu'ils ne lui sont pas contraires. De cet état d'abnégation et d'obéissance aveugle dans lequel Tintelligence n'a plus d'action légitime, il résulte, lorsque la raison a été dépossédée de ses droits et que des devoirs faux et imaginaires envers des maîtres surnaturels ont pris place à côté et même au-dessus des simples et naturels devoirs de l'homme, qu'il y a en quelque sorte deux morales : l'une qui consiste dans l'observation de pratiques qui n'ont d'autre objet, de la part de ceux qui les
accomplissent, que de témoigner d'une obéissance servile aux dogmes, Fautre qui consiste dans les devoirs que Ton doit aux hommes.
De ces deux morales , de ces deux sortes de devoirs qui concernent les Dieux et les hommes, les premiers passent nécessairement avant les seconds, et il va sans dire que Tobligaiion qui domine toutes les autres, est celle qui régarde les devoirs divins. Par ces deux natures de devoirs, par cette double morale , Tune , la morale divine qui est selon la foi, Tautre, la morale humaine qui est selon la raison, la conscience de Fhomme est faussée. 11 n'a plus une ligne droite à suivre, une double règle s'établit; ce qui est humainement mal peut se changer divinement en bien. Il suffit pour cela d'un ordre qui s'adresse à la foi , d'un ordre que la raison n'a plus le droit de juger et auquel il faut obéir alors mémo qu'il est évidemment contraire à la morale humaine, et cela sous peine de violer la morale divine. Cette obéissance aveugle et servile à des ordres et pour des actes contraires à la morale humaine est ce qui caractérise le fanatisme.
Lorsque le Dieu dont on se reconnaît l'esclave parle ou que ses ministres parlent pour lui , ce qui est le cas le plus ordinaire , quelque chose qu'il commande, il ne faut pas raisonner, mais
obéir, dut -on, comme AJbrâham, ^crifier soa propre Rh. IjB crime n'est pas d'exécuter Tordre divin , mais de douter et d'hésiter. Pour le fanatique, la loi humaiae n'existe plus, il n'y a d'obligatoire que la loi divine; la foi qui a tué sa raison, a tué en même temps sa conscience.
Le meurtrier qui, par un intérêt humain, a commis uii homicide, est poursuivi par le remords; son sommeil est troublé pour toujours, il veille dans l'attente du châtiment et s'il édiappe À la justice de la société, il n'échappe pas a» supplice que lui inflige sa cooscience; le fanatique qui tue pour un intérêt divin , sous lequel 6e cache toujours son propre intérêt, car ce qu'U croit Éair« pour son Dieu , il le fait m réalité jpiour lui-ménve, n'a pas de remords; il a perdu sa «conscience en perdant l'usage libre de sa raison. Comme le tigre , quand il s'^est repu de carnage, il se couche et dort auprès des restes de sa vidiime* TfOiït ce qu'il a fait, il dit et peuse l'avoir £ût pouiT la plus grande gloire et par l'ordre de ^onDieu. Esclave aveugle, il ja',est qu'un docile instrument des ordres de son mattre, il n'est <}ue l'exécuteur innocent de ses hautes -cBuvres, «et s'il élève vers Lui des mai^s teintes de sang, 4^près s'être souillé d'un meurtre , ce n'est poi»t fBw imiplcrirer son pardon , mais pour demander
]a récompense de sa fidélité et de sod obéissance* Or, rintérét du ciel qui, pour les fanatiques, change le crime en vertu, se multiplie à Tinfinl sous toutes les formes par la sollicitude de ses ministres. Cet intérêt s'attache à tout, il se retrouve dans tout , même dans les choses lès plus minutieuses et les plus vulgaires; il ne manque jamais de s'étendre jusqu'où s'étendent sur la terre les intérêts des prêtres. Ainsi par les deux sortes de devoirs imposés à l'homme dans toutes les religions, la loi morale est divisée; il y a deux morales. Tune divine, l'autre humaine, l'une qui est conforme à la foi, l'autre qui est conforme à la raison, et comme il est de principe dogmatique que la raison doit céder à la foi , la morale humaine fondée sur la raison est sacrifiée à la morale divine fondée sur la foi , dans tout ce qui concerne les intérêts divins.
Lorsqu'il ne s'agit pas directement des choses réputées sacrées et qu'il ne s'agit que des intérêts purement humains, les croyances superstitieuses servent- elles au moins de point d'appui à la morale? Malgré toutes les affirmations que l'on entend chaque jour répéter dans ce sens , nous isommes bien forcé de le dire, cette assertion nous paraît très contestable et même fausse. En effet, si, selon ces croyances, d'effroyables
supplices sont réservés dans un autre monde à ceux qui font le mal, et si la crainte de ces châtiments a pour but de détourner les pensées criminelles, ce but moral est évidemment man-* que, car il y a en même temps dî^ns la pratique de toutes les religions des moyens faciles de faire sa paix avec le ciel, et de le désintéresser d'une façon ou d'une autre pour le mal qu'on a fait aux autres. Les actes expiatoires, les sacrifices qui font retomber la peine méritée par les coupables sur d'innocentes victimes, ont été employés dans toutes les religions pour satisfaire les Dieux , pour apaiser les remords de la conscience, et délivrer le coupable de ce supplice intérieur qui lui est infligé par sa propre conscience. Juge plus sévère et plus inflexible que ne le sont les Dieux, et que n'apaisent ni les présents, ni les cérémonies du culte, ni les victimes iflimolées pour racheter le crime. C'est d'ailleurs; pour le dire en passant, une doctrine horrible et doublement injuste que celle du sacrifice de l'innocent qui paie pour le coupable ; elle est repoussée par la raison et elle n'a pu prévaloir que sous les auspices de la superstition et de la foi aveugle, qui faussent la conscience et détruir sent dans les intelligences les notions simple^ et vraies de la justice.
Grâce à ces moyens que présente le culte, d'expier les actions criminelles par des sacrifices , par de vaines cérémonies , le crime devient moralement plus facile. Les dogmes ont beau menacer de la vengeance céleste ceux qui font le mal, il y a toujours possibilité de satisfaire le ciel. Aucune religion , sur ce point, n'a été plus loin que le christianisme catholique ; il suffirait de citer le tarif des indulgences établi sous l'autorité dogmatique du pape, pour prouver que dans là pratique, le dogme et la morale peuvent se trouver en opposition. Mais sans n6us arrêter sur cet exemple qui est par trop concluant, nous demanderons aux personnes qui croient trouver dans les croyances religieuses un point d'appui solide pour la morale, si le pouvoir de lier et de délier les consciences et d'absoudre les crimes , que se donnent , en vertu de leurs dogmes , les prêtres catholiques, offre en réalité un appui moral à la société, particulièrement dans la circonstance capitale dont nous allons parler. Nous prenons cet exemple parce qu'il est le plus frappant de tous. Lorsque la justice humaine a condamné un criminel au dernier supplice « et que le peuple, à qui cet odieux spectacle est donné , dans le but de le moraliser, voit monter le coupable sur l'échafaud , accompagné d'un
prêtre , par lequel il est absous de son crime , n'y a-t-il pas dans ce sacrifice, que la société accomplit pour sa conservation et dans les circonstances qui l'accompagnent, quelque chose de contraire au but moral qu'on se propose? Le dogme religieux et la morale humaine sont- ils réellement d'accord en ce moment? Très certainement non !
Ce qui se passe dans cette scène sanglante ne peut être véritablement utile à la morale et, lorsqu'on apprécie sans préjugé l'effet que peut produire dans cette circonstance le concours de la religion, il reste évident que la société n'y trouve pas une garantie de plus contre le crime. Quelle impression peut-il rester dans les esprits de la vue du supplice d'un criminel qui, n'ayant point été arrêté par sa croyance dans la perpétration de son crime, est devenu, selon cette même croyance, après s'être confessé et repenti dans un moment oit il est impossible de ne pas le faire, plus pur et plus saint aux yeux du peuple que tous les honnêtes gens qui composent ce peuple? En vérité, il n'y a là rien de décourageant pour le crime, puisque l'échafaud devient la porte du ciel. Très certainement, l'effet moral du châtiment infligé par la loi humaine est détruit par la croyance religieuse et si, parmi les
spectateurs d'une semblable exécution, devenue contradictoire par Topposition qu'il y a entre la loi humaine qui frappe le criminel et la loi divine qui en fait un saint, il y en a qui aient en germe la pensée du crime , il faut convenir que ce ne sera pas la crainte des supplices éternels , mais celle du supplice temporel qui les arrêtera.
Sous le rapport de l'utilité, il reste donc évident pour la raison que les croyances religieuses, dans la circonstance suprême que nous venons d'exposer, n'offrent pas une garantie réelle pour la sécurité de la société, et que l'effet qu'elles produisent est plutôt contraire que favorable à la morale.
Ce n'est pas, d'ailleurs, par des supplices réels ou par la crainte de supplices imaginaires qui , dans les doctrines religieuses , sont hors de toute proportion avec les fautes et qui mettent sur la même ligne les plus grands crimes et l'inobservation des pratiques du culte les plus indifférentes et les plus étrangères à la morale r qu'on peut assurer la sécurité de la société. Un système d'éducation morale, qui n'a d'autre ressource que la superstition et la crainte du châtiment, ne peut conduire à la vertu. Avec de tels moyens , on ne fait que des fanatiques ignorànis et de lâchés esclaves y instruments et victime^
du despotisme. Pour moraliser Thomme, il faut rinstruire non dans Terreur et la fiction, mais dans la vérité. Ce n'est pas en loi enseignant qu'il est un être avili, dégradé, incapable du bien , mais en lui enseignant qu'il est né libre, qu'il a une haute et noble deslinée à remplir dans le monde , et que , s'il est imparfait dans son état d'ignorance primitive, il est appelé à se perfectionner par la science , par le pouvoir qu'elle lui donne de se gouverner lui-même selon la justice, selon le droit et le devoir, dont la règle est d'autant plus facile à comprendre qu'elle est écrite dans tous les cœurs; c'est en vivant dans une société établie conformément à la véritable loi morale, qui est une loi de justice, d'amour et de liberté, que l'homme acquerra, avec le sentiment de sa dignité, un plus grand respect pour lui-même et pour les autres. Mais ce n'est pas assez de lui élever l'intelligence et le cœur par la science et par la justice, il faut avant tout que les lois fassent disparaître les inégalités monstrueuses qui existent entre les conditions sociales, pour les rapprocher, sinon dans un rapport d'égalité absolue, qu'il est impossible de réaliser, du moins dans des proportions que la justice , que la raison , que la loi morale et l'intérêt social lui-même , l'inté-
rét de tous, commandent. Aucun développement moral et intellectuel n'est possible si avant tout^ les besoins physiques de Thomme ae sont pas satisfaits. La société n'est pas constituée pour le profit de quelques- uns, mais pour Tavantàge de chacun de ses membres ; comme elle n'existe que par le travail, qui est le père de la vie, de la vie physique aussi bien que la vie intellectuelle et morale, il faut qu'elle satisfasse ces divers besoins. Toute société qui n'est point fondée sur une organisation du travail , qui en distribue les fruits^ dans de justes proportions , n'a pas une base établie selon la loi morale. Il en est de même de toute société qui, par l'éducation, ^ assure pas à chacun de ses membres le pain de l'intelligence et qui réduit l'homme qui travaille à n'être plus qu'un instrument mécanique. Lors^ que tous les avantages, lorsque la science, la richesse, le pouvoir qui représente la liberté et le droit pour ceux qui le possèdent, sont dans l'un des plateaux de la balance, tandis que dans Fautre sont placés tous les devoirs , toutes les charges, l'ignorance, la misère, la servitude et que la loi morale de l'humanité est violée par cet inégal partage , il y a une somme de crimes qui est le fatal produit d'un tel état de choses et qui retombe comme une espèce d'expiation sur
b société elle -même» en raisoo même de la loi de solidarité à laquelle rien ne peut la soostraire. Ce sont là des plaies qu'elle porte et qui siHif les conséquences des vices de son organisation. Qu'on se pénètre bien de cette vérité que si la société a des droits, elle a aussi des devoirs» qu'elle cesse d'être juste elle-même, si elle n'a point préalablement, par l'éducation, par le baptême de la science qu'elle doit donner à tons ses membres pour développer leur moralité, et par des précautions en quelque sorte providentielles qui assurent leur existence physique, soustrait aux mauvais conseils de la £aim les malheureux qui , de l'ignorance et de la misère, sont conduits au vice , et du vice au crime.
Il y a sans doute dans la variété des caractères » qui se rencontrent parmi les hommes^ de grandes difficultés à vaincre pour neutraliser les mauvais penchants qui semblent appartenir à certaines organisations ; mais il y a aussi d'immenses ressources dans la puissance de l'art ^t dans la nature humaine. Quoi qu'on en dise, il n'y a point de dispositions mauvaises qui ne puissent être corrigées par une éducation savamment dirigée. Un être raisonnable ne peut jamais être fatalement criminel, il n'y a point d'homme qui naisse entièrement étranger à la nature Jhumaine^
et telle est la variété et le nombre des affections morales qui existent dans cette féconde et riche nature de Thomme, qu'il est toujours possible de trouver et de développer dans Têtre qui paraît le plus mal partagé sous le rapport des sentimenta moraux, un germe de bien, une force vive et active qui , bien dirigée, peut le ramener à la vertu et faire contre-poids à ses mauvais penchants.
Eh quoi ! ce que Tart a su faire en domptant les animaux les plus féroces, il ne saurait le faire pour Thomme , et si des lions , des tigres , des hyènes, ont été vus manifestant des sentiments d'amitié et <ie reconnaissance pour leur mat tre, se disputant ses caresses et oubliant leurs instincts cruels , serait-il donc impossible de dompter le caractère d'une créature humaine et raisonnable. S'il en était ainsi, évidemment il faudrait considérer les criminels comme des êtres innocents « qui accomplissent une mission fatale , et s'il restait à la société le droit de les priver de leur liberté ou de les tuer comme des bétes féroces , ce ne serait de sa part qu'un acte nécessaire de conservation qui dériverait de la loi naturelle et du droit du plus fort , et non un acte de justice. Mais cela n'est pas, et, nous le répétons, il n'y a pas d'être humain, jouissant
de sa raison, qui soit fatalemonl criminel ; cependant si le crime est toujours inexcusable pour l'être qui raisonne, il faut aussi, pour légitimer la justice, que la société qui a pour mission et pour devoir de corriger, de perfectionner, d'élever le caractère de l'homme par l'éducation, ne laisse pas stériles les pouvoirs qu'elle possède pour cette noble fin. Les problêmes de l'orgaùisation du travail , de l'éducation morale et intellectuelle de l'homme n'ont rien qui dépasse la puissance de la science et de l'art humain , ils seront résolus, dès qu'une fois les véritables principes dé la loi humaine et sociale seront reconnus et acceptés, et que la société aura été constituée selon ces principes. Il n'y a là qu'une question de temps , et des essais à faire : la science humaine et sociale n'ayant pas d'autres moyens, d'autres procédés que ceux qui font progresser toutes les sciences et qui se résument dans l'expérience, c'est par des essais per-* sévérants et multipliés qu'il faut tenter la solution pratique de ces problêmes , qui font partie du domaine de l'art.
Nous ne nous arrêterons pas davantage sur cette matière que nous ne pouvons traiter ici plus au long, il nous reste à considérer, pour terminer ce que nous avons à dire sur la ques-
tion dont nous noas occupons dans ce chapitre , l'effet moral des croyances religieuses sous le le point de vue le plus général , celui de lunion de tous les membres de la grande famille humaine.
Il y a sur la terre des religions diverses et des révélations surnaturelles qui ne s'accordent pas entre elles. Chacune de ces religions à ses dogmes , elle a sa tradition , ses prophètes , sa loi ^ ses miracles, sa hiérarchie sacerdotale, son culte.
Par leur révélation particulière, par leurs dogmes , par leur culte , par leur tradition , par leur organisation hiérarchique, nous dirons plus, par rintérêt de la domination qu'elles exercent sur les membres^ de leurs communautés respectives, toutes ces religions sont opposées entre elles, elles sont ennemies et s'accusent réciproquement d'erreur, d'infidélité, de mensonge. Les grandes divisions religieuses qui séparent aujourd'hui l'humanité sont : le Brahmamisme , le Boudhisme , le Mosaïsme , le Christianisme et le Mahométisme ; nous ne comptons pas les subdivisions qui se sont formées dans le sein de ces diverses religions, et qui excitent entre les nom^ breuses sectes nées d'une même croyance des haines plus vives que ne le sont celles qui exisr
leat entre des religions tout-à-fait opposées. Sans parler de leur influence sur la liberté des peuples et de Tappui qu'elles prêtent toutes au despotisme, l'effet général de ces religions est d'établir des barrières infranchissables entre les hommes et de les séparer profondément par les croyances ennemies dans lesquelles ils ont été élevés dès leur enfance. Cette haine est tellement enracinée que, si l'on voulait former une société de sectateurs de ces diverses religions et qu'on les prît parmi ceux qui conservent leur foi particulière dans toute leur intégrité, cette association serait impossible. Ces hommes, sous l'influence de leur dogme et de leur culte, se Regarderaient tous avec horreur et se croiraient souillés par le contact les uns des autres. Si l'on recherche les causes de cette répulsion, on se convaincra bien vite qu'elles existent non dans la partie morale des religions qui est au fond la même dans toutes , en ce qui concerne les devoirs de la justice, mais dans la différence de leurs dogmes et des pratiques de leur culte. Que si l'on consulte l'histoire, on trouvera, à l'appui de cette vérité, que jamais les hommes n'ont été divisés sur une question de pure morale et que toutes les querelles et les persécutions que les schismes et les hérésies ont occasionées dans
le sein de chaque religion , aussi bien que les guerres qui ont eu Heu entre les religions différentes, n'ont jamais eu pour objet que des questions obscures relatives aux dogmes et aux pratiques du ciilte. Jamais le fanatisme, qui sacrifie les devoirs humains à la foi aveugle, ne s'est alimenté de la morale, de cette science du cœur qui est en même ^ temps la plus intelligible de toutes les sciences pour la raison ; il Ta toujours au contraire, méconnue, outragée, violée pour une science négative, une science de mystères à laquelle la foi s'attache d'autant plus que l'intel*lîgence la comprend moins. C'est, en effet, une règle logique et invariable, que plus une doctrine est inintelligible et même absurde, plus la foi qu elle inspire est profonde, car il faut, pour la faire accepter, que la raison soit plus complètement subjuguée.
Ce fait étant incontestable , que c'est par les dogmes et par les pratiques du culte que les religions sont ennemies et non par leur morale , il est certain que si l'on faisait deux parts des éléments qui constituent les religions, en écartant ce qu'elles ont de différent pour conserver ce qu'elles ont de semblable, ce qu'elles ont dé différent comme marqué du sceau de l'erreur et portant des fruits de division et de haine; ce
qu'elles ont de semblable, comme marqué du sceau de la vérité et portant des fruits de concorde et d'amitié, il ne resterait en dernière analyse qu'un seul élément vrai : la morale, qui obtiendrait te consentement de tous et constituerait par son unité la base immuable et vraie de la religion universelle.
En résumé, de l'examen auquel nous venons de nous livrer, il résulte :
Que les croyances religieuses qui, par la fiction de sa chute originelle, commencent par dépouiller l'homme de ses droits pour ne lui laisser que des devoirs, lui enlèvent sa liberté intellectuelle et morale, en plaçant au-dessus des devoirs de la loi humaine naturellement révélée par la raison , les devoirs de la loi divine imposés par une révélation surnaturelle;
Que la règle imposée par les religions dans la pratique de la vie, n'est plus simple mais double, qu'il y a deux morales, l'une selon la foi, l'autre selon la raison; la première qui commande la seconde, et se trouve dans certaines circonstances en opposition avec elle ;
Que, par cette double loi, la conscience est trompée, divisée, égarée dans ses voies;
Que de la foi aveugle , de l'obéissance passive imposée par la loi divine , et de l'égarement de
la conscience , qui est la conséquence de la pri* vation de la liberté de raisonner, naît le fanatisme, passion aveugle qui, sous le prétexte des intérêts du ciel, viole la morale humaine, renverse toutes les notions naturelles du juste et de rinjuste, étouffe le remords et change le crime en vertu;
Que, par les moyens qu'elles donnent d'expier les crimes, les pratiques du culte ne prêtent point un appui réel à la société et sont plutôt de nature à rendre le crime plus facile en affaiblissant l'effet moral du châtiment infligé aux coupables par la loi sociale ;
Que , sous le rapport le plus général , les croyances religieuses élèvent des barrières insurmontables , excitent la haine entre les peuples et s'opposent à l'accomplissement de la loi morale de l'humanité;
Que , bien loin de trouver un appui dans les dogmes religieux et les pratiques des cultes divers, la loi morale y trouve plutôt un obstacle et n'a point par conséquent de rapport nécessaire avec ces deux éléments d'erreur, de division et de haine avec lesquels on l'associe;
Que , pour rendre à la loi morale faussée par les croyances religieuses, toute sa puissance et sa pureté, et réunir les hommes dans une
vérité intelligible pour tous et acceptée par tous, comme la règle unique de leurs devoirs et la base première de la religion universelle, il est nécessaire de la séparer des dogmes et des cultes ^urnaturellement révélée.
A Tappui de ces conclusions, contraires au préjugé qui fait encore aujourd'hui regarder par beaucoup d'esprits éclairés les dogmes religieux et les pratiques du culte comme nécessaires à la morale^ si nous avions besoin de citer une autorité autre que celle du raisonnement que nous avons seule invoquée , nous irions la chercher dans le grand principe de la liberté de conscience qui, chez les peuples libres, est aujourd'hui consacré par la loi politique comme tin droit imprescriptible de Thomme.
Par la reconnaissance de ce principe, qui est la plus grande conquête de la philosophie moderne, la raison humaine a pris possession d'ellemême, elle s'est faite libre, elle s'est révélé son indépendance, elle a placé sa propre autorité au-dessus de toutes les autorités surnaturelles «t contradictoires qui se disputent l'empire des intelligences et par suite le gouvernement du monde , et les avantages du despotisme.
En élevant son autorité au dessus de toutes les autres et en accordant une loi de liberté aux
religions elles-mêmes, qui toutes imposent une loi de servitude, la raison humaine, dans sa plus haute manifestation comme pouvoir législatif, a reconnu cette vérité que la morale est indépendante de toute croyance religieuse , et, en vertu de ce principe, elle laisse Thomme libre de croire ou de ne pas croire à des dogmes religieux quelconques , libre de pratiquer ou de ne point pratiquer les cultes qu'ils enseignent ; elle se confie au sentiment moral qui existe dans l'homme, et aux lumières naturelles de sa raison, pour l'observation de ses devoirs dans la société; elle respecte dans son sanctuaire le principe de la liberté intellectuelle, qui est avant tout le principe de la liberté morale , et la vraie sauvegarde de la conscience; elle brise dans les mains du despotisme la chaîne de servitude que les révélations surnaturelles font descendre du ciel sous la forme de lois divines et dont les anneaux divers enlacent les hommes , les divisent et les rendent ennemis ; elle ouvre toutes grandes à la pensée les portes de ces prisons divines qu'on appelle des dogmes , et dans lesquelles les intelligences sont comme assises et stationnent pendant des siècles ; elle rend ses ailes à la pensée pour aller à la découverte et à la conquête de la vraie science; elle ôte ses armes au fanatisme, ji 2Ç
elle prépare le triomphe de la vérité sur Terreur, (Je la raison sur la foi aveugle; elle prépare la solution de tous les problèmes philosophiques, moraux et politiques , par le développement immense de la science et de l'art, dont les limites sont encore inconnues ; elle prépare enfin Taccomplissement de la destinée de l'homme comme être intelligent, social et libre, par l'union de tous les membres de la famille humaine dans la vérité.
Telles sont les conséquences futures do principe de la liberté de conscience qui contient virtuellement toutes les libertés. C'est en vertu de ce même principe , nous avons besoin de le dire ici pour qu'on ne nous accuse pas nousmêmes d'intolérance et de fanatisme, qu'il faut laisser vivre, le temps qu'ils doivent vivre, et mourir de leur mort naturelle et inévitable les dogmes religieux et les cultes, bien qu'ils fassent obstacle à l'accomplissement de la vraie loi morale de l'humanité, au développement de la science , de l'art et de la liberté , à l'union et à rémancipation des peuples.
Le principe de la liberté, pour triompher des obstacles que lui opposent l'ignorance, l'erreur, la crédulité aveugle et le fanatisme , ne peut se mettre en contradiction avec lui-même. C'est
une propriété de la liberté qui lui est commune avec la science que celle de ne pouvoir exister, se conserver et grandir, qu'en te multipliant par elle-même et en se donnant à tous.
La liberté ne peut pas s'imposer plus que la vérité. Il faut qu'elle soit acceptée par la raison, elle n'a d'autre moyen que la persuasion et la conviction personnelle. L'homme, en sa qualité d'être libre, a le droit de se tromper; lui enlever cette liberté, ce serait lui enlever celle de connaître la vérité, car si la liberté le conduit à l'erreur, c'est elle aussi qui le ramène à la vérité. Si donc il est certain qu'un jour les dogmes et les cultes divins , qui divisent les hommes et les égarent, seront abandonnés, et qu'il ne restera plus de ce qu'on appelle aujourd'hui les religions que le seul élément vrai qu'elles contiennent, l'élément moral, il faut laisser faire le temps, il faut que les dogmes meurent de vieillesse et non qu'ils soient renversés par la violence; ce serait le moyen de les relever et de leur donner une plus longue vie.
Par une réaction naturelle, qui a son principe dans le sentiment instinctif du rapport qui existe entre la justice , la vérité et la liberté , l'erreur paraît toujours être du côté de la persécution, parce que l'injustice et la tyrannie s'y trouvent.
C'est lorsqu'on persécute les croyances religieuses qu'en les exalte, c'est en persécutant elles-mêmes qu'elles se détruisent. Le principe de la liberté proclamé par la raison humaine ne peut triompher qu'en évitant ces deux écueils.